DOSSIER : Clément Ader et la transmission de musique par téléphone
3. Le succès des auditions téléphoniques et les commentaires

Le Président de la République Jules Grévy
par Emile Cohl (La Nouvelle Lune, 3 juillet 1881)
Source : Gallica / BNF
L'oeuvre que l'on pouvait entendre lors de l'inauguration officielle de l'Expoistion (10 août 1881) : La Muette de Portici d'Auber. Ici dans la représentation au Teatro Petruzzelli, Bari, 8 mars 2013, sous la direction d'Alain Guigal. (Source : chaîne Youtube de Lady Izolde)

Gambetta aux auditions téléphoniques de l'Expotion d'électricité (Le Monde parisien, 4 septembre 1881).
Robert le Diable de Meyerbeer à l'Opéra de Paris en 1985. Direction Thomas Fulton, Distribution : Rockwell Blake (Robert) Samuel Ramey (Bertram) Walter Donati (Raimbaut) June Anderson (Isabelle) Michele Lagrange (Alice) (Antenne 2, Chaîe Youtube ryouchanpapa1)
L'inauguration et l'ouverture de l'Exposition.
L'inauguration officielle de l'Exposition internationale d'électrciité eût lieu le 10 août 1881 par le président de la République, Jules Grévy. Selon Le Figaro (11 août 1881), "M. Grévy a mis le téléphone à l'oreille, il a entendu la prière de La Muette, chantée sur la scène de l'Opéra par les choeurs de l'Opéra ; il a dit "C'est très curieux". Après quoi, craignant toujours de manquer le train, il est sorti de la salle téléphonique en courant, comme il y était entré". L'Univers, (12 août 1881), quotidieb catholique, écrit au contraire : "M. Grévy s'est arrêté longuement dans la salle des auditions téléphoniques. (..) Au moment où le Président prêtait l'oreille au téléphone, M. Vaucorbeil prévenait le chef des choeurs de l'Opéra, M. Grévy a pu entendre la prière de La Muette et un choeur du Freyschutz comme dans sa loge présidentielle. L'effet était saisissant".
Le Moniteur des inventions (15 août 1881), témoigne: "A la séance d’inauguration, on nous a gratifiés de la pièce de La Muette, chantée sur la scène de l’Opéra par les chœurs. Le résultat était satisfaisant, bien que les notes de l’orchestre arrivent un peu nasillardes. Cela est toutefois merveilleux.". Le quotidien bruxellois L'Europe (13 août 1881) indique cependant qu'à l'inauguration, "ce qui a causé le plus de sensation, c'est l'audition de la prière de La Muette chantée à l'Académie nationale de musique par les choristes. Ce magnifique morceau n'avait rien perdu de sa beauté à travers les fils téléphoniques."
Le 15 août, L'Estafette annonce que les "salons téléphoniques où auront lieu les auditions théâtrales seront bientôt prêts à être livrés aux visiteurs impatients". Cela paraît être la première occurence de l'expression "auditions théatrales", qui va concurrencer l'expression "auditions téléphoniques". Th. du Moncel couplera les deux dans l'expression "auditions théâtrales téléphoniques" (La Lumière électrique, 21 septembre 1881).
L'ouverture de l'Exposition au public (qui avait été prévue pour le 1er août) aura finalement lieu le 28 août, précédée d'une "répétition générale" le 26 août. A celle-ci, ne sont invitées que les personnalités politiques, les journalistes et une cinquantaine d'invités. Le Dr Alter témoigne :
"Le prêtre qui présidait la fête était M. Cochery, ministre des postes et des télégraphes, assisté par le commissaire général, M Berger, et par M. Braleret. M. Gambetta y est apparu au milieu d’une auréole formée par les rayons de la blanche lumière électrique, à peu près comme un dieu vers lequel se dirige spontanément la fumée de tous les encens du jour, tant la gravitation morale ressemble à la gravitation physique. MM. Constans, Léon Say, Camescasse, Liouville l’ambassadeur des Etats-Unis L. Morton, l’amiral Paris, des membres de l’Institut, de nombreux savants formaient les constellations qui se détachaient le plus fortement dans ce ciel improvisé."
La Stampa (28 août 1881) indique que Gambetta a été particulièrment impressioné par les auditions téléphoniques et par la lampe Swan. A l'inverse, le Constitutionnel indique qu'on l'a en vain prié de s'arrêter aux auditions téléphoniques car il craignait la foule accumulée à cet endroit. Gambetta est à ce moment là Président de la Chambre et en campage électorale. Quelques jours plus tôt il a été hué par ses propres partisans à Charenton. Une caricature publiée dans Le Monde parisien (4 septembre 1881) le représente avec un écouteur dans le salon des téléphones, avec une double allusion à ses propos de Charenton et à l'opéra Robert le Diable de Meyerbeer.
Le 27 août, Le Figaro rend compte de la découverte de l'audition téléphonique par le public :

L'Illustration, 21 septembre 1881

La Lumière électrique, 24 septembre 1881


Dans Le Clairon (27 août 1881), journal monarchiste, le journaliste Monocle donne un compte-rendu pittoresque de son expérience :


Le succès des auditions lors de l'ouverture au grand public est immédiat. Comme le note Gaston d'Alcq dans La Liberté (30 août 1881), "ce qui amuse le plus les visiteurs, c'est inconstestatblement les auditions téléphoniques". Selon le quotidien L'Europe (7 septembre 1881), "Le public prend à ces auditions un plaisir extrême, et semble se dédommager ainsi de l'ennui et de l'ahurissement qui le gagnent dans les autres parties de l'exposition, dont le côté trop technique le laisse indifférent". La limitation du temps d'écoute à deux minutes est cependant une source de désappointement pour les visiteurs.
Assister aux auditions téléphoniques devient rapidement un must parisien. Comme l'écrit L'Art et la mode, "C’est dans les salles des auditions téléphoniques que finit par se grouper la société élégante qui visite l’Exposition, et c’est là que devraient aller prendre des renseignements précis sur la mode, toutes celles que ces détails intéressent." La presse note que S.M. Kalikoua, le roi des îles Sandwich, est intéressé par les auditions (Le Radical, 17 août 1881) et Berger signale la visite des princes siamois (La Presse, 9 septembre 1881)
Mais les auditions téléphoniques sont surtout un grand populaire, comme l'atteste du Moncel :
"Le succès de ces auditions théâtrales a été très grand. Tous les soirs d'Opéra on faisait queue pour y assister, et cette vogue a continué jusqu'à la fin de l'Exposition."
Les chiffres de férquentation varient. Selon Vert-Vert (6 septembre 1881), 2500 personnes par jour assistent aux auditions de l'Opéra. La Presse, le 9 septembre, donne le chiffre de 2500 personnes et s'une queue de 1000 personnes. La Nature (17 septembre 1881) indique que certains soir 1000 à 1200 personnes assistent aux auditions téléphoniques. Henri de Parville note que le succès des auditions n'a pas d'équivalent dans l'histoire des expositions et que certains soirs plus de 4000 personnes faisaient la queue pendant des heures pour accéder aux salons réservés dans l'espoir de pouvoir entendre pendant les deux minutes réglementaires les choeurs et l'orchestre de l'Opéra. (de Parville, 1883, p..452)

"A l'Exposition d'électricité - Valse de Strauss par téléphone" Fliegende Blätter, Wien, 1881 Source :A NO / ONB.

