Trois expériences de transmission téléphonique de musique en Suisse en 1880
La transmission par téléphone de Don Pasquale à Bellinzona le 18 juin 1878 n'a pas été le seul exemple d'expérimentation précoce en Suisse. D'autres exemples de transmissions musicales en Suisse sont relevés par la presse. Deux d'entre elles, la transmission du Sängerfest entre Zürich et Bâle, le 11 juillet 1880 et la transmission à Neuchâtel d'un concert du grand pianiste Anton Rubinstein (4 décembre 1880) sont particulièrement intéressantes. Ces expériences devancent de plusieurs mois les auditions téléphoniques de l'Exposition internationale d'électrice à Paris.
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«Han an nem Ort es Blüemli gseh» entre Köniz et Berne (juin 1880)
Le Neue Zürcher Zeitung (22 juin 1880) et le Tagblatt der Stadt Biel (24 juin 1880) rapportent cette nouvelle en provenance de Berne :
« Depuis quelque temps, nous disposons de deux véritables bureaux de téléphone officiels à proximité, à Köniz et Wabern, reliés au bureau télégraphique de Berne. Tous les appels vers ces villes se font par téléphone. La liaison avec Köniz, en particulier, est excellente ; on entend les paroles très clairement et distinctement. De plus, les habitants de Köniz ont même offert aux télégraphistes bernois le plaisir d’un concerto pour violon par téléphone, «Han an nem Ort es Blüemli gseh» et des mélodies similaires, beaucoup plus douces et délicates, ont été chantées au téléphone, comme c’était le cas dans la salle de concert voisine. »
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Le Sängerfest de Zürich transmis par téléphone vers Bâle (11 juillet 1880)
La Sängerfest (Festival fédéral des chanteurs), qui s'est déroulé à Zürich du 10 au 12 juillet 1880, et qui en était à sa dix-septième édition, a fait l'objet d'une transmission téléphonique vers Bâle, située à environ 75 kilomètres à vol d'oiseau.
Le 7 juillet, le Neue Zürcher Zeitung annonce que la transmission vers Bâle aura lieu le 11 juillet :
Le téléphone Bell, qui a récemment fait sensation et suscité tant d'admiration lors du Salon international de la pêche de Berlin, sera également en service pendant le festival. À la demande de chanteurs bâlois, M. W. Ehrenberg, représentant local de la compagnie Bell de New York, a été chargé d'établir une liaison téléphonique entre la Salle des Chanteurs de Zurich et la nouvelle Salle de la Bourse de Bâle, à l'occasion du concours de la Société Chorale de Bâle, dimanche après-midi à 15h00. La Direction fédérale des Télégraphes a immédiatement autorisé l'utilisation d'un fil de liaison, qui sera raccordé à un petit boîtier en acajou. Avec l'accord du comité d'organisation, ce boîtier sera installé à environ 4,5 mètres du sol, sur un pilier de la salle du festival. Le boîtier de Zurich restera silencieux, tandis qu'un boîtier identique, à l'autre bout de la ligne à Bâle, diffusera le chant, offrant ainsi aux chanteurs ne pouvant se rendre à Zurich la possibilité d'écouter la prestation de leur chœur depuis Bâle. Dans le même temps, M. W. Ehrenberg a proposé, à ses frais, de relier deux bureaux de comité sur le site du festival grâce au téléphone Bell avec microphone et de rendre cette liaison accessible pendant toute la durée de l'événement. Le comité d'organisation lui a également accordé cette autorisation.
Au lendemain du concert, le Neue Zürcher Zeitung (12 juillet 1880) rendait compte du succès de l'expérience :
"Jusqu'à présent, les reportages américains sur des concerts diffusés à longue distance par téléphone ont suscité la méfiance. Même lorsque nous avons rapporté il y a quelques jours que M. W. Ehrenberg, représentant de la Compagnie Internationale Bell, avait, à la demande de plusieurs messieurs bâlois, loué une ligne entre Bâle et la Direction fédérale des télégraphes de Berne afin de retransmettre le concours opposant différentes chorales, certains ont pu douter de la faisabilité de l'entreprise. Cependant, le résultat de ces expériences intéressantes, menées pour la première fois en Europe, est tout à fait satisfaisant. Malgré l'inévitable