Un projet barnumesque : la transmission des spectacles de l'Opéra de Paris vers New-York par câble sous-marin (1887)
Un proposition française d'investissement faite à F.T. Barnum
En juin 1887, la presse new-yorkaise (New York Tribune, The Musical Courrier, Electrical Review, The Christian Union, The Magazine of Music...) publie une lettre en date du 21 mai 1887 de Jules Grunkey, représentant de M. Fortin-Hermann, invitant le célèbre showman, investisseur et homme politique Phineas Taylor Barnum, déjà mythique à l'époque, à s'associer à un projet de transmission quotidienne des spectacles de l'Opéra de Paris vers New York. 200 personnes pourraient écouter en même temps, en payant 5 dollars par spectacle. La lettre a été initialement publiée dans initialement parue dans The Bridgeport Standard, journal de la ville de Bridgeport (Connecticut), où le Barnum & Bailey Circus avait ses quartier d'hiver et dont P.T. Barnum était le maire depuis 1875.
Le coût est estimé à 15 millions de dollars. Il porrait être couvert par l'utilisation du câble pour les autres usages le reste de la journée. Les intérêts, soit les sommes nécessaires à l'amortissement du capital investi, peuvent être obtenus de la manière la plus simple qui soit : le prix d'entrée à l'opéra téléphonique est fixé à 5 dollars par acte, ce qui représente 1 000 dollars par acte pour 200 personnes. Sachant que même l'opéra le plus modeste comporte au moins quatre actes, cela représente 4 000 dollars par soirée, soit 365 représentations, ce qui correspond à environ 1 450 000 dollars par an. Les représentations durant au maximum quatre heures, les 20 heures restantes peuvent être utilisées à des fins professionnelles et privées.
La proposition est basée sur l'invention d'un câble inventé par M. Fortin-Hermann, capable de transmettre des communications téléphoniques partout dans le monde et d'une durabilité reconnue. Une audition de l'Opéra de Paris pour le roi des Belges a déjà été organisée.
En complément à la lettre de Jules Grunkey, les journaux new-yorkais indiquent que M. Barnum a ordonné une enquête à ses agents parisoen et est disposé à prendre un quinzième des parts de la société envisagée si les quatorze autres parts étaient souscrites.
Louis-Adolphe Fortin, dit inventeur et investisseur
Louis-Adolphe Fortin, dit Hermann-Fortin (1821-1901) est un inventeur français actif depuis les années 1830. Il a obtenu son premier brevet en 1836, à l'âge de quinze ans, pour des dragées au baume de Copahu. A partir de 1841, il a repris avec son frère Ernet l'entreprise d'instruments de précision fondée par leur grand-père Jean-Nicolas Fortin, l'inventeur de la "balance de Fortin". Louis-Adolphe s'est spécialisé dans la compression du gaz et de l'électricité. En 1846, les deux frères avaient conclu avec la Société anonyme du Gaz portatif un marché portant sur la compression et le transport du gaz d'éclairage à Paris. En 1856 les deux frères créent une société d'ingénerie industrielle. Une des activités principales est la conception et l'installation de système de canalisation du gaz et de l'eau. dans les années 1870, ils obtiennent des concessions dans différentes villes de France (Saumur, laon, Paris).
Dans les années 1880, l'entreprise se diversifie vers les télécommunications grâce à un susyème de télégraphie pneumatique perfectionné. En 1883, Louis-Adolphe dépose un brevet pour un "système conducteur ou câble électrique".
Le câble Fortin-Hermann
Le principe du câble Fortin-Hermann est extrêmement original : au lieu d'entourer le conducteur de gutta-percha, on maintient le conducteur dans une sorte de chapelet de perles de bois, de manière à conserver autour du cuivre une couche d'air sec, qui joue le rôle de diélectrique. Montillot explique ainsi que les câbles pouvaient comporter jusqu'à 50 ou 100 conducteurs, avec une capacité extrêmement faible. Turpain résume explicitement l'innovation comme un câble à capacité environ trois fois moindre que les câbles à gutta-percha.