La Nature, 24 septembre 1881

Le magasin pittoresque, 1882

Figuier, 1883

Le Monde illustré, 22 octobre 1881

Jules Clarétie par Alfred le Petit,
in Les Contemporains, s.d.
Articles ou ouvrages décrivant les auditions téléphoniques de Clément Ader
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GEROME (Albert Wolff), "Courrier de Paris", L'Univers illustré, 26 mars 1881, p.195
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GEROME, "Courrier de la semaine", Vert-Vert, 28 mars 1881,p.2
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"Expérience de téléphone au Grand Opéra de Paris", La Nature, 9 avril 1881, p. 302
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"Découverte scientifique - Expérience de téléphone au Grand Opéra de Paris", Le Patriote albigeois, 27 avril 1881
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"Expérience de téléphone au Grand Opéra de Paris", La Champagne, Reims, 1er mai 1881.
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GIFFARD P., "Paris-Electrique", Le Figaro, 15 avril 1881.
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MELON A.G., "Chronique scientifique", L'Estafette, 21 avril 1881
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"Nouvelles", Vert-Vert, 22 avril 1881
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"Courrier des théâtres", Le mot d'ordre, 22 avril 1881
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"Le mardi 19 avril...", L'Electricien, 1er mai 1881, p.111
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"L'Exposition internationale d'électricité", Le Génie civil, 15 mai 1881, pp.329-331
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GIFFARD, P., "Le téléphone à l'Opéra", Le Figaro, 19 mai 1881
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"Le téléphone à l'Opéra", L'Estafette, 20 mai 1881
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"En attendant l'ouverture de l'Exposition...", Gazette nationale, 19 mai 1881
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"Les magasins de l'Opéra...", Le Ménestrel, 22 mai 1881.
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"Un peu de science", Le Petit Caporal, 25 mai 1881
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Le Siècle, 8 octobre 1991
L'effroi de Jules Clarétie
Jules Clarétie, à l'époque romancier en vogue et chroniqueur au journal Le Temps, décrit le 23 août 1881, l'inquiétude générale qu'il éprouve devant la substitution progressive de médiations techniques aux expériences humaines directes ; les auditions téléphoniques de l'Opéra lui en fournissent l'exemple culturel le plus frappant.

