Le photographe Léon Vidal imagine le couplage du Kinetograph et du télégraphe (1893)
Léon Vidal (1833-1906) est un photographe et théoricien de la photographie important, auteur de plusieurs ouvrages de référence, enseignant, directeur du Moniteur de la photographie, Président de la Chambre syndicale de la photographie. En 1893, il est le premier à annoncer les travaux des frères Lumière sur la photographie en couleurs.
En août 1893, il intervient sur le thème "Possibilités présentes et futures de la photographie" ("Present and Future Possibilities of Photography)" au Congress of Photographers qui se tient dans le cadre de l'Exposition internationale de Chicago . Après avoir disserté sur les progrès rapides de la photographie et l'ouverture de l'ère de la polychromie, il envisage le couplage du Kinetograph (qu'Edison vient de présenter) et le photographe et la possibilité de transmettre des photographie en couleurs par télégraphe.
Les propos de Vidal restent très théoriques et il ne propose pas de solution technique. Nous ne savons pas comment ses collègues photographes ont reçu sa proposition, dont la tonalité se donne pour visionnaire. Le texte est néanmoins intéressant comme trace du débat qui commence à naître au sein du milieu des photographes sur la possibilité de transmettre les photographies. Les photographes français paraissent avoir été parmi les premiers à envisager cette hypothèse. En 1891, Nadar, enthousiasmé par les propositions de Raphael Edouard Liesegang (qu'il confondait apparemment avec son père Edouard, louis aussi photographe) avait publié son texte "Gazebon vengé" Les propositions de Raphael-Edouard Liesegang avaient été sévèrement critiquées par le British Journal of Photography. Prononcée dans un colloque international, la prévision de Vidal ne manquait donc pas d'audace, dans un contexte où le scepticisme régnait alors qu'Edison avait visiblement mis en sourdine sa proposition de far sight machine.
Le texte de l'intervention exposé est disponible en anglais dans les actes du Congrès. Il est également reproduit dans le numéro du 8 septembre 1893 (pp.563-564) de la revue britannique The Photographic News. Il est possible qu'un original existe dans les archives. Nous proposons ici une version traduite de l'anglais.
"(...) Le nom le plus caractéristique que l'on puisse donner à l'époque actuelle est celui d'une ère nouvelle. Nous sommes au seuil de l'art de la polychromie. En effet, dans les applications scientifiques, le premier pas est primordial, comme sans doute dans tout autre domaine. Il suffit de porter notre attention sur ce qui se passe dans le monde de l'électricité, et de procéder par analogie.
Nous voici arrivés à un point où même l'imagination la plus fertile ne saurait ignorer les merveilles scientifiques de l'avenir, même si son élan devait nous entraîner dans les rêves les plus extravagants. Nul doute que l'électricité, avec sa puissance, son invisibilité et son incroyable rapidité de propagation, deviendra une alliée précieuse de la photographie, contribuant à la création de merveilles inattendues. On parle déjà de plaques exposées et développées grâce à un courant électrique. Edison travaille à la construction d'un instrument intermédiaire entre le phonographe et son kinétographe, qui nous permettra de voir simultanément les mouvements d'une personne, d'entendre sa voix, ses paroles, en parfaite harmonie avec ses gestes, son attitude, le jeu de ses lèvres et de ses yeux, etc.
Non seulement cette idée a été envisagée, mais elle peut être réalisée – elle l'est probablement déjà. Mais ce n'est pas tout. Grâce à l'électricité, des effets similaires peuvent être et sont (pourquoi ne pas l'affirmer, puisque telle est notre opinion ?) transmis à distance.
Ainsi, en utilisant le télégraphe électrique à la fois comme téléphone et comme kinétographe, nous pourrons communiquer l'effet complet de la forme, du mouvement et du son à des points très éloignés du lieu de l'action.
Jusqu'ici, nous avons parlé de la forme, qui implique l'idée de contour et de détail des objets. Une transmission des couleurs deviendra-t-elle possible ? Pourrons-nous compléter les caractéristiques d'un objet en communiquant par le fil électrique non seulement son contour, mais aussi ses couleurs ? Pourquoi ne pas envisager cette possibilité, aussi extraordinaire elle puisse paraître ? Comment y parvenir ? C'est un point que nul ne connaît encore, mais compte tenu de l'état actuel de nos ressources scientifiques, fondées sur la divisibilité de la matière, il ne semble pas impossible que nous puissions arriver à de tels résultats. En retraçant l'histoire du développement de l'électricité, n'est-on pas convaincu qu'il y a une cinquantaine d'années, personne n'aurait croyé un prophète de l'avenir, prédisant toutes les merveilles actuelles de l'étincelle ? On ne brûle plus les sorciers, du moins dans les pays civilisés, mais on les traite encore de fous. Eh bien ! On ne peut plus dénoncer la folie face à des prédictions scientifiques aussi révolutionnaires. Tout ce que nous pouvons dire, c'est ceci : « Qui sait ? C'est fort possible. » Ainsi, nous ne prenons pas le risque de nous engager dans une dispute qui, tôt ou tard, sera tranchée contre nous par les faits. (...)"
Léon Vidal fera encore l'éloge du kinétoscope d'Edison dans son Discours de réception à l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Marseille, le 10 février 1895, mais il n'y sera plus question de couplage de l'apapreil avec le télégraphe.
André Lange 30 mars 2026
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Léon Vidal par Nadar

Extrait de VIDAL L., "Present and Future Possibilities of Photograhy", The World's Congress Auxiliary of the World's Columbian Exposition. Congress of Photographers, August 1893, pp. 1-9


