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En 1863, les chroniqueurs français imaginent la transmission de musique par téléphone

La nouvelle des démonstrations du téléphone de Philipp Reis est arrivée en Frarce en 1863. Trois chroniqueurs scientifiques français décrivent l'appareil, mais aussi imaginent ses applications  dans la vie musicale. Sauf à identifier de possibles articles dans la presse allemande non encore repérés par les spécialistes de Reis, leurs contributions sur ce sujet nous paraissent originale. Les articles connus relatifs au téléphone de Reis parus en Allemagne mentionnent bien évidemment la transmission de morceaux de musique dans les démonstrations, mais n'en tirent aucune proposition sur l'impact dans la vie musicale. Ceux qui avaient eu l'occasion d'assister aux démonstrations aveint certainement trop conscience du stade encore primitif de l'appareil pour imaginer qu'il pourrai rapidement être utilisé.

 

Les trois chroniqueurs français dont nous examinons ici les textes, probablement parce qu'ils n'avaient pas conscience des limites de l'appareil, firent preuve de plus de hardiesse. Leur enthousiasme sera tempéré l'année suivante par un article d'Ernest Saint-Edme, "Télégraphe acoustique ou Telephon de M. Th. Ries" dans la revue Cosmos du 29 mars 1864, analysant les insuffisances de l'appareil de l'inventeur allemand.

Louis Grandeau : vers l'ubiquité du chef d'orchestre

Le premier d'entre eux, Louis Grandeau (1834-1911) est un chimiste qui, l'année précédente, a obtenu sa thèse de doctorat à l'Ecole normale supérieure. Il a contribué à la fondation du journal Le Temps, qui va devenir le quotidien de réference sous la IIIe République et dans lequel il assurera pendant quarante ans la chronique scientifique.

 

Son article "Le télégraphe à musique" (ci-dessous), paru dans Le Temps le 1er juillet 1863, est essentiellement une description technique du téléphone de Reis et de sa démonstration à Francfort, mais il commence par une proposition originale d'application : "Il est possible qu'un jour, le chef d'orchestre de l'Opéra [sous entendu : de l'Opéra de Paris] puisse, sans quitter la rampe, donner le la aux artistes des théâtres de Berlin ou de Vienne." Ce n'est donc pas encore l'opéra chez soi" (une formule devenue courante à Paris en 1881 à l'occasion des auditions téléphoniques de l'Exposition d'électricité) qu'imagine Grandeau, mais une sorte d'ubiquité du chef d'orchestre. Bien entendu, il est nécessaire que l'appareil de Reis soit amélioré, mais, conclut l'article "(...) le problème de la transmission du son à grande distance, au moyen de l'électricité, ne saurait plus être relégué parmi les rêves chimériques provoqués par les progrès rapides de la physique".

A ce stade, nous ne disposons pas de précisions sur la source d'information de Grandeau. Il mentionne l'expérience de Francfort. Il s'agit probablement de la démonstration initiale du 26 octobre 1861 plutôt que de la démonstration qui a eu lieu au Freies Deutsches Hochstift le 11 mai 1862. II est peu probable que Grandeau ait eu vent de la démonstration en préparation qui aura lieu à la Société de Physique de Francfort le 4 juillet 1863, soit trois jours après la préparation de l'article.  Le type de transmetteur que décrit Grandeau paraît bien être celui que Reis a décrit, avec un graphique, dans son article de 1862, faisant suite à sa première conférence, le 26 octobre 1861.

Dans les textes connus relatifs à l'appareil de Reis publié en Allemagne, nous n'en avons identifié aucun qui fasse mention à un chef d'orchestre dirigeant à distance ou (comme ce sera le cas dans l'article de Maurice Block) de transmission à distance d'opéra. Qui plus est la terminologie de "télégraphe à musique" utilisée âr Grandeau est originale. On ne la trouvera dans une publication allemande, le magazine populaire Gartenlaube qu'en décembre 1863 avec un article titre "Musiktelegraph".