C'est probablement à Clarétie que répond du Moncel lorsqu'il écrit :
"Bien que des esprits chagrins aient voulu jeter de l'eau sur ce succès au nom de l'art contre ces reproductions musicales, presque toutes les personnes de bonne foi ont été ravies et ont prétendu avoir mieux entendu qu'à l'Opéra, ce qui se conçoit facilement, si l'on réfléchit que les transmetteurs étant interposés entre les acteurs et l'orchestre, celui-ci se trouvait un peu sacrifié au profit des acteurs, dont les paroles pouvaient alors être admirablement entendues".
Le compositeur d'opérettes Gaston Serpette est aussi moins inquiet que Clarétie et considère que les auditions musicales permette de fuir les bruits des cafés concerts et de "se purifier" (La Presse, 30 août 1881).
Le 1er novembre, Clarétie proposera une physiologie de l'auditeur :
Où Paris reprend ses droits, c'est dans le salon des auditions téléphoniques. Pendant que la foule fait queue pour aller écouter l'Opéra, les privilégiés peuvent, dans le salon réservé, passer de l'Académie de musique à la Comédie-Française et de l'Opéra à l'Opéra-Comique.
Là, ce ne sont que des exclamations de surprise. Ces gens aux oreilles tendues vers le téléphone comme des sourds sur leur cornet acoustique ont des sourires heureux et des surprises bruyantes. Les stupéfactions éclatent parfois en cris formidables : «Ah ! c'est féerique, c'est incroyable, ce n'est pas possible ! Mais c'est que j'ai parfaitement entendu Delaunay! C'est Delaunay lui-même! On joue Le Monde où on s'ennuie. Et Talamac! Et Mme Vauchelet ! C'est étourdissant! »
Ce sont là les auditeurs naïfs, ceux qui se montrent bon public, comme on dit au théâtre. Puis, au contraire, il y a les auditeurs esprits forts, ceux qui gardent leur sourire impertubable et doucement railleur, devant toute merveille : « Eh bien, oui, c'est curieux, c'est intéressant! Mais après? Quoi, c'est un joujou ! »
Il n'est pas rare de rencontrer aussi, dans le salon du téléphone, l'auditeur spirituel qui répète à tout venant quelque vieux mot, comme : — On entend tout. J'entendrais même voler un caissier !
Il y aurait de la sorte à faire une physiologie de l'auditeur, depuis celui qui, le plus naturellement du monde, jouit curieusement de sa surprise, jusqu'à celui qui l'analyse et la raille. La nature humaine est éternellement identique à elle-même, et la science, comme la foi, a ses saint Thomas, qui sont fort loin d'ailleurs d'être tous des bienheureux."
La "physiologue de l'auditeur" proposée par Clarétie s'inscrit en référence aux "physiologies" des années 1830-1840 telle que la pratiquait notamment Balzac. A défaut de pouvoir la retracer aujourd'hui, nous proposons quelques échantillons de réactions qui nous sont aprvenues, de journalistes ou d'écrivains.
Les commentaires du public
Un des premiers témoignages est celui rapporté par la Revue de thérapie médico-chirurgicale :
On entrait par quinze dans une salle toute capitonnée de tapis d’Orient et garnie, tout autour et à la hauteur d’homme, de quinze appareils récepteurs. Chaque assistant, le nez au (?) s’emparait des petits cornets acoustiques, les appliquant gravement à ses deux oreilles s’apprêtait à entendre Robert-le-Diable que l'on donnait à l’Opéra.
Dans cette salle sombre, sourde, silencieuse, on aurait dit une réunion de fumeurs d’opium. Je ne jurerais pas qu’il n’y eût, errant sur les lèvres, quelques petits sourires d’incrédules. Mais au moment où le courant était établi, les physionomies changeaient et on aurait poussé des cris d’admiration si l’on n’eût craint d’interrompre les chanteurs tant l’illusion de leur rapprochement était forte. Tous les moindres détails, surtout ceux du chant, se perçoivent avec une netteté admirable ; l'orchestre est moins satisfaisant. Les instruments à vent portent bien, mais ceux à cordes sont faibles et nasillards, et l’on entend surtout d'une façon étonnante le frottement des archets. L'on a perçu avec une netteté extraordinaire le fameux passage pour deux bassons dans la résurrection des nonnes.
Quant aux chanteurs, il semble qu'ils sont dans la la pièce voisine. C'est exactement le même effet que lorsqu'on est sur la scène de l’Opéra ; l’orchestre paraît lointain et les voix rapprochées.
Le Théâtre français a été plus faible; on n'entendait que médiocrement. Mais l’Opéra est véritablement extraordinaire. La voix de M. Villaret sortait aussi fraiche, aussi sonore, aussi éclatante que dans la salle de Garnier et tout le monde aurait applaudi des deux mains s’il n’eût fallu pour cela lâcher les précieux cornets qui produisaient cette merveille. En somme, très intéressante soirée scientifique et qui assure définitivement le succès de l’exposition.
La qualité du système est apprécié par les oreilles les plus exigeantes, celle des critiques musicaux. Ainsi Léon Pillaut, critique à la Revue politique et littéraire note-t-il, dans un texte qui constitue le rémoignage le plus nuancé :
"Pendant les premières secondes, l'oreille est un peu troublée, mais elle s'accomode assez vite à ce nouveau genre d'audition, et l'effet de rapetissement des sons disparaîts même assez vite.
Ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est que la musique est perçue non seulement avec toutes les hauteurs de sons et les rythmes qui constituent les phrases musicales, mais encore avec les timbres de voix et des instruments qui les accompagnent. (...). Ce qui est cause de cette fidélité de reproduction musicale, c'est qu'aucun des rapports si multiples d'un grand orchestre et de voix nombreuses n'est altéré par la transmission du téléphone., et que l'oreille rétablit bientôt les sensations auditives dans leur vraies dimensions."
Pillaut souligne cependant certains faiblesse : la perspective sonore est plus accentuée que dans la salle, mais les voix des chanteurs qui s'approchent de la rampe (et donc des transmetteurs) résonnent proportionnellement beaucoup trop fort.
"Le téléphone manque d'indulgence ; les intervalles faux (...) s'y font sentir plus cruellement que dans l'audition directe. (...)"
Mais le caractère exceptionnel de la transmission est mis en valeur :
"Quant à l'impression causée par le phénomène si merveilleux d'une audition musicale à grande distance, elle tient du rêve et vous fait frissonner". (Pillaut, 1881)
Albert de Lasalle, critique musical au Monde illustré se plaint d'entendre le son des pas des chanteurs sur la scène mais reconnaît la fidélité musicale :
"(...) Je n'aurais pas vu l'affiche de la journée que j'aurais reconnu les chanteurs à leur voix. (...) Les sons de l'orchestre sont perçus très nettement, et sans qu'il soit possible de confondre entre eux les timbres de la flûte et de la clarinette.; du violoncelle et de l'alto. J'ai même surpris les joueurs de trombonne à commettre le délit de lèse-diapason".
