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Histoire de la télévision
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1877 : la première contribution philosophique sur la télévision par un physiologiste de Caroline du Sud, J.F.G. Mittag
J.F.G. Mittag, "On the Teleform",
The Southern Home, 24 December 1877
J.F.G. Mittag, "On the Teleform",
The Charlotteville Democrat, 22 March 1878

Le Dr John F.G. Mittag est une figure complètement ignorée de l'histoire de la télévision. Sa contribution sur ce qu'il dénomme le Teleform, pour curieuse et aberrante qu'elle puisse nous paraître aujourd'hui, constitue pourtant la première intervention théorique sur l'appareil à venir, que Mittag appelle de ses voeux. Ses deux articles, retrouvés en décembre 2017, ne sont jamais cités dans les ouvrages classiques de l'histoire de la télévision. Ils constituent pourtant une contribution intéressante, non pas à l'histoire technique mais à l'idée de la nécessité d'un appareil de vision à distance. Le premier est paru la veille de Noël 1877 dans The Southern Home, journal du Mecklembourg County, en Caroline du Nord. Il n'est pas inutile d'examiner la biographie étonnante du Dr. Mittag pour saisir les origines de cette contribution.

JFG Mittag (National Library of Medecine)

John F.G. Mittag, physiologiste et publiciste (1803-1890)

 

John F.G. Mittag était un philosophe, physiologiste, publiciste, et homme politique en Caroline du Sud. Il est né en 1803 à Hagerstown (Maryland) d'un père prussien et d'une mère suisse. Il fait de brillantes études au Washington College de Pennsylvanie, étudie la physiologie avec le Dr. Keagy puis entreprend des études de droit. En 1827 il s'établit à  Lancaster, Caroline du Sud, où il termine ses études de droit et commence à pratiquer comme avocat en 1828.  Il est élu pour un mandat de quatre ans Commissionner of Equity in the Court of Chancecry (1). Il fréquente les milieux aisés de la communauté des planteurs de Caroline, en particulier la famille McKenzie et épouse Anna McKenna, la fille de William McKenna, le plus riche propriétaire du Lancaster District et maître de 180 esclaves.(2) . Il était réputé parler neuf langues et  pouvoir écrire dans de plus nombreuses encore.  Il s'adonnait à la peinture et l'on a conservé de lui des portraits de bonne facture d'Elizabeth McKenzie et de John Highland Mc Kenzie (3)

 

Au terme de son mandat de Commissionner, il décide d'abandonner la vie de juriste pour se consacrer à la littérature, aux sciences et aux arts et entreprend un voyage en Europe.  Dans les années 1850 Mittag s'intéresse aux questions du spiritisme et des tables tournantes mais du point de vue de la physiologie. Il fait référence aux doctrines de Cabanis (4). Il semble jouir d'une certaine notoriété et une tournée de conférence sur la côte Est, intitulée "The Natural Language of Forms" est remarquée par la presse. Le Daily American Organ, quotidien de Washington, signale son passage dans la capitale fédérale le 23 mai 1856 et le qualifie de "distinguished South Carolinian metaphysician" et signale qu'il a été le premier a démontrer que les effets des tables tournantes sont dus aux contractions musculaires des opérateurs. The Lancaster Ledger, le 6 août 1856, le qualifie de philosophe et vante ses qualités d'artiste et le caractère brillant de sa conversation. The New York Daily News du 14 mai 1857 signale son passage à Manhattan et annonce qu'il prépare un ouvrage sur le sujet de ses conférences, "The Natural Language of Form" (et la physiognomonie morbide, précise The Charlotte Democrat du 11 août 1857) pour lequel il collecte des matériaux depuis seize années, notamment lors de son voyage en Europe. Il aurait réussi à trouver une base scientifique à l'identification des formes morbides de l'organisation animale afin de détecter tous les défauts constitutionnels par le moyen de la forme. Le journal new yorkais vante aussi ses connaissances dans le domaine des arts.

