DOSSIER EDISON ET LA VISION A DISTANCE
9 L'annonce du 12 mai 1891 du kinetograph comme appareil de vision à distance
Le troisième épisode des déclarations d'Edison se joue dans le contexte de la préparation de la Columbian World Exhibition qui doit se tenir à Chicago en 1893 pour célébrer le 400ème anniversaire de l'arrivée de Christophe Colomb.. L'inventeur se rend à Chicago pour la préparation de l'événement et, le 12 mai, rencontre les journalistes, qui lui demandent quelles seront les inventions qu'il apportera à l'Exposition.(1) .
Le premier article semble être celui du Chicago Evening Post du 12 mai 1891. De nombreux articles de presse rendent compte des déclarations d'Edison, de manière plus ou moins complète. Les plus complets sont ceux de The Wichita Daily Eagle (24 mai 1891), The Wheeling Intelligence, (25 mai 1891) et Washington Post (27 juin 1891).
En combinant le contenu des différents articles, il est à peu prêt possible de reconstituer la communication de l'inventeur dans ses détails.
Edison annonce qu'il devrait venir à l'Exposition avec "deux ou trois choses à montrer qui je pense seront une surprise et plairont aux visiteurs du département Electricité de l'Exposition, dont, en tout cas, je suis convaincu qu'elle sera un grand succès. Deux de ces inventions ne sont pas encore prêtes pour être décrites ni même caractérisées. La troisième, cependant, est quasi parfaite et je n'hésite pas à dire quelque chose à son sujet. Elle comprendra des éléments à la fois du téléphone et du phonographe, et sera égale, et même dépassera la somme de leurs mystères combinés. Mais l'invention n'aura pas de valeur commerciale. Elle aura plutôt une valeur sentimentale. Elle n'est pas encore parfaite. Quand elle le sera, elle vous surprendra.
J'espère être capable par cette invention de projeter (to throw upon) sur une toile (canvas) l'image parfaite de n'importe qui et de reproduire ses paroles. Ainsi, si Madame Patti devait chanter quelque part, l'invention mettra son image complète (full-lenght picture) sur la toile de manière si parfaite qu'elle permettra de distinguer chaque détail et expression de son visage, de voir toutes ses actions, et d'écouter la ravissante mélodie de sa voix incomparable. L'invention fera pour l'oeil ce que le phonographe a fait pour la voix, et reproduira la voix tout aussi bien; n fait de manière plus claire.
J'ai déjà perfectionné l'invention à un point tel qu'il est possible de représenter (picture) un combat professionnel (prize-fight), les deux hommes sur le ring et l'intensité des visages intéressés de ceux qui les entourent. Vous pouvez entendre le son des coups, les acclamations d'encouragement et les hurlements de déception. Et quand l'invention aura été perfectionnée, ajoute M.Edison avec une trace de lueur d'enthousiasme sur son visage, un homme pourra être assis dans sa bibliothèque à la maison, et disposant d'une connexion électrique avec un théâtre, il verra reproduit sur son mur ou sur un morceau de toile les acteurs et entendra tout ce qu'ils disent. La seule chose que l'invention requière est la finesse de reproduire les caractéristiques et les expressions. C'est mon intention de tenir prêt pour l'Exposition mondiale une telle combinaison heureuse de la photographie et de l'électricité de manière à permettre un homme de s'asseoir dans son propre salon et de voir représenté (depicted) sur un rideau (curtain) devant lui les formes des interprètes dans un opéra sur une scène distante, et d'entendre la voix des chanteurs. Quand le système sera perfectionné, ce qui j'espère sera le cas pour l'exposition, les muscles du visage du chanteur, chaque regard de son oeil et chaque expression seront vues. Chaque couleur dans les vêtements des interprètes sera également reproduite. De plus, le spectateur, assis au coin du feu, verra chaque personne dans la pièce bouger de sa position d'une manière naturelle, juste comme si elles étaient les vraies personnes elles-même
Je peux placer un appareil de manière telle qu'il dominera (command) un coin de rue et après l'avoir laissé enregistré (register) les vues des passages (passing sights) durant un laps de temps, je peux les projeter (cast) sur une toile de manière telle qu'ils transportent (carry) ainsi chaque caractéristique et mouvement des passants, même les tics sur les visages pourront être vus et si un de vos amis passe durant ce laps de temps, vous pourrez le savoir. L'invention sera appelée kinetograph. La première partie du mot signifie "mouvement" et la seconde 'écrire" et les deux ensemble signifient la représentation (portrayal) du mouvement. L'invention combine la photographie et la phonographie".
