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ARCHEOLOGIE DU SON

18. Théophile Gautier,
"prophète du phonographe" en 1847 

Théophile Gautier et la pertte des voix

 

La grande comédienne Anne-Françoise-Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars est morte le 20 mars 1847, à l'âge de 68 ans. Le poète Théophile Gautier en pleure la disparition dans son feuilleton théâtral, paru dans le quotidien parisien La Presse, le 29 mars 1847. Un paragraphe de cet article va devenir célèbre dans les années 1880, nombre de journalistes y voyant une prophétie de l'arrivée du phonographe. 

 

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L'idée de la fixation de la voix des acteurs imaginée par Gautier fait référence à la sténographie (qui est devenue courante à partir de la Révolution française) et au daguererréotype (d'abord cité implicitement "De même que l'on a forcé la lumière à moirer d'images une plaque polie", puis explicitement) qui a été présenté huit ans plus tôt. Quant au syntagme "progrès universel", on le trouve dès 1793 dans l'Opinion d'Anacharsis Cloots adressée à la Convention nationale puis chez Madame de Staël. 

 

Gautier reprendra ce texte dans son livre Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans (Hetzel, 1859, p.63). Le texte est encore repris deux ans après sa mort dans un recueil Portraits contemporains (Charpentier, 1874, pp.416-418).

Il est intéressant de noter que cette question de la disparition de la voix a été un sujet de réflexion de Théophile Gautier jusqu'à la fin de sa vie. Emile Bergerat,  son beau-fils, qui n'a fréquenté le poète que durant ses deux dernières années (1871-1872) rapporte  dans Théophile Gautier entretiens, souvenirs et correspondance (1879)  les propos suivants : 

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Mademoiselle Mars par François Gérard

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Théophile Gautuer "Feuilleton" 

La Presse , 29 mars 1847", 

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Théophile Gautier par Nadar

Emile Zola, critique de Gautier et du romantisme

 

Dans un article sur Gautier, inclus dans Documents littéraires (1881), en grande parte inspiré par le livre de Bergerat, Emile Zola écrit   "Les romantiques abominaient jusqu'à l'esprit du siècle. Le large mouvement scientifique et industriel était leur bête noire. Pour eux, un chemin de fer, un télégraphe électrique, gâtaient le plus beau paysage. Ils n'avaient pas assez de moqueries contre les découvertes modernes, regrettant la patache comme plus aventureuse, déclarant que les machines allaient rendre l'homme moins intéressant. Même c'était là le point grave de la querelle. Les romantiques sentaient que l'esprit scientifique refoulait un peu chaque jour l'esprit idéaliste. Leur formule lyrique se trouvait compromise. Aussi, plus ou moins ouvertement, se fâchaient-ils des progrès croissants de la science. Selon eux, la poésie était menacée, la poésie allait mourir. Au lieu de marcher avec le siècle, de chercher l'expression littéraire du siècle, ils se raidissaient, regrettaient le passé, niaient l'avenir, se lamentaient d'être emportés, en prophétisant les temps les plus sombres."

L'invocation des "perfectionnements du progrès universel" par Gautier ne dément-elle pas cette analyse ? Il y a bien - au moins dans cette déclaration - un credo dans les sciences et les techniques, fût-il au service de la nostalgie des voix qui se sont tues. Comme le montrera Jacques Noray dans Le romancier et la machine (Corti, 1981), l'attitude de Gautier vis à vis de l'industrie et des technologies est bien plus ambivalente que celle du simple refus attribué par Zola aux romantiques.

Le thème de Théophile Gautier, prophète du phonographe

Est-ce pour répondre à Zola et pour défendre le poète romantique que Le Figaro, le 10 novembre 1881, publie un extrait du texte sur Mademoiselle Mars et lance le thème de Théophile Gautier prophète du phonographe ?. 

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Le Figaro, 10 novembre 1881

Fin 1881, Paris est en pleine Edisonmania, le phonographe ayant été une des principales attractions de l'Exposition internationale d'électricité. 