 

J.F.G. Mittag n'est pas insensibles aux questions industrielles et sociale et s'implique comme publiciste, puis comme homme politique dans la vie régionale.. En 1849, il est délégué à la grande Convention de Memphis sur le développement des chemins de fer et y propose qu'une résolution soit ajoutée sur le percement du canal de Panama (5). En 1859, il perd un procès concernant l'héritage de la propriété de son beau-père, qui l'oppose à l'évêque local (6). En 1862, en pleine crise internationale du coton, qui frappe durement le Lancaster District, il publie un article pour dénoncer le conservatisme des Cotton States.(7) mais il s'exprime clairement pour le protectionnisme de la Confédération contre les menées des "Yankeedom" (8). Mais prenant conscience, en octobre 1862, des effets désastreux de la guerre sur les jeunes hommes mutilés, il critique l'incurie et l'irresponsabilité des dirigeants de la Confédération (9). Après la défaite de la Confédération il s'inquiète de la famine qui règne en Caroline du Sud depuis les dévastations de la Guerre, interpelle le Maire de Boston, dirige une association de soutien aux démunis et écrit au New York Times pour décrire la famine qui règne dans le district de Lancastre (10). Il est nommé auditeur pour le district de Lancastre, mais son engagement politique ne lui vaut pas que des amis et le 28 août 1869 The Daily Phoenix, journal de Columbia l'accuse d'avoir organisé la mainmise du parti radical sur la distribution du courrier. Le 23 juillet 1870, The Charleston Daily l'accuse de spéculation foncière et de corruption. En février 1872, il est nommé Probate Judge pour le district de Lancastre et en juin 1872, il a été recommandé par les Républicains comme gouverneur de la Caroline du Nord. (11).

 

A partir de fin 1877, probablement retiré de la vie publique, il reprend la publication d'articles à prétentions scientifiques ou philosophiques. C'est dans ce contexte d'un Mittag notable local vieillissant, et un peu pontifiant, que l'on doit situer les articles sur le Teleform. Ses articles indiquent un homme de culture grecque, aimant citer Platon et Aristote dans les articles qu'il envoyait à la presse locale, The Southern Home, The Charlotte Democrat. et The Herald and Torch Light, journal de Hagerstown dont son frère Thos E. Mittag était le directeur. Ses articles, de tonalité conservatrice, portent souvent des sujets philosophiques, doctrinaux ou linguistiques, assez inhabituels dans la presse régionale américaine ("The Form of our Ultimate Knwoledge and the Final Cause", "On Education", "How to write a book", "How the Children of the State should be educated", "The Ancient were sensible to all our colors", "Forms', "Have we Intelligence before are Born?"). Il manifeste aussi quelques prétentions dans le domaine des sciences naturelles. Ainsi, en janvier 1878, il écrit quelques lignes au Directeur du Smithonian Institute pour lui faire part de considérations sur les relations entre l'état électrique de l'atmosphère et la transparence du ciel.(13). Le 7 mars 1879, il publie dans The Charlotte Democrat un article mitigé sur le darwinisme, qui peut apporter des éclaircissements factuels mais ne doit pas être considéré comme une philosophie. 

 

Bref, J.F.G. Mittag est une de ces personnalités curieuses du 19ème siècle américain : une personnalité éduquée, probablement largement autodidacte, de caractère assez entier et excentrique, attentive aux évolutions du monde et des sciences, dotée d'une certaine renommée dans son Etat mais aussi sur la Côte Est. A la fin de sa vie, ses interventions dans la presse locale donnent l'impression d'un intellectuel conservateur isolé dans le provincialisme du Sud profond. Sa notoriété paraît plus liée à un talent de relations publiques qu'à une véritable reconnaissance académique. Bien que certains journaux le qualifie de Professeur, il n'a pas occupé de fonctions universitaires ni même d'enseignant. Aucun ouvrage de lui ne semble avoir été publié et sa renommée est complètement éteinte au moment de sa mort; que peu de journaux signalent.