Un historien anglais note que ce type de câble a été utilisé de manière intensive à Paris, mais très peu en Angleterre, sauf dans la Tamise entre Blackfriars et Westminster. (Black, 1983, p. 189). La liaison Paris-Londres contenait également 7 kilomètres de câble Fortin-Hartmann. (Baldwin and Gill, 1927, p. 482)
L'ouverture de liaison téléphonique Paris-Bruxelles et l'audition de l'Opéra de Paris par la reine des Belges (janvier 1887)
Le service de la correspondance téléphonique entre Paris et Bruxelles, sur une distance de de 320 kilomètres a fait l'objet d'une démonstration à la presse le 29 janvier 1887, joignant la Bourse de Paris à la Bourse de Bruxelles par liaison aréiene, sauf à Paris où le câble Fortin-Hermann est placé dans les égoûts (Journal de Bruxelles, 30 janvier 1887, Bulletin de la société belge d'électrciens, 1887).
Cette liaison téléphone entre Paris et Bruxelles a permis à la Reine des Belges, Marie-Henriette, épouse de Léopold II, d'entendre au Palais Royal un acte du Faust de Gounod, donné à l'Opéra de Paris. Rien n'indique que le roi - dont on sait que la musique l'intéressait peu - ait assisté à l'expérience comme le prétend la lettre de Grunkey à Barnum. La nouvelle de l'audition d'un acte de Faust par la Reine apparaît dans la presse française le 2 février 1887 (Le Matin, Le Progrès de la Côte d'Or, Le XIXe Siècle,..) sans précision de date. Le jeudi 3 février, le journal La Droite républicaine précise que l'expérience a eu lieu "samedi dernier", donc le 29 janvier 1887.
Cette expérience n'est rapportée dans la presse belge qu'après les annonces par la presse française. Le 5 février, L'Indépendace belge publie l'avis d'un M. Elie Frébault (repris dans L'Express parisien le 10 février) qui suggère qu(avec ce type de transmission, les Belges ne viendront plus à Paris pour assister aux spectacles de l'Opéra, ce qui aura un impact sur la fréquentation des hôtels. L'engagement des artistes pourra se faire par téléphone, ce qui permetra les fraudes.
La Nature (n°714 du 21 février 1887) rend compte de ces débuts de la liaison téléphonique :
"Samedi dernier, 29 janvier, a eu lieu l’inauguration officielle de la ligne téléphonique de Paris à Bruxelles. Toutes les personnes invitées à cette cérémonie ont été vivement frappées de la netteté et de la clarté des communications. On a mis aussi à l’étude les moyens à adopter pour relier la ligne aux postes d’abonnés des deux réseaux ce qui lui donnerait une valeur considérable.
On a également essayé, la semaine dernière, de transmettre à Bruxelles la musique de l’Opéra de Paris ; l’expérience a bien réussi et Sa Majesté la Reine a pu entendre de son palais tout un acte de Faust. Actuellement la ligne relie deux cabines respectivement placées dans les bourses des deux capitales. Elle est aérienne sur tout son parcours, sauf dans l’intérieur de Paris, depuis la porte de la Villette jusqu’à la Bourse ; dans cette partie elle est faite suivant le système Fortin Hermann, qui, comme on le sait, supprime les effets de retardation présentés par les lignes souterraines ordinaires et place celles-ci dans des conditions analogues à des fils aériens. La ligne comprend deux fils, aller et retour, de bronze siliceux de 3 millimètres de diamètre, se croisant à chaque poteau. C’est à cette disposition, ainsi qu’à l’emploi d’un métal de haute conductibilité, qu’est due la netteté de la transmission. Les appareils placés dans les cabines des deux bourses, sont ceux qui sont employés dans tous les postes d’abonnés ; on n’à pas eu besoin d’avoir recours à des téléphones très sensibles, comme sur la ligne de Paris à Reims.
Edouard Hospitalier donn également une description technique de la liaison dans L'électricien (26 février 1887).
Le 6 juillet, à la réunion de la Société internationale des ingénieurs, M. Cael, Directeur ingénieur au Ministère des Postes, compare les caractéristiques techniques du dispositif utilisé pour les auditions téléphoniques de 1881 avec celui mis en place pour la transmission de l'Opéra de Paris vers Bruxelles.