De cette déclaration, il ressort plusieurs éléments qui sont généralement occultés dans les histoires du cinéma. Tout d'abord l'idée d'Edison est bien que le kinetograph doit fournir une image projetée, sur une toile, un rideau ou un écran. Certes, le kinetoscope d'Edison ne réalisera pas ce projet, qui implique que le spectateur se penche sur une boîte pour regarder des images microscopique, et il faudra attendre C. Francis Jenkins et les frères Lumière, pour assister à de véritables projections. Ensuite, l'idée est bien qu'il y ait transmission des spectacles (d'opéra, de théâtre, de sport) pour une consommation à domicile. Certes, l'idée n'est pas neuve. Elle avait été formulée dès 1878 par le polonais Julian Ochorowicz (qui citait également la cantatrice Adelina Patti), par Albert Robida en 1882 dans son roman Le Vingtième Siècle ou encore, en 1888, par Edward Bellamy dans sa dystopie Looking Backward: 2000–1887. .Mais il est important de noter que la réflexion d'Edison a évolué par rapport à sa déclaration de 1889, qui parlait plutôt d'un complément visuel à la téléphonie, mais pas de transmission de spectacles. Notons enfin qu'Edison parle bien de transmissions en couleurs, ce qui est une innovation complète par rapport à l'état de la photographie à cette date.
Bien sûr, la proposition jetée en pâture aux journalistes est exagérée, mais elle a le mérite de définir un programme, que finalement d'autres réaliseront.
Les réactions dans la presse à ces déclarations, entre le 12 et le 27 mai (date du dévoilement des caractéristiques du kinetograph) sont très diverses. The Philadelphy Inquirer - qui qualifie l'appareil de photo-phonograph - imagine la disparition des théâtres, le problème que cela posera pour les jeunes amoureux contraints de regarder les spectacles en famille, et évoque la possibilité de diffuser les sermons. The Marville Times fait de la surenchère et annonce qu'Edison a mis au point un appareil qui permet d'entendre les sons qui sont émis sur le soleil. "Bientôt ce gars communiquera avec les habitants de la lune" (13 mai 1891). Le Prof. Wiggins, expert en prédictions météorologiques annonce qu'il écrit un roman qui décrira la vie sur Jupiter et qui intégrera l'invention d'Edison (The Helena Independent, 24 mai 1891). La possibilité de regarder les combats sportifs à distance va supprimer un tas de problème pour la police, ironise le Saint Paul Daily (19 mai 1891). "Les amoureux pourront s'entendre et se voir à distance, mais cela n'aura aucun charme, à moins de trouver un autre stratagème" observe The Morning Call (21 mai 1891). De même The Wahpeton Times écrit : "A moins que la machine de M. Edison ne transmette l'odeur du blend de whisky, des oignons et du chou brûlé, les clients des pugilats se plaindront de ce qu'une indéfinissable essence manque pour la jouissance complète des démolitions à longue distance" (28 mai 1891).The Sedalia Weekly Bazoo note la concurrence que le kinetograph va représenter pour les photographes "The man with the kodak may begin to tremble for his occupation" (26 mai 1891).