Il meurt en avril 1890, à l'âge de 86 ans.(14) The Watchman and Southron - qui le qualifie de philologue plutôt que de physiologiste - indique qu'il avait voyagé à travers le monde, affronté six personnes en duel et abattu l'une d'entre elle et qu'à la suite d'un procès avec l'Eglise catholique il avait perdu près de 100 000 dollars. Le reste de sa fortune, à peine 10 000 dollars avait été perdu dans une faillite bancaire aux alentours de 1880. Une pension venait de lui être attribuée par l'Etat fédéral pour services rendus durant la guerre de Floride.

Un théoricienn de l'image en mouvement, contemporain de Marey et de Muybridge

Le premier article de J.F.G. Mittag sur le Teleform, est paru le 24 décembre 1877. Avouons le, cet article n'est pas d'une clarté évidente pour le lecteur contemporain, d'autant que la copie disponible n'est pas de qualité exemplaire. Si je le comprends bien, il est avant tout une considération d'ordre théorique sur les conditions de possibilités d'échange de pensées visuelles entre deux individus. L'article suggère  que ces échanges de pensées visuelles se réalisent par une vague magnétique (magnetic wave) ou un courant passant entre les yeux mais qu'ils pourraient être facilités par un appareil, dénommé le teleform, "machine artificielle", qui reste à construire.   La lanterne magique sert ici de modèle : "L'esprit (the mind) avec l'utilisation des yeux peut dépeindre (picture) le drame de ses pensées (thougths) dans le temps et l'espace (in time and place), comme un individu peut le faire avec une lanterne magique. L'image, dans les deux cas, est composée de mouvements, que je ne crois pas impossible de transférer par influence magnétique". L'important est dans la transmission du mouvement : "Comme nos pensées changent continuellement, le mouvement devrait être indiqué, ce qui dans la nature animée est un signe de vie. L'image devrait être plus qu'une simple photographie prise à un moment de nos pensées".

Pour apprécier la relative originalité de ces considérations, qui doivent peut-être à une influence de Messmer et des physiognomonistes, il est important de se rappeler qu'elles sont antérieures à l'invention du kinetoscope d'Edison et au cinématographe des frères Lumière. Elles sont plutôt à rapprocher des expériences contemporaines d'Eadweard Muybridge et de Jules-Etienne Marey, dont il est probable que Mittag n'avait pas encore connaissance.  Les fameuses photos du cheval Ocean au galop commencent à être publiées dans des journaux californiens le 11 août 1877, puis dans Photographic News le 21 septembre 1877 et ne seront publiées que dix mois plus tard à la une de Scientific American, le 19 octobre 1878. 

La communication des images à distance n'est donc pas le sujet du premier article de Mittag, malgré la racine tele- du terme teleform. L'article du 22 mars 1878 est plus explicite : sur les grandes distances, le courant électro-magnétique de la communication visuelle est interrompu et rend nécessaire la définition d'un appareil mécanique qui peut pallier à cela.  Il est d'ailleurs intéressant de noter que Mittag se manifestera, après l'annonce de l'invention du telephote par les frères Connolly et McTighe, le 20 février 1880, pour revendiquer la priorité de l'idée : le 5 mars 1880, son hebdomadaire de prédilection, le Charlotte Democrat rappelle son article du 22 mars 1878 et décrète : "il a annoncé ce qu'il fallait faire, McTighe l'a réalisé". Le 19 mars, le même journal publie un article plus détaillé sous le titre "Dr. J.F.G. Mittag entitled to the credit of a Great discovery". Le 21 mai 1880, probablement vexé par des moqueries sur son imagination débordante; il signe dans le journal un article faisant l'éloge de celle-ci pionnière (sur le canal de Panama, les secours de guerre à Lancaster, sur la critique des tables tournantes, "confirmée par les expériences de Faraday", ...) et affirme que ses conférences de 1857 "The Natural Language of Forms" débouchent à présent sur la découverte du principe du téléphote. 

 

Il paraît évident que pour Mittag - et probablement pour beaucoup de ses contemporains - la différence entre image en mouvement projetée ou diffusée à distance n'est pas encore claire. D'une certaine manière, sa revendication de l'idée - et non de la mise au point de l'appareil proprement dite - est un peu comparable à celle que fera quelques mois plus tard Adriano de Paiva, plus philosophe qu'inventeur, après l'annonce du télectroscope de Constantin Senlecq.