Un certain A.P., dans L'Abeille médicale (12 septembre 1881) fournit une analyse détaillée de la réception des différents types de son :
L'ensemble est parfait ; pas une note perdue : mais les différents sons ne sauraient être perçus avec la même intensité. La voix des principaux interprètes domine tout; ceci ne doit étonner personne, car ces artistes ont, en général, une voix particulièrement vibrante et ne s'éloignent guère du trou du souffleur ou de l'avant-scène. Le chant arrive net et clair ; les paroles sont très distinctes, même chez les femmes, qui ont souvent une prononciation des plus défectueuses. Les vocalises, les trilles, en un mot, toutes les difficultés gagnent presque à être entendues téléphoniquement. Inutile de dire que l'on reconnaît parfaitement l'acteur ou l'actrice qui, chante devant le transmetteur.
Citons ici une bien curieuse particularité : si le chanteur se déplace de droite à gauche sur la scène, la voix semble le, suivre et passer brusquement d 'un recepteur à l 'autre.
Cette singularité s'explique aisément : les transmetteurs situés à gauche du souffleur sont en communication avec tous. les récepteurs de gauche des salons téléphoniques, et ceux situés à droite, avec les récepteurs de droite. Ainsi, non seulement l'oreille perçoit la voix de l'artiste, mais encore l'auditeur peut se rendre compte jusqu'à un certain point du mouvement qui se produit sur la scène. Ce résultat est particulièrement remarquable.
Quant aux chœurs, on dirait qu'ils accompagnent le chant en sourdine ; ce sont absolument des chœurs dmis la coulisse, la netteté d'exécution toutefois n'y perd rien.
L'orchestre est, à notre avis, ce qu'on entend le moins, iï est du reste placé très défavorablement, car les vibrations des instruments ne frappent pas directement les tablettes sonores des transmetteurs.
Le chant des violons est un peu affaibli par le grincement de l'archet sur la corde ; tout ce qui n'est pas instrument à cordes conserve sa puissance relative ; la flûte en particulier produit téléphoniquement un effet charmant.
(...)
Au Théâtre-Français, on n'a pas encore obtenu un résultat tout à fait satisfaisant. Il faut avouer que les difficultés à vaincre sont ici beaucoup plus grandes : la chant et la voix n'ont pas la même intensité de vibrations. Puis, les jeux de scène se -multiplient, l'acteur est rarement près de la rampe — il s'en éloigne brusquement, s'en rapproche de même ; — de là d'inévitables inégalités, malheureusement trop perceptibles dans les récepteurs, et nuisant beaucoup, par cela même, à l'elfe attendu.
Certaines voix de femmes, assez ténues et peu vibrantes, sont presque entièrement perdues pour l'auditeur.
Nous devons cependant signaler les éclats de rire du public, qui revêtent ici un caractère grotesque impossible à décrire. Il faut les avoir entendus pour s'en faire une idée.
La moindre qualité des transmissions du Théâtre-Français est ainsi notée pour la deuxième fois. Cependant, le journaliste de La Petite Presse (29 août 1881) écrit :
"Grâce aux cornets téléphoniques, la voix humaine est reproduite avec une admirable perfection. On reconnaît sans difficultés les voix de Mmes Brohan, Broisat, Reichemberg, Samary, Lloyd, de MM. Prudhon, Delaunay, etc. Il n'est pas jusqu'aux appluadissements qui ne se distinguent nettement. A travers les clapotis, ils donnent l'impression du clapotis des vagues houleuses."
Les chroniqueurs scientifiques sont également très enthousiastes.
Gaston Tissandier, directeur de La Nature, écrit à propos des salons d'audition : "On peut dire sans hésiter que l'on entre là dans le domaine de la magie.(...) Ce résultat admirable a été obtenu par l'emploi de microphones particuliers de M. Ader, que l'on ne saurait trop féliciter du beau résultat obtenu". (L'Illustration, 20 août 1881).
Dans L'Illustration, Edouard Hospitalier loue la réussite de l'effet de relief résultant du système de double transmetteur :
"En écoutant avec deux téléphones appliqués aux deux oreilles, les sons ne semblent plus sortir du cornet, ils prennent en quelque sorte un relief, ils se localisent, paraissent avancer ou reculer avec les personnages dans un sens parfaitement déterminé" (L'Illustration, 17 septembre 1881).
Le chroniqueur du Ménestrel (4 septembre 1881) cherche à décrire la perception du décalage spatial avec une curieuse image d'"emmagasinement" :
"La belle voix de Mademoiselle Richard résonnait superbement l'autre soir dans les Champs-Elysées grâce au téléphone. La reine d'Hamlet paraissait avoir été emmaginisée au Palais de l'Industrie, tandis que mille mains applaudissaient à sa rentrée sur la scène de l'Opéra. Que de gens ont eut brûlés autrefois pour de pareilles sorcelleries !".
Melissa Van Drie (2015) souligne à juste titre l'impression d'immersion sonore ressenti par le public, qui résulte à la fois des dispositifs techniques et du discours de presse qui l'accompagne. Elle cite ces deux témoignages du Nouvelliste :
"[En écoutant Robert le Diable] nous avons pour notre part entendu la voix qui arrivait avec une netteté incroyable. Un détail amusant : on se croyait tellement à l’Opéra qu’à la fin du morceau, le public de l’Opéra applaudissant, l’auditoire du Palais de l’Industrie s’est mis machinalement à applaudir aussi." (Le Nouvelliste, 10 août 1881).
"Mais où l’on se précipite, c’est dans les deux salles du téléphone. Celle qui communique avec la Comédie-Française n’était encore hier qu’à moitié pleine, mais, quant à la communication avec l’Opéra, c’est étonnant" (Le Nouvelliste, 20 août 1881).
Un professionnel suisse, M. Rothen indique un moyen d'obtenir l'illusion complète : fermer les yeux:
"(...)il semblait que l'on fut tout d'un coup transporté devant la scène même de l'Opéra. En fermant les yeux, l'illusion était complète, on croyait assister à la représentation même, entendre chanter Lasalle, l'illustre Krauss, entendre les accords de l'orchestre et les applaudissements du public".
Le chroniqueur scientifique Herni de Parville utilise la même image : "L'illusion était complète; en fermant les yeux, on se serait cru à l'Opéra" (de Parville, 1883, p. 455).
Le témoin le plus prestigieux des auditions téléphoniques n'est autre que Victor Hugo, dont on sait qu'il fut, par ailleurs le prophète de l'électricité. Dans son journal, qui fut publié après sa mort sous le titre de Choses vues, il note, en date du 11 novembre 1881, la description de son expérience de l'audition, partagée avec sa fille, ses petits-enfants, le chimiste Berthelot et le Ministre des Postes, non pas ai Palais de l'Industrie mais dans le bureau du Ministre lui-même, rue de Grenelle. (voir ici)

