Le premier témoignage d'un journaliste sur le kinetoscope
Oscar K. Davis, "Edison in his Laboratory",
Electricity, 22 July 1891
L'article "Edison in his Laboratory" du journaliste Oscar King Davis (1866-1932), paru dans le magazine professionnel Electricity, édité à Chicago, n'est cité, à notre connaissance, en note en bas de page et sans analyse, que Ivy Roberts dans Visions of Electric Media (2019). Cet article contient pourtant le tout premier témoignage de quelqu'un extérieur au laboratoire d'Orange ayant eu l'occasion de visionner le petit film Dickson Greeting sur le kinetoscope. On sait que les invitées de Mina Edison à l'occasion de la rencontre du Women Club ont eu l'occasion de voir ce film le 20 mai 1891, mais, à notre connaissance, aucune n'a laissé de témoignage. Les premiers articles substantiels sur le Kinetograph (celui non signé du Sun du 28 mai et celui de Lathrop dans le Harper's Weekly du 13 juin) décrivaient techniquement l'appareil, mais ne mentionnaient pas l'avoir vu et ne citaient pas explicitement le film.
Mieux, dans cet article d'Electricity, Oscar K. Davis indique être l'auteur de l'article du Sun et avoue qu'avant sa visite au laboratoire, il n'était pas sûr que l'histoire ne soit pas un "great fake".
Dans l'éditorial introduisant l'article, Electricity écrit que l'auteur de l'article est "lié à la presse new yorkaise" et que son récit est présenté avec enthousiasme Electricity indique que le style ne correspond pas à leur habitude de sobriété, mais que l'appareil décrit est un appareil extrêmement intéressant ("exceedingly interesting device") et que, une fois toléré le style enthousiaste, la description générale de l'appareil peut être acceptée comme exacte.
Après un rappel d'éléments déjà connus sur les caractéristiques de l'appareil, Davis raconte son expérience.
"Puis il rit et dit : «Venez voir le germe à l'œuvre.» Pour voir le «germe» à l'œuvre, je regardai dans un petit trou d'une boîte en pin qui contenait temporairement le «germe». À travers une lentille, je vis une bande de gélatine semblable à celles qu'il m'avait montrées auparavant. Lorsque le «germe» fonctionnait, cette bande défilait à toute vitesse devant la lentille, mais la figure sur la bande était toujours devant la lentille. C'était un jeune ouvrier du laboratoire, vêtu de sa blouse de travail à grands carreaux. Il s'inclina, sourit, gesticula et enleva son chapeau. Lorsqu'il s'avança en s'inclinant, sa blouse s'ouvrit devant lui. Même à cette petite vue, on distinguait ses dents lorsqu'il sourit. C'était assurément «quelque chose d'important». Je contemplai le kinétographe pendant longtemps, et M. Edison était aussi ravi de mes expressions de joie que s'il avait été une jeune fille présentant une nouvelle poupée à ses amies. Edison était lui-même un peu un fabricant de poupées, et ses poupées parlantes ont fait le bonheur de nombreux enfants."



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Il est intéressant de noter l'usage par Edison du terme "the germ" à propos de cette première version du Kinetograph. Il utilisera la même expression dans son introduction à Edison’s Invention of the Kineto-Phonograph d'Antonia et W.K.L. Dickson (1895).
On remarquera aussi que la description du film ne correspond pas au Dickson Greeting que nous connaissons : en particulier le "jeune ouvrier du laboratoire" est vêtu de sa blouse de travail à rands carreaux, ce qui n'est pas du tout le cas dans le film que nous connaissons, dans lequel Dickson est plutôt "sur son 31", avec gilet et cravate.
En 1891, Davis est encore un jeune home de vingt-cinq ans. Orignaire de Wahoo (Nebraska), il est le fils du directeur du journal local The Independent. Il termine ses études à Hamilton University en 1899. Dès 1890, il commence à travailler pour The New York Sun. Il se fait connaître par une nouvelle "Bogue A Hero", publiée dans de nombreux journaux et même dans des quotidiens britanniques et par un récit "Goose Shooting in the Platte" qui parait dans le magazine Outing. Le fait qu'il ait obtenu en mai un scoop avec la première description du Kinetograph est probablement lié au rapport privilégié qu'Edison avait avec ce quotidien. Et le privilège que Davis a d'avoir droit à une visite en juillet du laboratoire et à un essai du Kinetograph résulte probablement de la satisfaction de l'inventeur suite à ce premier article. Un mois aprés la publication dans Electricity le New York Times signale, le 27 août que Davis a embarqué sur le steamer Teutonic à destination de Liverpool.
La seule mention d'Oscar K. Davis dans les Edison's Papers est la copie d'une lettre que lui adresse un collaborateur de l'inventeur, Alfred Ord Tate ,en date du 23 févrrier 1893 indiquant qu'Edison ne peut le recevoir pour lui montrer le Kinetograph tel qu'il sera exposé à Chicago, le projet ayant pris du retard suite à un arrêt malade de Dickson. A cette date, Davis travaille toujours pour The Sun, mais va bientôt passer au New York Times et va devenir un célèbre correspondant de guerre. Il couvrira la guerre aux Philippines, a beaucoup voyagé en Orient, en Chine pour la révolte des Boxers et au Japon. En 1912, il participera à la campagne de Théodore Roosevelt.
André Lange, 11 mars 2026
Dickson Greeting (Library of Congress)
La tenue de Dickson (gilet et cravate) ne correspond pas à la blose de travail à carreaux décrite par O.K. Davis.