Dans un article de 1862, Mittag affirmait sa foi dans l'importance du progrès des machines et célébrait Franklin, Fulton et Morse. Comme Adriano de Paiva, Mittag conçoit la nécessité d'un appareil prothèse qui viendrait enrichir les possibilités de l'organisme humain. Tous deux anticipent ainsi la théorie des médias prothèse que développera Marshall Mc Luhan près d'un siècle plus tard.  De Paiva mettait plutôt l'accent sur la perception du monde et l'ubiquité, alors que Mittag pense plutôt en termes de communication interpersonnelle. Mais la possibilité, voire la nécessité d'un appareil, qu'il indique le distingue des tenants de la télépathie (terme qui sera introduit dans la langue anglaise par Myers en 1882) (15), lesquels, justement, nieront la nécessité d'un appareil pour faciliter la transmission des pensées.

L'apport, certes un peu obscur, de Mittag à l'histoire du cinéma et de la télévision est celui-là : la formulation théorique précoce d'un appareil prothèse qui pourrait pallier à l'obstacle de la distance pour maintenir le magnétisme de la communication visuelle, les "yeux dans les yeux" (sight seeing).

André Lange - 13 décembre 2017.

(1) Il n'existe apparemment pas de notice biographique complète sur J.F.G. Mittag. Quelques éléments se trouvent dans un article dithyrambique publié alors qu'il a cinquane quatre ans :  "J.F. Mittag", American Phrenological Journal, New York, June 1857 . Il est cité dans PECKHAM MOTES, Migration to South Carolina: Movement from New England and Mid-Atlantic States, 1850 Census, Genealogy Publishing, 2009, p.47

(2) HEISSER D.C.R., WHITE S.J. Sr, Patrick N. Lynch, 1817-1882: Third Catholic Bishop of Charleston,  University of South Carolina, 2015.

(3) PATILLO E., Carolina Planters on the Alabama Frontier: The Spencer-Robeson-McKenzie Family Papers, NewSouth Book 2011, p. 172 et p.181. 

(4) The Daily Dispatch, 8 août 1853 ; The Daily Dispatch, 27 août 1853.

(5) Edgefield Advertiser, 7 novembre 1849 ; The Republic, 10 novembre 1849 ; The Charlotte Democrat , 21 mai 1880.

(6) HEISSER and WHITE, op.cit. ; The Watchman and Southron, 23 avril 1890.

(7) Yorkville Inquirer, 1er mai 1862

(8) The Lancaster Ledger, 16 juillet 1862

(9) The Lancaster Ledger, 29 octobre 1862

 

(10) The Charleston Daily News, 5 février 1867 ; New York Times, 22 février 1867 ; The Herald and Torch Light, 27 février 1867.

(11) Yorkville Enquirer, 1er février 1872 ; The Herald and Torch Light, 30 juillet 1880.

(12) The Herald and Torch Light, 28 mai 1879.

(13) Yorkshire Enquirer, 24 juillet 1862

(14) Yorkville Enquirer, 16 avril 1890 ; The Watchman and Southron, 23 avril 1890.

(15) Le terme de télépathie a été proposé pour la première fois par Frederic W.H. Myers dans un article de The House Journal of Psychical Research; December 1882. Cité in LUCKHURST, R. The invention of Telepathy, Oxford University Press, 2002. Voir également Pascal ROUSSEAU, Cosa Mentale. Art et télépathie au XXe Siècle, Centre Pompidou-Metz, Gallimard, 2015.

La une de Scientific American présentant les travaux d'Edward Muybridge,

19 octobre 1878.

J.F.G. Mittag, "On the Teleform",
The Southern Home, 24 December 1877

La une de l'American Phrenological Journal de juin 1857 consacrée à J.F.G. Mittag

J.F.G. Mittag, "On the Teleform",The Charlotteville Democrat, 22 March 1878

"Seeing objects at long distance", Charlotte Democrat, 5 mars 1880

Extrait d'une lettre de J.F.G. Mittag, publiée par Charlotte Democrat, 21 May 1880