L'évaluation du succès
Les salles d'audition permettaient d'accueillir quatorze personnes à la fois, qui avaient droit à trois, puis à deux minutes d'écoute. Certains auditeurs, comme Marcel Didier, correspondant du Voltaire, ont la mauvaise expérience de voir arriver leur tour au moment de l'entracte. (Le Voltaire, 3 septembre 1881).
Au départ, il y avait deux salons d'écoute, mais à partir de début septembre, deux salons supplémentaires sont ouverts (Le Figaro, 5 septembre 1881). La mauvaise qualité de la captation au Théâtre-Français conduit à la déception du public et les transmissions en sont arrêtées début septembre. (L'Europe, 7 septembre 1881). Pour compenser les jours de relâche de l'Opéra, à partir de début septembre, la Salle Favart de l'Opéra-Comique est également connectée. (Le Ménestrel, 11 septembre 1811). Le 13 septembre, le journal bruxellois L'Europe suggère que pour répondre à la demande du public, il faudrait quintupler le nombre d'appareils. Il constate que le vendredi soir, 800 personnes ot dû quitter les lieux à l'heure de fermeture sans avoir pu accéder aux salons d'audition.
Selon le Journal télégraphique (25 octobre 1881), le nombre de récepteur est passé à 25 dans les salles 7 et 8, consacrées auux auditions et les plus férquentées de l'exposition. L'affluence est telle que l'on a du réduire à deux minutes le temps d'écoute pour chaque visiteur.
Le succès de l'Exposition est tel que son ouverture est prolongée de cinq jours et que des salles à accès payant (5 francs pour 5 minutes) sont ouvertes pendant trois soirées en complément des salles à accès libre (Journal officiel, 10 novembre 1881). Le Commissariat général de l'Exposition découvrait ainsi le système "Premium", qui allait se propager en matière de télévision un siècle plus tard. Le journaliste Pierre Vernier, dans sa chronique du 19 novembre 1881 du Monde illustré, incita les organisateurs à continuer les auditions au-delà de la clôture de l'Exposition, mais, à la fin de l'exposition, le dispositif des microphones de l'Opéra fut démonté. Les deux dernières journées (19 et 20 novembre 1881), l'accès est gratuit (Le Panthéon de l'Inustrie, 13 novembre 1881).
L'économie du projet
Seul un examen des archives permettrait une évaluation économique précise du projet. Les coûts de l'installation étaient importants (160000 francs selon Figuier). En particulier les contrats entre l'Exposition et les trois théâtres impliqués devraient être analysés. La presse fournit peu d'éléments à ce sujet et des éléments parfois contraictoires. Dans un article du 4 septembre 1881, abordant les recettes de l'Opéra de Paris, Le Ménestrel évoque "le fort apport de l'Exposition d'électricité où le téléphone transmettait la représentation de Guillaume Tell". et le journaliste s'interroge : "Dans quelle proportion M. Vaucorbeil partage-t-il ? Et les auteurs ? Nous soulevons là une délicate question, mais il est incontestable que l'Opéra est pour beaucoup dans les recettes du soir au Palais de l'Industrie". Mais dès le 11 septembre, le même journal précise que ni M. Vaucorbeil (le directeur de l'Opéra), ni M. Carvalho (le directeur de l'Opéra-Comique) "n'ont pas eu l'idée de rançonner l'exposition d'électricité au sujet de ces récréations physico-lyriques. Cette exposition amène beaucoup d'étrangers à Paris, et les théâtres s'emplissent chaque soir. L'intérêt de nos administrations théâtrales est donc d'assister M. Berger (le directeur de l'Exposition) dans ses essais téléphoniques et autres". Il ne semble pas que les interprètes (chanteurs, musiciens d'orchetstre, acteurs) aient revendiqué ce que nous appelons aujourd'hui des "droits voisins". Par contre la Société des compositeurs et éditeurs de musique s'est manifestée pour que soit rémuérée la transmission des oeuvres. (L'Entr'acre, 10 septembre 1881), ouvrant un débat qui entre dispositions réglementaires vs. accords contractuels n'est pas terminé aujourd'hui.
Le chiffre final de bonis de l'Exposition est annoncé comme étant de 400 000 francs (Le Siècle, 18 novembre 1881)
Le bilan
Le bilan des auditions téléphoniques sera jugé extrêmemement positif dans le Rapport du jury de la classe 7 "Téléphonie, microphonie"; rédigé par M. Pollard, ingénieur des constructions navales spécialisé sur les uestions de téléphonie depuis 1877, qui mentionne les auditions téléphoniques comme une des innovations les plus intéressantes de l'Exposition : "Les dispositions prises par MM. Ader et Antoine Breguet, tant à la transmission qu’à la réception, étaient des plus heureuses".
Les sociétés scientifiques tirent également le bilan de l'expérience. Ainsi, le 8 novembre 1885, Louis-Alfred Berthon, ingénieur en chef de la Compagnie générale des téléphones, qui par la suite développera avec Ader un nouveau transmetteur, présente un exposé technique détaillé sur le téléphone, dans lequel les auditions téléphoniques tiennent une place de choix. Le 18 novembre 1881, M. Lartigue, Directeur de la Société générale des téléphones, donnera à la Société de Physique des explications sur les lignes téléphoniques à Paris et, en particulier sur les dispositions employées pour les auditions téléphoniques.
Ader sera nommé Chevalier de la Légion d'honneur le 29 décembre 1881 en qualité d'"exposant à l'Exposition d'électricité".
Gravures, plaisanteries et caricatures
Les auditions téléphoniques ont été illustrées par au moins cinq gravures différentes représentant la salle d'audition. La première d'entre elles, parue dans L'Illustration du 21 septembre 1881, est la plus vivante et pourtant la moins connue. A ces cinq gravues, il faut ajouter un dessin parodique, "Valse de Strauss au téléphone" parue dans le magazine autrichien Fligende Blätter : alors que dans les gravures françaises les auditeurs se tiennent dignement face au mur, ici ils se balancent au rythme entraînant de la musique. Une autre gravure, plus symbolique, intitulée "Transmission du son", est parue dans Le Monde illustré le 28 octobre 1881 : la liaison entre l'Opéra et la salle d'audition au Palais de l'Industrie est représentée par une partition musicale qui traverse les rues de Paris. Deux dessins, dont un de Bertall, avec commentaires coquins, sont parus dans Le Journal amusant du 29 octobre 1881.
Le succès des auditions téléphoniques en fait aussi un sujet de plaisanteries. le 29 août 1881, Les Nouvelles, journal de Toulouse, rapporte qu'un ministre aurait juste entendu le mot de Cambronne prooncé par deux techniciens pendant une pause.
Dans le même esprit, dans La Silhouette (1er septembre 1881), un certain BY raconte avoir fait la queue pendant une heure pour entendre la voix de l'actrice Jeanne Samary, mais n'avoir, en définitive, entendu que les annonces de l'enr'acte.
Dans le numéro du 17 septembre 1881, le journal La Caricature dirigé par Albert Robida, Higrec propose un petit texte moqueur "Le spectacle par téléphone" : la réception du téléphone n'a pas lieu à l'exposition, mais dans un cadre familial et ce n'est pas uniquement l'opérette légère La favorite que transmet le téléphone, mais aussi les échanges intimes entre deux des interprètes, après le spectacle.
Le 8 octobre, Le Siècle rapporte une anecdote amusante sur un Anglais, furieux, qui se croyait mystifié : il avait en fait saisi le cornet de l'Opéra pour une oreille et celui du Théâtre-Français pour l'autre.
Les critiques
Les critiques des auditions téléphoniques sont relativement rares. Quelques journalistes ont cependant critiqué le monopole accordé au téléphone d'Ader. La Semaine du constructeur (21 septembre 1881) rapporte ainsi la manière dont l'inventeur belge a été éconduit par le Ministre. Celui-ci avait publié dans L'Electricité (17 septembre 1881) les échanges de courrier en laissant entendre que sa proposition d'installer des auditions de l'Opéra commique avait été écartée pour protéger les intérêts d'Ader.