boucle d'induction, le chant était parfaitement audible à Bâle, ce qui est d'autant plus remarquable que le dispositif de réception, dans la salle des chorales, était situé à au moins 7,5 mètres de la scène. Ces expériences ont prouvé que le moment n'est pas si lointain où l'on pourra écouter chez soi, par téléphone, un concert donné à distance ou un sermon à l'église. Le directeur général pour l'Allemagne et la Suisse de la société susmentionnée, M. Armin Tenner, se trouve actuellement à Zurich afin de démontrer prochainement à plus grande échelle, par le biais d'expérimentations pratiques, le système téléphonique central municipal déjà mis en place en Amérique, en Angleterre, en Belgique, etc".
La Tribune de Gèneve du 14 juillet confirme que "le morceau exécuté par le Liedertafel de Bâle a pu être entendu dans cette dernière ville au moyen d'un téléphone."
Le lendemain, 15 juillet 1880, le quotidien fournit des détails :
"BALE. — On lit dans le Nouvelliste : Dimanche dernier des expériences intéressantes ont été faites à Bâle au moyen du téléphone Bell. L'initiateur était M. le major Schetty qui avait invité un certain nombre de personnes à y assister. La direction générale des télégraphes avait cédé un fil télégraphique do la ligne Zurich-Bâle celui-ci était mis en communication avec l'appareij téléphonique placé dans la salle do concert de la fête fédérale de chant à environ 25 pas de la place des chœurs. A 3 h. 15 après avertissements réciproques on a entendu à Bâle très distinctement un chœur On se serait cru aux secondes places daus la salle même du concert. Si des expériences préparatoires avaient été faites il est évident qu'on aurait pu améliorer la transmission. Le temps accordé par la direction générale des télégraphes était naturellement limité les auditeurs ont pu entendre le chant du concours de la Société chorale de Bâle et les applaudissements qui ont succédé. Nous ajoutons à ces renseignements ce qui suit : Le microphone était placé sous l'estrade où étaient placés les chanteurs de là la transmission des ondes sonores passait au fil télégraphique, mais le courant des dépêches n'étant pas arrêté il a nui à la transmission. Cependant les personnes qui se trouvaient au bureau de Bâle avec le téléphone à l'oreille ont parfaitement entendu les chœurs. La direction générale avait cédé le fil de 2 à 4 heures. Comme le concert n'a commencé qu'après 3 heures cette expérimentation n'a pu être faite que pendant quarante minutes. L'essai est considéré comme concluant."
Le même jour, La Liberté, journal catholique de Fribourg s'inquiète des répercussions que les transmissions téléphoniques pourraient avoir sur l'économie de la musique :
"Pour peu que la science continue à progresser dans ce domaine, on peut prévoir le jour où tout amateur de musique pourra, sans se déplacer, assister aux concerts qui se donneront à 40 ou 50 lieues à la ronde, si bien que le moment viendra où il n'y aura plus personne dans la salle d'où partiront des milliers de fils correspondant à l'oreille des auditeurs dispersés dans toutes les villes d'alentoir. Et la recette, que deviendra-t-elle avec ce système ?"
Le 22 juillet, le Neue Zürcher Zeitung publie un rectificatif en précisant qu'il ne s'agissait pas d'une première mondiale, la presse du Tessin ayat rappelé l'expérience du 18 juin 1878 à Bellinzona, "pour un public trié sur le volet.
Si l'expérience de la transmission entre Zürich et Bâle n'était pas une première, on peut lui reconnaître qu'elle était probablement la première en Europe à se faire sur une distance significative.
La transmission du concert aura certainement contribué à lever les doutes sur l'utilité du téléphone et le 10 septembre, le Neue Zürcher Zeitung pourra annoncer que Zürich est une des premières villes d'Europe, avant Berlin, à être équipée d'un réseau avec une centrale. Un réseau sera implanté dans les semaines suivantes à Bâle.
«Han an nem Ort es Blüemli gseh», chanson traditionnelle suisse transmise par téléphone en juin 1880. ici dans l'interprétation des Geschwister Bibertsein.
Source : Chaîne Youtube Gruezi TV

