L'électrographe de Jean-Joseph-Etienne Lenoir (1865-1869)
L'électrographe de Jean-Joseph-Etienne Lenoir est un système télautographique conçu pour la transmission en fac simile de dessins et de manuscrits. Lenoir en a déposé la demande de brevet le 9 décembre 1865 et celui-ci lui a été attribué le 8 février 1886 (n° n°69663 Par la suite, Lenoir a déposé entre mai 1866 et juillet 1869 neuf additions à ce brevet. Le terme "électrographe" étant utilisé par différents appareils dans d'autres domaines techniques, l'appareil de Lenoir sera plus souvent désigné par ses contemporains comme "télégraphe autographique".
Dans son brevet initial, Lenoir présente comme suit son invention :
Les recherches faites sur les télégraphe écrivants ont déjà fait naître un certain nombre d'appareils; les principaux sont basées sur l'application d'une petite tige de fer se promenant sur du papier imbibé de prussiate de potasse et au moment où passe un courant électrique une quantité de fer est dissoute et forme un prussiate de fer qui colore le papier en bleu. Mais dans ces appareils les effets chimiques, sont lents et irréguliers.
Les recherches que j'ai faites ont porté sur l'emploi de mouvements mécaniques permettant de faire usage d'une encre préparée et qui marque par transposition sur le papier comme le fait la plume.
Mon invention est caractérisée par une disposition qui comprend deux cylindres commandés chacun par un mouvement d'horlogerie; l’un des cylindres recouvert d'un papier argenté ou autrement métallisé constitue « l’expéditeur » car c'est sur ce papier qu’on écrit la dépêche avec une encre isolante (couleur gommée).
Une touche, qui fait contact et établit un circuit lorsqu'elle est sur la partie métallisée, fait cesser ce circuit quand elle passe sur l'écriture isolante; une vis conduit le dit contact ou touche sur toute la longueur du cylindre et l'oblige à toucher tour à tour toutes les parties écrites.
Le second cylindre « le récepteur » qui reçoit le même mouvement uniforme que le premier, est enveloppé d'une feuille de papier blanc ou d'une feuille de papier de couleur décomposable; tout le mouvement est semblable à celui de l'appareil expéditeur, sauf la touche de contact qui est armée ici d'un fer doux attiré par un électroaimant chaque fois que le contact du cylindre expéditeur passe sur la partie métallisée, ce qui élève la plume en l'empêchant ainsi d'écrire, mais chaque fois que le contact de l'expéditeur passe sur une partie d'écriture, la rupture du courant électrique se fait, et l’électroaimant n’ayant plus d'action sur le fer doux du contact du récepteur faisant plume, ce dernier tombe sur le papier blanc (étant appelé par un ressort), et il y laisse la trace d’une longueur correspondante au temps que le contact expéditeur est isolé.
Le contact expéditeur reprend alors le courant électrique ce qui attire de nouveau le fer doux qui élève la plume du récepteur; cette plume retombe à la seconde rupture du courant causée par une partie isolante du cylindre expéditeur; en agissant ainsi, il s'ensuit un groupement de points et de lignes qui forment des lettres, puis des mots, et enfin la dépêche écrite entièrement conforme à l'original.
L'électrographe est présenté à l'Exposition universelle de Paris de 1867 comme un perfectionnement du pantélégraphe de Caselli. Lenoir défendait son appareil comme plus simple que celui de l'inventeur italien dans la résolution du problème de la synchronisation, grâce au fait que l'aiguille recevante est dépendante d'un électro-aimant. Les experts considèrent que l'originalité de l'appareil de Lenoir réside en effet dans l'utilisation d'un électro-aimant à l'appareil récepteur. Cependant, comme l'explique Th. du Moncel, qui a donné le descriptif le plus complet de l'appareil, les additions au brevet ont surtout été nécessaires pour résoudre le problème de la synchronisation, en séparant le mécanisme régulateur du mécanisme moteur.
Quelques publications, telles que Cosmos (5 juin 1867), Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire 30 juin 186) ou Le Courrier français (27 juillet 1867), lui réservent un accueil positif. Le chroniqueur de Cosmos souligne qu'il est nettement moins cher que le pantélégraphe de Caselli mais l'appareil de l'inventeur italien eut plus les faveurs de la presse. Le 9 juin 1867, Louis Figuier, dans La Presse, note la proximité des deux appareils dans le cadre de l'exposition, mais après avoir décrit le pantélégraphe, et fait remarquer que le télégraphe autographique de Lenoir "réalise des effets à peu près semblables, mais non avec la même perfection", il note "Nous n'essayerons pas d'établir une comparaison entre ces deux systèmes. Nous ferons seulement remarquer que l'appareil de M. Caselli peut invoquer en sa faveur l'adoption du gouvernement français et son fonctionnement régulier depuis plus d'un an sur la ligne de Paris à Lyon"