Quelques mois plus tard, un second article de La Nature, (n°756 du 26 novembre 1887) précise les aspects techniques de la liaison Paris-Bruxelles :
"Il y a aujourd’hui neuf mois que l’ouverture du service téléphonique de Paris à Bruxelles a eu lieu : les résultats obtenus ont dépassé les espérances, et l’encombrement de cette ligne est devenu tel à certaines heures de la journée, qu’il a fallu songer à doubler le service en établissant une seconde ligne dont la construction, est, ou va être terminée. Nous croyons donc intéressant de résumer les conditions d’installation techniques qui ont permis de réaliser effectivement ces communications, et d’utiliser la ligne aux communications télégraphiques et téléphoniques simultanées. Disons tout d’abord que la netteté des transmissions téléphoniques entre Paris et Bruxelles n’emprunte absolument rien aux vertus particulières des transmetteurs et récepteurs téléphoniques employés. Tous les microphones et téléphones expérimentés ont donné sensiblement les mêmes résultats satisfaisants. La facilité relative des transmissions tient simplement à la nature de la ligne, à double fil, en bronze phosphoreux ou siliceux de très grande conductibilité et aérienne, dans la plus grande partie de sa longueur qui est de 320 km, soit 640 km de fil total. Cette ligne comporte trois tronçons distincts, l’un en bronze phosphoreux, le deuxième en bronze siliceux, le troisième en câbles enfermés, système Fortin-Hermann, de la Chapelle à la Bourse de Paris. La résistance totale de la ligne ne dépasse pas 1 600 ohms, ce qui, joint à l’emploi du double fil contribue à assurer une excellente transmission téléphonique. La ligne est anti-inductée par un croisement des deux fils à chaque poteau ; ils se substituent l’un à l’autre dans le prolongement de chaque ligne et égalisent les effets d’induction des nombreux fils télégraphiques parallèles voisins par une succession de boucles dans lesquelles ces effets d’induction étant égaux et de signes contraires, s’annulent à peu près complètement."
Le projet de câble sous-marin tombe à l'eau et sous les critiques moqueuses.
Le projet de Fortin-Hermann d'un câble sous-marin transtalantique ne semble pas avoir été mentionné dans la presse française. Il fait par contre l'objet d'une critique moqueuse (mais pertinente) de l'American Musician (repris par ma Kunkel's Musical Review) qui fair remarquer que M. Fortin-Hartmann n'a pas encore inventé le système qui permettrait de surmonter le décalage horaire.
Le journal viennois, le Wiener Montag Journal, qui, le 11 juillet 1887, quant à lui son scepticisme sur l'intérêt du public new yorkais, entiché de Wagner, pour la programmation de l'Opéra de Paris, qui en est encore au bel canto :
"L'idée est brillante, géniale ; sa faisabilité est indéniable, tout comme le fait que les intérêts sur le capital, calculés de manière raisonnable, atteindront au moins 7 131 %. Si jamais le courant électrique, capricieux et imprévisible, décidait de faire des siennes et de couper la ligne téléphonique au moment précis où la prima donna pousse son dernier trille dans «Grace Ane», ou que le premier ténor entonne son sixième aigu dans «Dicceiia Piara», alors ce petit incident de câble et de téléphone pourrait être rapidement réglé, et le spectacle reprendrait gaiement après une courte pause. Cependant, dans l'intérêt de M. Fortin-Herrmann, nous craignons fort que l'immense majorité du public new-yorkais ne préfère se rendre au Metropolitan Opera House, où, au lieu des opéras italiens et français éculés, il pourra entendre un drame musical wagnérien et, outre la musique, admirer le joli visage de Lilli Lehmann et le jeu très dramatique de Marianne Brandt.
M. Barnum a déclaré qu'il était prêt à souscrire à l'un des 15 millions si les 14 millions restants étaient déjà acquis par d'autres.
Cette promesse n'a certainement pas été difficile à tenir pour M. Barnum ; Il aurait tout aussi bien pu avoir 14 999 999,75 livres sterling.
«Vite, car nous ne croyons pas qu’il y ait un imbécile à New York qui soit enclin à risquer un bon quart de livre pour ces bêtises.»