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Louis Grandeau, Ateliers Nadar

Source : Gallica / BNF

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Le graphique du téléphoe de Reis in REIS, Ph., "Über Telephonie durch den Galvanischer Storm"   Jahresbericht des Physikalischen Vereins zu Frankfurt am Main, 1860-1861,  1862, p. 57–64

La presse régionale : une société téléphonnienne créée à Paris

 

Deux semaines plus tard, différents quotidiens régionaux, probablement sur base d'une dépêche d'agence, annoncent la création à Paris d'une "société téléphonique ou téléphonnienne - comme on voudra" dont le projet serait de développer le téléphone de Reiss, en résolvant la faiblesse de l'appareil sur la longue distance. On retrouve l'idée de Grandeau du chef d'orchestre de l'Opéra donnant le la aux artistes de théâtress de Berlin ou de Vienne. Le Mémorial de La Loire et de la Haute Loire (17 juillet 1863) ajoute "et de Saint-Etienne".

 

Le même quotidien termine l'article parr un commentaire piquant : "Quel malheur que cette mirobolante invention arrive si tard ! En 1860, nous aurions pu entendre le Tannhäuser et le siffler sans nous dréanger de nos affaires". Le Journal du Loiret (19 août 1863) commence l'article par "C'est à devenir fou". 

Quoi qu'il en soit, la réalité de la création de cette entreprise téléphonienne demanderait à être confirmée.

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Le Mémorial de la Loire et de la Haute Loire (17 juillet 1863).

Maurice Block : l'opéra à domicile par abonnement

 

L'idée de l'opéra à domicile est, à notre connaissance, proposée pour la première fois en France par l'économiste Maurice Block dans Le Temps du 5 août 1863. D'origine berlinoise, naturalisé français en 1848, il lit probablement la presse allemande. Il complète l'information fournie par son collègue Grandeau en précisant que Reiss ne désespère pas de transmettre la parole articulée. Mais il ajoute aussi cette idée inédite d'application : "Inutile, à l'avenir, d'avoir une loge à l'Opéra - personne, je suppose, n'y va pour voir les décors - il suffira de louer à l'année ou au moins au mois une communication électrique avec le Conservatoire de musique, et le soir, quand on se sentira disposé à jouir d'un des chefs-d'oeuvre de Rossini ou de Meyerbeer, on préfera l"oreille - aussi longtemps que l'on voudra".

​L'idée de la retransmission d'opéra avec le téléphone de Ries sera relancée par le New York Times treize ans plus tard, le 22 mars 1876, mais dans une approche beaucoup plus pessimiste.

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Maurice Block (1816-1901)

Maurice BLOCK, "Chronique industrielle",
Le Temps, 5 août 1863

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Henri de Parville : une auto-citation apocryphe ?

 

Dans un article paru le 20 ou 21 octobre 1876 dans Le Bien public et repris dans Le Journal officiel de la République française, le vulgarsisateur scientifique Henri de Parville, dans un des premiers articles français sur le téléphone de Graham Bell, cite un extrait d'un texte qu'il auarit publié en 1863 au sujet du téléphone de Reis et qui serait repris dans son recueil Causeries scientifiques 1863 paru en 1864. Ce texte envisage la transmission interationale des opéras et une centrale parisienne qui transmettrait les opéras vers les villes de province. Vérification faite, ce texte n'apparaît pas dans les Causeries scientifiques publiées en 1864 et nous n'avons retrouvé dans Gallica et Retronews aucun texte de de Parville sur le téléphone de Reiss qui serait paru en 1863. Il y a bien un texte sur le téléphone de Reiss dans les Causeries mais sa description des applications possibles du téléphone est bien moins développée que dans la citation du texte supposément publié. La seule allusion à l'Opéra apparaît dans la phrase suivante : "Ordonner à la voix de Roger de traverser les mers et de résonner à Philadelphie, à Washington, en mête temps qu'à l'Opéra, n'est-ce pas un prodige ?". Quelle explication donner à la citation embellie que de Parville donne de son propre texte ? Laissons le bénéfice du doute au journaliste dont l'Académie des Sciences a donné le nom à un prix quadriennal d'épistémologie. Peut-être son texte est-il paru dans une publication non encore numérisée qui réapparaitra un jour. 

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Henri de Parville (1838-1909)

L. GRANDEAU, "Le télégraphe à musique",

Le Temps, 1er juillet 1863 

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Henri de PARVILLE, Causeries scientifiques 1863, J. Rotschild, Paris, 1864, pp. 151-155

Henri de PARVILLE, Le Bien public, 20 ou 21 octobre 1876

Citation que de Parville présente comme extraite de ses Causeries scientifiques 1863, parues en recueil en 1864.

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André Lange, 22-24 août 2026

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