En France, un billet du journal Le Mot d'ordre (28 mai 1891) compare cet appareil annoncé au téléphonoscope qu'Albert Robida avait décrit dans Le Vingtième siècle (1882). Dans Le Monde illustré (23 mai 1891), Pierre Véron reprend la thématique classique du spectacle à domicile, mais regrette que cet "inouïsme" ne sera pas disponible avant sa mort. Le 1er novembre 1891, Ernesto Mancini, chroniqueur scientifique de L'Illustrazione italiana, constate que, contrairement à ce qui avait été annoncé, l'appareil du thaumaturge Edison ne répond pas à l'objectif annoncé de la vision à distance.
Mais divers commentateurs sont d'emblée séduits par la proposition : "Si Edison réalise ses promesses à l'Exposition mondiale, le mot "surprise" pourra être rayé du dictionnaire. Les gens ne considérerons plus rien comme impossible" (Pittsburg Dispatch, 27 mai 1891). The Morning Call (21 mai 1891) évoque "la réalisation des rêve des auteurs spéculatifs qui ont décrit la vie telle qu'elle sera dans les siècles à venir" et The Indianapolis Journal évoque le roman de Bellamy, dont Edison va réaliser l'utopie (14 mai 1881). Pour The Wheeling Daily Intelligencer (25 mai 1891), "Edison n'est pas un jongleur et quand il dit quelque chose, il sait de quoi il parle. Un dispositif (contrivance) qui apporte un combat de boxe dans les plus humbles chaumières marquera une avance remarquable pour notre civilisation".
Les plus enthousiastes auront certains dû déchanter, malgré la nouveauté de l'appareil, lorsque le kinetograph sera présenté.
L'article paru dans le numéro daté de mai 1891 de la revue Phonogram est cité par les historiens du cinéma (C. Musser, L.Mannoni) (2) comme la seule source relatant la première présentation du kinetoscope à bande pelliculaire perforée, qui eût lieu le 20 mai 1891 lors d'une visite du Women's Club au laboratoire d'Edison à West Orange, soit huit jours après l'annonce faite le 12 mai à Chicago. Le 28 juin 1891, Edison communique finalement à la presse la description technique du kinetograph et son "téléphone cosmique". Les deux articles les plus souvent cités par les historiens sont ceux, plus détaillés, parus dans The Sun, du 28 mai 1891, qui publie un schéma de l'appareil et dans le Scientific American du 20 juin 1891, qui propose la première photographe d'un ruban de pellicule. Le 31 juillet 1891, Edison formule les demandes de brevet du kinetoscope et du kinetograph. Une nouvelle présentation aux journalistes a lieu le 29 avril 1893 et la première démonstration officielle a lieu le 9 mai 1893 à la réunion annuelle du Départment de physique du Brooklyn Institute of Arts and Sciences.
The Very First Motion Picture (1889)
Source ; Chaîne Youtube KKD1247
(1) Je remercie Mark Schubin d'avoir attiré mon attention sur ces déclarations d'Edison, qui n'apparaissent ni dans les biographies de l'inventeur ni dans les classiques de l'histoire du cinéma ainsi que sur les pages du scrapbook de 1889. Les déclarations d'Edison à Chicago ne sont citées ni par Paul Israel, Robert Conot ou Laurent Mannoni.
Corbett and Courtney Before the Kinetograph (Collection Library of Congress)
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Le Monde illustré, 23 mai 1891

Le kinetograph.
Schéma paru dans The Sun, 28 mai 1891.

Le kinetograph dit '1889"
(en réalité datant probablement de 1891).
Courtesy National Edison Park.

"Bavardage", Le mot d'ordre, 28 mai 1891
(2) MUSSER, C. The Emergence of Cinema: The American Screen to 1907, Volume 1, University of California Press, 1990, p.68 ; MANNONI L.,op.cit. , p.364.
Un des plus anciens test réalisé avec la caméra exéprimentale du kinetograph Edison-Dickson-Heise sur pellicule 3/4. Collection Library of Congress