New York Tribune, 9 June 1887

Phineas Taylor Barnum (1810-1891), showman, investisseur et homme politique

Le câble Fortin-Hermann (Graphique du brevet du 20 juin 1883, FR 153775)

La Reine des Belges Marie-Henriette de Habsbourg-Lorraine en 1875

L'Indépendance belge, 5 février 1887

Extrait de l'intervention de M. Cael Directeur ingénieur au Ministèfe des postes, Société internationale des ingénieurs, Paris, 6 juillet 1887
(Bulletin de la Société internationale des électriciens), Tome IV, n°10, p. 367.

Kunkel's Musical Review, July 1887


Wiener Montag Journal, 11. Juli 1889
Un simple canular ?
La revue The Electrician dans son numéro d'août 1887 va plus loin et suggère que la lettre de Grunkey n'est qu'une plaisanterie :
L'inventeur français d'un câble, présenté comme étant particulièrement adapté à la téléphonie, attire l'attention de M. Barnum sur un projet visant à relier l'Opéra de Paris à New York. Il soutient que le téléphone pourrait servir à d'autres usages durant les heures où l'Opéra n'est pas retransmis, générant ainsi des profits considérables. Toutefois, ses estimations de rentabilité concernant ces liaisons avec l'Opéra sont bien éloignées de la réalité probable. Il suggère, par exemple, de faire payer 5 dollars par acte à chaque spectateur d'une salle de deux cents personnes ; ainsi, un opéra en quatre actes coûterait 20 dollars à chaque auditeur. Outre la difficulté de renouveler le public ou d'encaisser le prix de chaque acte, il faut prendre en compte la faible probabilité de réunir un auditoire quotidien durant les créneaux horaires où la représentation serait audible à New York — disons, de 15 à 19 heures. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le succès des représentations à l'Opéra de Paris repose en grande partie sur les décors et le ballet, la qualité des chanteurs n'étant pas exceptionnelle. En l'état actuel des choses, le simple fait d'écouter une œuvre dans cette prestigieuse salle ne constitue pas un plaisir musical majeur. L'entendre transmise à travers trois mille miles de câble, pour ainsi dire, ne vaut certainement pas 20 dollars. Cette lettre, signée Jules Grunkey, ressemble fort à une farce montée aux dépens du célèbre imprésario — à moins qu'il ne s'agisse d'une petite plaisanterie orchestrée par ce même imprésario auprès du *Bridgeport Standard*, journal qui a publié la lettre en premier lieu.
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La statue de P.T. Barnium inaugurée à Bridgeport en 1887
Le fait que la lettre ait été initialement publiée par un journla de la ville dont Barnum était le maire et qu'aucun écho de ce projet ne se trouve dans la presse française laisse penser qu'il s'agit bien d'un canular. La publication suit de peu l'annonce de la pose d'une statue colossale de Barnum de 10 pieds de haut à Bridgeport.
La proposition d'un câble transtatlantique arrivait à un moment où la France s'inquiétait de son infériorité en matière de câbles sous-marins, comme l'avait constaté une conférence au Ministère des Affaires étrangères, le 1er juillet. (Le Petit Provencal, 7 juillet 1887).
Le premier véritable câble téléphonique transatlantique capable de transmettre la voix (le câble TAT-1) n'a été inauguré qu' en 1956.
André Lange, 1er septembre 2026