L'une des premières grandes fêtes au bord du lac : lors du Festival fédéral suisse des chanteurs de 1880, toute la Suisse était invitée sur la Sechseläutenplatz.
Gravure sur bois extraite du calendrier Vetter-Jakob de 1881. À l'arrière-plan, on aperçoit l'ancienne Tonhalle (salle de concert) ; au premier plan, à gauche, se trouve la salle de concert construite spécialement pour l'occasion.
Source : Archives d'histoire architecturale de la ville de Zurich

Neue Zürcher Zeitung 12. juli 1880

Tribune de Genève, 15 juillet 1880

La Liberté, 15 juillet 1880
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Un concert du pianiste Anton Rubinstein transmis à Neuchâtel (4 décembre 1880)
La Gazette de Lausanne le 6 décembre, puis, le 8 décembre 1880, le journal Le National suisse, établi à La Chauds de Fonds (canton de Neuchatel) rapporte qu'une expérience de transmission par téléphone a eu lieu à Neuchatel à l'occasion d'un concert du grand pianiste Anton Rubinstein.
La transmission a été réalisée avec trois microphones transmetteurs conçus par l'horloger d'origine allemand Matthäus Hipp. Celui-ci, devenu célèbre par l'invention d'un chronoscope et de divers autres appareils (chronographe, télégraphe écrivant, piano électrique) que Th. du Moncel décrivait dans ses Applications de l'électricité (1858, 1878). Il avait ouvert une fabrique de télégraphes à Neuchatel. Depuis fin 1877, Hipp fabriquait les premiers téléphones suisses portables destinés à un usage privé dans les hôtels, les magasins, etc. À partir de 1878, ses combinés furent également utilisés pour des tests de communication à grande échelle par Michele Patocchi au Tessin, l'organisateur de la transmission de Don Pasquale à Bellinzona. Le 5 février 1880, il avait fait une communication sur le téléphone à la Société de sciences naturelles de Neuchâtel et présenté un système d'appel par cornet. Du Moncel indique que les téléphones Hipp sont utilisés dans l'armée suisse et sur le réseau de Brescia. Des photographies du téléphone Hipp sont accessibles sur le site du Telephonmuseuù.
Les microphones conçus par Hipp étaient placés à 4 ou 5 mètres du piano. Des récepteurs Bell améliorés par Hipp étaient placés dans la salle de l'Hôtel de Ville. Chaque micro correspondait à douze ou quatorze récepteurs. Le pianiste fut surpris d'apprendre après coup que cette expérience avait été faite. Il s'est rendu lui-même à la mairie après le concert et a souhaité également profiter d'un concert téléphonique, mais le bruit ambiant l'a empêché d'entendre correctement le jeu du pianiste. qui avait pris sa place dans la salle de concert.
Dans les années suivantes, Anton Rubionstein se montrera réticent à se laisser enregistrer par le phonographe, comme le lui suggérait Julius Brock, craignant que ses fautes ne soient conservées pour l'éternité. On ne lui attribue que deux enregistements privés sur cylindres non authentifiés, accompagnant le ténor Vasily Samus. Sur l'un d'entre eux, le musicologue Istvan Horvath-Thomas a déchiffré les paroles "es spielt der Titan", or Rubinstein était surnommé le Titan.
Gazette de Lausanne, 6 décembre 1880




André Lange, 30 août 2026

Le pianiste, compositeur et chef d'orchestre Anton Rubinstein (1829-1894)

Matthäus Hipp (1813-1893), horloger, inventeur, qui organisa la transmission téléphonique du concert d'Anton Rubinstein.

Microphone de Hipp in MONTORIOL, E., Les systèmes de télégraphie et téléphonie : origines, évolution, état actuel, Librairie J.-B. Baillière et fils, 1923
Le National suisse, 8 décembre 1880


Neue Zürcher Zeitung, 11. Dezember 1880

André Lange, 31 août 2026