Cependant Samuel Morse, dans un rapport au gouvernement des Etats-Unis de sa visite à l'Exposition universelle, n'est guère convaincu : "Il est beaucoup moins complexe en apparence que celui de l'abbé Caselli, occupant à peine plus d'espace qu'un appareil Morse ordinaire. Un exemple de ses résultats, sous forme de fac-similé, est transmis au département. Cet exemple, réalisé lors de l'Exposition sur un court-circuit, n'a pas permis de prouver son efficacité à distance ni de déterminer sa portée. Il est regrettable qu'une description, promesse faite, n'ait pas été reçue, car la simplicité de l'appareil, inspirait fortement son attrait."
L'avis du Scientific American (2 August 1873) sera encore plus sévère :
"Il s'agit d'une modification des appareils Bakewell et Caselli, inventés il y a plusieurs années. Le message à transmettre est écrit sur un papier préparé, placé sur un rouleau et mis en rotation sous un stylet émetteur. Chaque ligne du message original produit un point d'encre correspondant sur le papier à l'autre extrémité du fil. En faisant tourner le rouleau suffisamment de fois et en répétant ainsi la transmission, les lettres sont formées par points au bureau de réception. Dans un exemple que nous avons sous les yeux, réalisé avec l'instrument décrit par le correspondant de l'Evening Mail, chaque lettre est composée d'un certain nombre de points et de traits, chacun représentant un signal télégraphique. Pour former la lettre B majuscule, par exemple, quarante-deux signaux ont été utilisés. Il va sans dire que les instruments qui nécessitent autant de signaux pour former une seule lettre ne peuvent rivaliser en rapidité avec le système Morse, pourtant simple, ni avec les différents appareils d'impression couramment utilisés. La machine de Lenoir relève davantage de la curiosité électrique que de l'outil de bureau."
L'appareil n'a connu qu'une exploitation brève, et par ailleurs peu documentée. Le Journal du Département de la Marne, le 29 mars 1868 signale une conférence que vient de donner Lenoir dans lequel il a indiqué que le système fonctionne sur la ligne de Paris à Orléans et va être établi sur la ligne de Paris à Chalons. L'inventeur s'est montré très optimiste en déclarant que "l'électrographe Lenoir prend la place des systèmes employés jusqu'à ce jour".
En 1869, la Commission du perfectionnement du matériel télégraphique français remet un avis négatif sur le télégraphe autographique de Lenoir : «
"Évidemment le synchronisme est établi d'une manière plus stable dans cet appareil que dans la plupart des autres systèmes autographiques du même genre. Cet avantage est dû à l'emploi du volant palette; mais le pendule au lieu d'être un véritable régulateur, n'est chargé que de la fonction accessoire d'un premier réglage approximatif; le véritable régulateur est le volant palette. De cet amoindrissement du rôle du pendule conique, et de cette exagération de la fonction du volant palette, il résulte d'une part, que la correction s'effectue trop fréquemment (4 fois par chaque révolution complète du volant); d'autre part, que l'amplitude de la correction est trop variable et n'est pas maintenue dans des limites assez étroites. Ces
dispositions mécaniques expliquent pourquoi cet appareil ne peut reproduire, avec une grande netteté, que des dépêches écrites en caractères assez gros.
Quant à la vitesse de la transmission, quelques chiffres suffisent; les résultats parlent d'eux-mêmes. Avec l'appareil Lenoir, la transmission de la dépêche réglementaire de Paris à Châlons exige 3 minutes 20 secondes. Or de Paris à Marseille, avec un relais de ligne à Lyon, l'appareil Meyer transmet très-lisiblement cette dépêche réglementaire en une minute trente secondes." (cité in Th. du Moncel)
Du Moncel note que cette dernière considération est rendue obsolète par les essais réalisés en 1873 sur la ligne Paris-Bordeaux, le sort de l'électrographe de Lenoir a été scellé. La Commission de perfectionnement, et du Moncel lui-même dans un exposé fait le 12 juillet 1872 à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, ont constaté dès 1869 la plus grande efficacité du système Meyer.
Comme le constate l'historien Robert Soulard "Cet appareil, présenté pour la première fois en 1867, fut essayé officieusement en 1869 et ne fut présenté à l’administration, pour y essuyer un échec, qu’en 1873." (cité par Weyland).
Bien qu'il fût un échec commercial, le télégraphe autographique continuera à être cité dans les traités de télégraphie et les articles comparatifs jusqu'au début du XXe siècle. Lenoir lui-même cherchera à lui rendre vie en 1877 en proposant un appareil de phototélégraphie.