Cette question est également abordée par A. Hamon, qui, dans La Science populaire (20 octobre 1881), passe en revue les différents téléphones exposés, s'interroge sur le monopole dont a bénéficié le téléphone Ader :
"Les auditions, ainsi que nous l'avons dit, sont magnifiques; mais pourquoi l'administration de l'Exposition a-t-elle refusé l'autorisation à certais exposants de se relier à des théâtres ou à des concerts ? Pouquoi sont-ce plutôt les appareils Ader que les appareils Maiche ou de Locht-Labye qui foonctionnent pour ces auditions ?
Une exposition telle que celle-ci doit être un concours entre les différents éléments exposés, pourquoi n'y-a-t-il qu'un seul apapreil qui fasse entendre l'Opéra ?"
Le 21 octobre, Léon de Locht-Laby écrit à Ader. Tout en le félicitant pour la récompense qu'il vient de recevoir, il lui lance un défi de comparaison de leurs deux appareils. Ader répond le lendemain en déclarant de le connaître que de nom et en lui proposant de se rencontrer à l'Exposition. (L'Electricité, 29 octobre 1881). Cette rencontre n'eut pas lieu, comme le regrettera Locht-Laby, qui n'hésite pas à rendre l'affaire publique (L'Electricité, 12 novembre 1881).
Constatant que le Ministre Cochery a accordé aux députés l'accès aux auditions téléphoniques et n'a pas inscrit explicitement le téléphone dans le budget 1882, le journal L'Electricité, dans son édition du 12 novembre, l'accusera assez explicitement d'avoir voulu établir le monopole de facto de la Société générale des téléphones.
Présentant un article de bilan sur l'Exposition dans le Journal télégraphique (25 décembre 1881), organe du Burau international des administrations télégraphiques, M. Rothen, Directeur adjoint des télégraphes suisses, fait une remarque qui tempère la satisfaction des commentateurs français :
"Du vif et légitime succès qu'ont eût ces auditons théâtrales, l'on ne saurait conclure que le sysème Ader fût le meilleur des systèmes exposés. Car les autres ssytèmes 'ont pu être admis à participer à ces auditions et, faute d'élément de comparaison, elle n'ont pas permis de constater la supériorité d'un système sur un autre;"
En attendant le Théâtrophone
Les auditions téléphoniques alimentent les spéculations, fantaisies et prédictions sur ce qu'elles vont entraîner pour le monde la musique.
L'idée la plus fréquente, que Pierre Giffard semble avoir été le premier à formuler, est que l'opéra va pouvoir arriver dans tous les domiciles. Rendant compte de l'expérience du 18 juin, La Gazette nationale (19 juin 1881), il lance l'expression "L'Opéra à tous les étages", qui va être reprise par plus d'un commentateur : "A bientôt alors, l'Opéra chez soi, è tous les étages, comme le gaz et l'eau!". Mais "musique à tous les étages" avait déjà été utilisée par Le Figaro le 25 décembre 1878 à propos d'un projet new yorkais de Société des Concerts prévoyant la transmission par téléphone. L'expression "L'Opéra chez soi" n'était elle non plus pas tout à fait nouvelle : on la trouve déjà dans Le Bien public, le 14 mars 1878, à propos de la transmission téléphonique à Lille de l'opéra Les amours du diable organisée par Pierre Giffard et Victor De Bar et dans Le Soleil 15 mars 1878, à propos de la possibilité de disposer d'enregistrements phonographiques.
Avant même l'ouverture de l'exposition, le compositeur et critique musical Victorien de Joncières, sous son pseudodyme Jenius, propose dans La liberté un service à domicile :
L'invention du téléphone va sans doute apporter de grands changements dans le monde musical. On parle déjà d'établir un appareil dans la salle du Conservatoire, pour faire entendre à distance les concerts qui s'y donnent le dimanche. Il y a avait une catégorie d'abonnés à domicile, dont le nombre pourrait être illimité.
Qu'il serait agréable en hiver, lorsqu'il neige au dehors, que la bise siffle dans la rue, d'écouter chez soi, dans un bon fauteuil, au coin du feu, la Symphonie héroïque ou l'ouverture de Freyschütz, merveilleusement exécutées par l'admirable orchestre de la Société des concerts. Le téléphone; ouvre une ère nouvelle pour la diffusion de la musique. Un jour viendra où dans chaque appartement on aura un robinet musical communiquant avec le Conservatoire, l'Opéra, comme on a aujourd'hui l'eau et le gaz.
Les écrivains d'anticipation sont inspirés par les auditions téléphoniques théâtrales.
Jules Clarétie revient sur les auditions téléphoniques dans sa chronique du 22 septembre 1882 : évoquant l'électrification de Paris, il imagine "ce Paris où les auditions musicales téléphoniques remplaceront bientôt les concerts populaires et mettront l'Opéra, comme l'eau et le gaz, à tous les étages".
Henri de Parville imagine que les invitations à venir écouter les auditions deviendront une nouvelle pratique de sociabilité :
"Et dans dix ans, on vous invitera à prendre le thé et à assiter à la première. Au lieu de la mention devenue vulgaire "On dansera" "On fera de la musique", les cartons d'invitation porteront : "Audition théâtrale". Et ailleurs, : "A dix heures, Robert le Diable" "à onze heures, monologue avec Coquelin cadet" etc, etc."
Il nous paraît évident que le téléphonoscope décrit par Albert Robida dans son roman Le Vingtième Siècle, publié en 1882, doit beaucoup aux "auditions téléphoniques", explicitement citées dans le roman ("les auditions théâtrales téléphoniques, déjà en vogue, firent fureur, dès que les auditeurs, non contents d'entendre purent aussi voir la pièce". Le téléphonoscope de Robida incorpore également la transmission des images, et imagine l'"audition téléphonoscopique d'un acte d'opéra" (p.297).
En 1884, dans son ouvrage Le téléphone, le vulgarisateur scientifique Louis Figuier imagine à son tour que les immeubles porteront bientôt l'inscription "Opéra à tous les étages". Le frontispice de l'ouvrage présente une gravure "L'opéra à domicile" :
"Une belle mondaine, en son élégant salon, se donne le plaisir, sans sortir de chez elle, d'entendre son opéra; favori. Avec un abonnement au téléphone théâtral, on pourrait se coucher tranquillement, et, au lieu de prendre le volume dont la lecture doit forcément amener le sommeil, comme un roman de M. X..., on décrocherait le téléphone, qui vous ferait entendre le Trouvère ou la Favorite et l'on s'endor- mirait, en vrai sybarite, aux sons harmonieux d'une musique aimée...."
La possibilité de recevoir les oeuvres à domicile depuis la province est rapidement posée et perçue omme une modification à terme de la vie musicale. Dès le 17 avril, Le Ménestrel, imagine l'impact que le téléphone pourrait avoir sur la géographie des représentations d'opéra et le travail des impressarii:
"On ajoute que le même procédé peut facilement s'appliquer d'une rive à l'autre du détroit qui sépare la France de l'Angleterre. Quel coup de fortune pour nos impresarii, à moins que les voix d'or de nos célèbres prime donne, abusant de l'électricité, n'entendent se faire payer double."
Le journaliste Emile Villemot avait déjà fait une prévision similaire dans un article paru le 12 juillet 1878 et repris en cette année 1881 son livre Les volontaires de l'amour :
"Nous prévoyons le jour où les acteurs de Paris n'auront pas même besoin de se déplacer pour jouer en province; leur présence réelle ne sera plus nécessaire : ils joueront à l'aide du téléphone, et ce sera le dernier mot de la civilisation dramatique et lyrique."
La fantaisie des commentateurs retrouve ainsi celle du magazine Punch, qui dès novembre 1849 avait imaginé l'ubiquité des chanteurs d'opéra grâce au télégraphe.
Cette perspective est présentée comme une menace pour la vie musicale en région, comme l'écrit, dès le 27 avril, Le patriote albigeois (Tarn) :
"Un jour viendra, bien certainement, où nos scènes lyriques de province seront complètement supprimées. Chaque ville, et même chaque bourgade sera reliée à l'Opéra de Paris par les fils conducteurs. Les raffinés en auront peut-être un, conduisant à leur table de festin ou à leur alcôve, et le soir venu, on leur lâchera de Paris les morceaux de Guillaume Tell, ou des Huguenots, absolument comme on a de l'eau ou du gaz, en tournant au robinet. Le moyen sera, il est vrain peu artistique, mais le résultat sera le même."