Le thème de Gautier prophète du phonographe lancé par Le Figaro va circuler dans la presse française pendant plus de soixante ans. L'hémérothèque numérique Retronews de la BNF permet d'en identifier pas moins de 51 citations. Gallica et Internet Archive permettent d'en identifier encore quelques autres. Il serait fastidieux de les passer tourtes en revue, avec les commentaires que  suscite le texte. On se contentera d'en reprendre ici quelques exemples significatifs.

 

En 1883, H. de Pène, dans un article "Les vrais immortels" paru dans la Revue d'art dramatique, qualifie le texte Gautier de "vision assez singulière où il prévoyait et dépassait le téléphone" et s'interroge sur les effets possibles de la fixation de la parole des acteurs : "Reste à savoir si l'immortalité de l'acteur n'y jouerait pas à qui gagne perd, dépouillée qu'elle serait dès lors de sa couronne d'indiscutabilité. Moi je prétends qu'un comédien est plus aisément et plus sûrement immortel qu'un autre, en raison de la mortalité de son oeuvre."

Le 2 septembre 1893, Le Rappel généralise : "Toujours les poètes ont été des voyants, comme le prouvent une  fois de plus les lignes suivantes...". 

En 1896, les Annales politiques et littéraires n'hésitent pas à écrire que Gautier "a pressenti la plupart des grandes découvertes de notre temps, notamment le phonographe ! (...) Edison pressenti par Gautier !". (23 août 1896).

La République française, le 17 août 1896, note que le jour où furent écrites les lignes de Gautier, "Edison était à ce moment âgé de 103 jours, étant né le 10 février précédent".

En 1899, Gustave Geoffrroy, dans la Revue universelle, repend différentes citations de Gautier sur l'art dramatique et écrit que l'écrivain "formule tranquillement la théorie du phonographe". 

Le 25 décembre 1907, des enregistrements des grands chanteurs de l'Opéra, offerts par un mécène américain, M. Clarke, ont été enfouis dans des urnes dans une cave de l'Opéra de Paris, en vue d'être transmis à la postérité. A cette occasion le texte de Gautier fut cité par Adrien Bernheim, Commissaire délégué du gouvernement et évoqué dans l'article que le Scientific American consacra sept mois plus tard à l'événement. (La France, 27 décembre 1907, Scientific American, 25 July 1908). Ce texte fut traduit en français un siècle plus tard, lorsque la BNF, dépositaire des enregistrements récupérés un siècle après le dépôt, leur consacra un dossier Les voix ensevelies de l'Opéra.

A partir des années 1910, la montée en puissance du cinéma, et les perspectives du cinéma parlant, vont enrichir la prophétie. En 1911, Paul d'Estrée, dans un article "Théophile Gautier" publié dans Le Magasin pittoresque parle de "vision prophétique du phonographe et du cinématographe". L'Univers, le 7 février 1913, titre "Divination". "Théophile Gautier, qui le croirait ? aperçut dans l'avenir l'invention du phonographe"? Et après avoir cité le paragraphe : "Nous y sommes. Et qu'aurait dit Gautier du cinématographe ?"

En avril 1934, le botaniste Georges Ciolomb (connu également sous le nom de Christophe comme concepteur et dessinateur de La famille Fenouillard, du Sapeur Camembert et du Professur Cosinus) signe, dans la rubrique "Recherche scientifique" des Cahiers de Radio-Paris, un article intitulé "Les prophètes". Pour illustrer l'idée qu'il n'est pas nécessaire d'être savant pour être "scientifiquement prophète", Colomb se réfère à une description d'une sorte de phonographe dans L'Histoire comique des Etats Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, mais également au texte de Gautier, dans lequel, selon lui, le poète "prévoit nettement le phonographe, ou plutôt le paléophone, la "voix du passé" de son ami Charles Gros (sic), il entrevoit aussi le cinéma parlant". 

Le 19 juillet 1934, le titre de l'article "Théophile Gautier et le cinéma parlant" publié dans Science et voyage laisse entendre que Gautier aurait été non seulement le prophète du phonographe mais aussi celui du cinéma parlant.

La plus récente occurrence fournie par Retronews se trouve dans un article d'André Lang "Sept jours, sept nuits", dans Gringoire, le 29 décembre 1933. André Lang dit avoir retrouvé la citation dans un vieux livre, ne donne pas le nom de l'auteur, et promet une surprise aux deux premières personnes qui l'identifieront. Gallica nous permet de retrouver  un autre article du même André Lang, "Raimu ne mourra pas" dans Concorde, en date du 3 octobre 1946, dans lequel l'auteur évoque son article de 1933. 