Schéma du brevet FR 69663"Electrographe" de Jean-Joseph-Etienne Lenoir (1856)
Source : Archives INPI

Schéma de l'électrographe de Lenoir dans la première addition au brevet (14 mars 1866)
Source : Archives INPI
Les brevets de l'électographe de Lenoir dans la base des archives de l'INPI
Brevet initial (date de dépôt)
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Electrographe 09.12.1865
Additions (date de dépôt)
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Electrographe 14.03.1866
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Electrographe 12.05.1866
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Electrographe 09.10.1866
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Electrographe 27.05.1867
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Electrographe 15.11.1867
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Electrographe 18.03.1868
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Electrographe 15.07.1868
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Electrographe 24.08.1868
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Electrographe 31.07.1869
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"Télégraphes autographiques" in LACROIX, E., Études sur l'exposition de 1867, ou, Les archives de l'industrie au XIXe siècle, E. Lacroix, 1867, pp. 383-389
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SAINT-EDME, E., "Exposition universelle de 1867. Matériel et procédés de télégraphie", Cosmos, 5 juin 1867, pp.621-624
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FIGUIER L., "Exposition universelle", La Presse, 9 juin 1867.
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"Les télégraphes électriques à l'Exposition", L'année scientifique et industrielle (1867), Hachette, 1868, pp. 170-179
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BRIEL M., "Pantélégraphe Caselli - Electrographe Lenoir", Le Courrier français, 27 juillet 1867
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MORSE, S. Examination of the telegraphic apparatus and the processes in telegraphy, Government Printing Office, 1869, p.36
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"Electrographe Lenoir', in ARMANGAUD Ainé, Publication industrielle des machines, outils et appareils les plus perfectionnés et les plus récents employés dans les différentes branches de l'industrie française et étrangère, vol. XIX, Amrmangaud Aîné / Morel, 1871, pp.496-499
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"French Telegraphy at the Exposition", Scientific American, 2 August 1873, p. 64
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du MONCEL Th., "Rapport sur le télégraphe autographique de M. Meyer", Bulletin de la Société d'encouragement pour l'industrie natioanle, juillet 1873, pp. 373-385.
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"Télégraphe autographique de M. Lenoir", in du MONCEL Th., Exposé des applications de l'électricité, Volume 3, 3ème édition entièrement refondue, (1873 ou 1874 ?), pp.350-357
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"Télégraphe autographique de M. Lenoir', in ROMAIN A., Nouveau manuel complet de la télégraphie électrique et de ses applications, Librairie encyclopédie de Roret, 1882, pp.129-130
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"Lenoir's Autographic Telegraph", in PRESCOTT, G.B., Electricity and the electric telegraph, D. Appleton and Company, 7th edition, 1888, pp.758-762

Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 30 juin 1867

Télégraphe autographique de Lenoir in PRESCOTT, 1888


Journal du Département de la Marne, 29 mars 1868

Schéma de l'électrographe Lenoir in LACROIX, 1867
André Lange, 24 mars 2026