De manière plus originale, Albert de Lasalle imagine la généralisation de la transmission des concerts vers l'ensemble du pays. Il prévoit que, profitant du caractère interactif du téléphone, le public de Rouen ou de Marseille pourrait huer un spectacle que le public parisien accepte trop facilement. (Le Monde illustré, 10 septembre 1881).
Le chroniqueur Y manque quant à lui certainement de vision à long terme lorsqu'il écrit
"il faut bien reconnaître que nos auditions téléphoniques du Palais de l'Industrie, où nous avons entendu les choeurs de l'Opéra, infiniment curieuses assurément, n'ont aucune implication pratique au point de vue de la vulgarisation de la grande musique" (Panthéon de l'Industrie, 2 janvier 1882).
Certes dans les décennies suivantes, le développement du théâtrophone restera un luxe réservé aux classes aisées, mais l'essor de la radio dans les années 1920 élargira l'udience de la musqiue classique, sans, évidemment, la démocratiser complètement.
Vers le Téléphone-Journal
S'inspirant du succès des auditions téléphoniques, l'écrivain et journaliste Pierre Véron, imagine que le journal écrit est destiné à disparaître et qui sera remplacé par le Téléphone-Journal. (Le Monde illustré 10 septembre 1881)
Dans mon rêve, la téléphonie était tellement passée dans la pratique universelle, que chacun avait son appareil à domicile. Et alors il venait à l'idée d'un ingénieux innovateur de fonder le Teléphone-Journal.
La combinaison était étonnante. Plus d'imprimerie. Plus de frais de composition et de tirage. Plus d'outillage compliqué. Plus de papier, plus de port.
Le Téléphone-Journal était écrit à la main — à un un seul exemplaire. Mais ce seul là était assez.
Voici en effet comment fonctionnait l'entreprise. Trois fois par jour, au bureau central, on se mettait en communication avec tous les souscripteurs. L'abonnement coûtait vingt sous par an.
— Attention! disait l'avertisseur, On va commencer la lecture du journal.
Sur quoi, dans tout Paris, dans tous les déparlements, les abonnés du Téléphone-Journal se collaient l'appareil récepteur à l'oreille, Et on commençait la lecture à haute voix de l'exemplaire unique, depuis le premier-Paris jusqu'au cours de la Bourse.
L'opération était renouvelée trois fois dans la journée. Chacun était libre, selon ses occupations, de choisir l'audition du malin, celle de deux heures ou celle de six heures du soir — avec dernières nouvelles.
C'était commode, économique et conforme aux goûts du jour. De plus en plus ne sacrifie-t-on pas tout à l'information?
Avec le Téléphone-Journal elle achevait d'imposer son exclusive domination. Voua comprenez que pour une feuille entendue à distance, il devenait parfaitement inutile de sacrifier aux grâces du style et de remettre vingt fois la prose sur le métier, Des faits! des faits! encore dos faits!
Ainsi finissait l'art du bien dire; ainsi succombaient la fantaisie, l'esprit, le raffinement littéraire.
Le reportérisme régnait sur ces ruines, grâce à la méthode nouvelle qui permettait si aisément de ne prêter qu'une oreille distraite et de ne saisir au vol que les racontars intéressants, que les scandales à fracas, que les crimes de primo cartello.
Qui sait ? ce qui paraît encore invraisemblable aujourd'hui sera peut-être la réalité de demain!"
Les stratégies commerciales
L'intérêt commercial du système paraît avoir été très vite perçu. la Compagie internationale des téléphones acquiert les droits pour plusieurs pays européens. Cette société, établie à Bruxelles, mais qui a aussi un bureau Place Vendôme, s'est crée en juin 1881. Elle réunit des investisseurs français, anglais et américains et intervient comme société internationale d'exploitation et de commercialisation des réseaux et appareils téléphoniques. Elle est dirigée par le même groupe que la Société générale des téléphones. Ses statistiques internationales sur le téléphone font autorité. Elle est active en Russie (pays pour lequel elle dispose des droits d'exploitation du téléphone Bell), mais aussi en Espagne, en Turquie et en Grèce (L'Indépendance belge, 27 juin 1881). Son Président est le physicien Alfred Niaudet, un cadre de la maison Bréguet, administrateur de la Société générale des téléphones, un proche de Graham Bell et ami d'Edgar Degas.
Selon le quotidien bruxellois L'Europe (13 août 1881), depuis sa constitution, la Compagnie a pris un intérêt important dans les sociétés qui exploitent les réseaux téléphoniques en France, en Belgique et en Italie. Dès le 4 septembre, la Compagnie indique qu'elle a acquis les droits pour l'Autriche et l'Italie des télphones Ader "dont la qualité et la supériorité sont démontrés chaque jour par les expériences publiques de l'Exposition d'Electricité." (Le Temps, 4 septembre 1881).
Le 24 septembre la Société générale des Téléphones informe le public par voie de presse qu'elle est la seule détentrices des brevets pris en France par M. Ader et que les personnes qui souhaiteraient exploiter le système sont priées de la contacter. (Le Figaro, 24 septembre 1881). A la fin 1881, la Société comptait 4000 abonnés à Paris. Bien que détentrice de plusieurs systèles et microphones, elle favorisait le système Ader comme récepteur et comme tramsmetteur le microphone Crossley (Journal télégraphique, 25 décembre 1881).
Des additions au brevet d'Ader sont déposées par la suite, témoignant des perfectionnements successifs du système (17 octobre 1881, 25 novembre 1881, puis, pour le lancement du théâtrophone 28 mai 1889, 21 août 1889, 27 novembre 1889).
De nouvelles initiatives
Le premier à concrétiser l'idée de l'Opéra à domicile n'est autre que le Président de la Républiques, Jules Grévy. Comme le rapporte le 21 novembre 1881, à peine fermée l'Exposition, il fait installer, avec l'aide d'Ader, un récepteur dans le Salon jaune de l'Elysée. L'article précise que la qualité est bien supérieure à celle du Palais de l'Industrie :
Cette annonce suscite immédiatement des critiques moqueuses ou acerbes. Le Gaulois (22 novembre 1881) souligne l'accès aisé pour les privilégiés qui n'auront pas à faire la queue. Le patriote des Pyrénées orientales (26 novembre 1881) suggère que Grévy quitte l'Elysée, qu'il le loue en appartements avec des plaques bleues "Téléphonie à tous les étages". Le Monde illustré (26 novembre 1881) demande qui paiera les frais d'installation de ces douze téléphones.
D'autres auditions téléphoniques
Le succès des auditions téléphoniques à l'Exposition d'électricité a inspiré d'autres initiatives. Des expériences similaires sont menées à Paris par Moser (La Lumière électrique, 28 avril 1883). D'autres séances furent cependant organisées à Paris : en 1883, le Musée Grévin organisa des autitions de concerts d'un café-concert, l'Eldorado, que Figuier considéra comme une caricature des séances depuis l'Opéra.
Des auditions téléphoniques sont également annoncées en province, par exemple, à Nice, entre le Théâtre-français et la grande salle de l'Observatoire (Paris, 7 septembre 1881), à l'Exposition de Troyes en juin 1883, à Montpellier en décembre 1883 (Le Progrès du Midi, 30 décembre 1883).
Le 16 avril 1884, à la Société de physique, a lieu une curieuse expérience d'audition téléphonique sans récepteur, imaginée par l'électricien Edouard Hospitalier : deux expérimentateurs tiennent chacun d'une main les poignées métalliques d'un cricuit, ils appliquent leur main libre sur les oreilles d'une troisième personne et celle-ci "entend parler les mains comme si elle avait des récepteurs téléphoniques ordinaires". (Le Petit Parisien, 24 mai 1884)
De nouvelles auditions téléphoniques sont organisées dans le cadre de l'Exposition universelle à Paris, en 1889, mais c'est surtout à cette occasion que sera lancé la nouvelle inovation : le Théâtrophone, service d'abonnement musical et théâtral à domicile.
(à suivre)