Il est plus difficile de repérer les citations dans la seconde moitié du XXe siècle, mais on retrouve le texte de Gautier cité notamment dans Les Cahiers protestants (1950) ou La Nouvelle Revue des Deux Mondes (1977)

Le paragraphe réapparaît au XXIe siècle dans des travaux universitaires (Martin-Fugier, 2001 ; Mombert, 2016 ; Ethuin, 2025). Par contre, la "prophétie" de Gautier sur le phonogarphe ne semble pas avoir été repérée par les archéologues des médias qui ont écrit le phonographe (Kittler, Strene) ou sur l'imagination créatrice (Huthano). 

La puissance de l'anecdote prophétique

L'évocation des quelques lignes du texte de Gautier l'hypothèse d'un enregistrement des voix formulée plus de trente ans avant l'invention du phonographe relève en grande partie du plaisir de l'anecdote sur la prophétie d'un poète, et du plaisir de l'érudition. Comme l'a souligné George Colomb, c'est un bel exemple des rapports entre imagination poétique et invention scientifique ou technique. A réduire le texte de Gautier à la seule "prophétie", on risquerait cependant d'en perde ce qui fait son intérêt discursif : le rapport entre le souhait de l'enregistrement et la mort, ou plus exactement, la tentative d'échapper à une des dimensions de la mart. Cette caractéristique (plus que l'hypothèse technique elle-même), est bien ce qui rapproche Gautier d'Edison​​. La fixation de la voix des acteurs pour leur permettre de survivre à la mort est bien une idée de base d'Edison, qu'il exprimera encore à propos du kinétographe dans son entretien avec Octave Uzanne d'avril 1893 et qui trouver une sorte de systématisation dans son projet, annoncée en 1920, de recherche d'une machine permettant de dialoguer avec les morts.

L'hypothèse formulée par Gautier a pu paraître prophétique aux journalistes des années 1880 qui venaient de découvrir le phonographe d'Edison. Mais nous savons aujourd'hui que celui-ci avait au moins deux précurseurs, le paléophone de Charles Cros (1877) mais aussi le phonautographe de Léon Scott de Marinville, qui date lui de 1857. Le manuscrit de Scott de Martinville de 1857 contient des termes qui sont très proches de celles du poète :

"Y a-t-il possibilité d'arriver, en ce qui concerne le son, à un résultat analogue à celui atteint dès à présent pour la lumière par les procédés photographiques ? Peut-on espérer que le jour est proche où la phrase musicale, échappée des lèvres du chanteur, viendra s'écrire d'elle-même et comme à l'insu du musicien sur un papier docile et laisser une trace impérissable de ces fugitives mélodies que la mémoire ne retrouve plus alors qu'elle les cherche ?  (...). Pourra-t-on conserver à la génération future quelques traits de la diction d'un de ces acteurs éminents, de ces grands artistes qui meurent sans laisse après eux la plus faible trace de leur génie ?".

Scott de Martinville indique avoir commencé ses recherches trois ans plus tôt, soit en 1854, sept ans à peine après l'article de Gautier. On trouve chez lui les mêmes références à la sténographie et à la photographie. En 1856, Nadar évoquera quant à la lui la nécessité d'un «Daguerréotype du son». On perçoit ainsi que la "prophétie" du poète n'est en fait rien d'autre que la formulation inchoative de l'ère de l'enregistrement des sons, ouverte par le double modèle de la sténographie et de la photographie. 

 

André Lange, 27 mars 2026

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"Preserving Grand Opera Edison for Future Generation", Scientific American, 25 July 1908

​Bibliographie

  • GAUTIER Th., Critique théâtrale : Postface générale et Index général par Patrick Berthier, Honoré Champion, 2025

  • MARTIN-FUGIER, A, Comédienne. De Mlle Mars à Sarah Bernhardt, Seuil, 2001

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Extrait Léon Scott de Martinville, Fixation graphique de la voix, manuscrit, 1857 édité par Patrick Feaster, 2010.

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