Journal amusant, 29 octobre 1881

BERTALL, "Au Collège", Le Journal amusant,
29 octobre 1881

Journal officiel de la République française, 10 novembre 1881

Le téléphonoscope in Albert Robida,
Le Vingtième Siècle, 1882

Figuier, 1884
"L'opéra à domicile" in Louis FIGUIER, Les nouvelles conquêtes de la science, 1884.

Gaston Serpette, "Chronique musicale",
La Presse, 30 août 1881.

Auditions téléphoniques sans appareil récepteur
à la Société de physique, 16 avril 1884
Source : La Nature, 3 mai 1884.

Extrait de Jean Follo, "Merveilles téléphoniques", Le Petit Parisien, 24 mai 1884.

Les auditions téléphoniques à l'Exposition universelle de Paris, 1889
Source : L'Exposition chez soi, 1889, Partie I, Ernest Boulanger, 1889
André Lange, 29 août 2026

Alfred Niaudet par Edgar Degas, ca 1877
'Virginia Museum of Fine Arts)
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Le 19 avril, comme le rapporte un entrefilet de Vert-Vert (22 avril 1881) pendant une représentation du second acte des Huguenots, M. Vaucorbeil, Directeur de l'Opéra, "invita quelques personnes à entendre la représentation...dans le second dessous, au moyen du téléphone. Les moindres nuances de la voix, les sonorités les plus variées de l'orchestre étaient reproduites avec la plus merveilleuses netteté". L'Electricien (1er mai 1881) donne un récit un peu plus détaillé de l'expérience du 19 avril.
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"Le mardi, 19 avril, des expériences très intéressantes ont eu lieu à l'Opéra, pendant la représentation des Huguenots, en présence de MM. Cochery, ministre des postes et télégraphes, Tirard, ministre des travaux publics, Vaucorbeil, directeur de l'Académie nationale de musique, Royer, Gailhard, Berger, M. le comte d'Héliand, Antoine Bréguet, Monthiers, Lartigue, Ader, etc. Les expériences, qui ont parfaitement réussi, avaient pour but de transmettre à distance le chant, l'orchestre et les chœurs d*un opéra à l'aide de microphones perfectionnés de M. Ader placés auprès du trou du souffleur. Le récepteur était installé dans le cabinet de M. Garnier, placé à une certaine distance de la salle, et pas une note de l'œuvre magnifique de Meyerbeer n'a été perdue pour les heureux privilégiés qui ont assisté à ces expériences. Les résultats obtenus sont véritablement remarquables, et le système qui va être installé entre l'Opéra et le Palais de l'Industrie ne sera pas la moindre attraction de l'Exposition d'électricité qui nous ménage tant de surprises merveilleuses."
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Premières expériences de transmission externes à l'Opéra
Comme le racontera Louis Figuier, les premières expériences sur des distances longues eurent lieu le 18 mai 1881 dans le magasin de décors de l'Opéra, rue Richter n.6. (distant de 1,5 kilomètre de la Place de l'Opéra) :
"Un fil double reliait ces magasins au trou du souffleur de l'Opéra. Quatre téléphones Ader étaient accrochés au mur et un commutatetur permettait de distribuer les "flots d'harmonie". (...) Le Tribut de Zamora fut entendu par quelques auditeurs privilégiés, qui se trouvaient là. On percevait merveilleusement les sons de l'orchestre, les choeurs et les solistes. La prise de son choisie par les expérimentateurs était le trou du souffleur. On y avait disposé deux transmetteurs. Après les premiers essais fait au magasin de décors, on transporta cette installation sur la scène de l'Opéra. On plaça les les transmetteurs en différents points du plancher de la scène. Mais, avec cette disposition, l'orchestre était à peine entendu, pendant les ballets : on ne percevait que le bruit des pieds des danseurs, ce qui n'était pas précisément ce que l'on avait en vue. On établit alors les transmetteurs téléphoniques au-devant de la rampe, des deux côtés du trou du souffleur, et l'on entendit alors à merveille l'orchestre et les artistes. On reconnaissait la voix des chanteurs et des chanteuses, on ne perdait pas une de leurs notes. Le bruit de l'orchestre était un peu affaibli, mais comme on reproche à l'orchestre de l'Opéra d'être trop bruyant, et de couvrir parfois la voix des chanteurs, le téléphone ne faisait qu'améliorer ainsi l'effet de la musique" (Figuier, 1884, pp. 395-396).
Le Ménestrel écrit :
"Réussite complète ! On entendait parfaitement, rue Richter, les voix de Mesdames Krauss, Dufrane, Janvier, celles de MM. Sellier, Melchissédec et Lorain dans Le tribut de Zamora"
Le 25 mai 1881, Le Petit Caporal, quotidien qui est établi au 51 rue Vivienne comme La Lumière Electrique de du Du Moncel, annonce en primeur la répartition des salles de l'Exposition. Il conclut : "Mais la grande attraction, le clou de cette exposition se trouvera dans les salles 6 et 7 où seront installés les appareils électriques du système Ader". Cette information est confirmée le 14 juin par Le Temps, journal de référence, qui précise : "(...) on se promet d'entendre chaque soir les représentations de l'Opéra et du Théâre-Français. de premières expériences ont déjà eu lieu et paraissent avoir parfaitement réussi. Dix personnes à la fois pourront se donner le plaisir d'assister de loin à ces représentations."
Première démonstration aux journalistes
A la mi-juin 1881, une première démonstration de l'installation est faite aux journalistes, comme le rapportent Henri de Parville (25 juin 1881) et L'Electricien (1er juillet 1881) :
Nous avons assisté la semaine dernière, à de très intéressantes expériences téléphoniques faites avec les nouveaux transmetteurs de M. Ader disposés spécialement pour recueillir la voix à distance. Le système était établi entre le Théâtre-Français et l'un des bâtiments du Palais-Royal. Nous avons pu entendre ainsi, confortablement installé dans un fauteuil, sans en perdre un seul mot, tout le premier acte de la spirituelle comédie de M. Pailleron Le monde où l'on s'ennuie. Ce serait enlever tout intérêt à l'article que nous nous proposons de consacrer aux appareils de M. Ader, que de dire un seul mol des dispositions ingénieuses qui lui ont permis d'atteindre le magnifique résultat que nous enregistrons aujourd'hui. Des appareils Ader relieront le Palais de l'Industrie à l'Opéra et à la Comédie-Française, pendant toute la durée de l'Exposition. (...).
Des précisions sont données sur la manière envisgée dont sera régulé le trafic des visiteurs entre les deux salles initialement annoncées :
"Des tickets portant des numéros d'ordre seront distribués aux visiteurs, afin de n'admettre à la fois que des dix personnes. Pendant qu'elles écoutent à l'aide des téléphones, une seconde série de dix personnes prendra place dans un salon voisin, et un commutateur supprimera les courants des premiers téléphones pour les porter dans le second salon. La même manoeuvre se répetera sans cesse d'un salon à l'autre, à des laps de temps déterminés, tous les quarts d'heure, par exemple".
Cette conception initiale sera revue par la suite : le nombre de téléphone par salles sera porté de dix à vingt et les cycles seront plus rapide. Il semble qu'au départ la durée d'écoute était de cinq minutes, mais qu'elle a été réduite par la suite à deux.
L'inauguration et l'ouverture de l'Exposition.
L'inauguration officielle eût lieu le 10 août 1881 par le président de la République, Jules Grévy. Celui-ci, le premier, aura la possibilité d'offrir à ses invités une audition à domicile. Selon Le Figaro (11 août 1881), "M. Grévy a mis le téléphone à l'oreille, il a entendu la prière de La Muette, chantée sur la scène de l'Opéra par les choeurs de l'Opéra ; il a dit "C'est très curieux". Après quoi, craignant toujours de manquer le train, il est sorti de la salle téléphonique en courant, comme il y était entré". Le Moniteur des inventions (15 août 1881), témoigne: "A la séance d’inauguration, on nous a gratifiés de la pièce de La Muette, chantée sur la scène de l’Opéra par les chœurs. Le résultat était satisfaisant, bien que les notes de l’orchestre arrivent un peu nazillardes. Cela est toutefois merveilleux.". Le quotidien bruxellois L'Europe (13 août) indique cependant qu'à l'inaugiration, "ce qui a causé le plus de sensation, c'est l'audition de la prière de La Muette chantée à l'académie natioale de musique par les choristes. Ce magnifique morceau n'avait rien perdu de sa beauté à travers les fils téléphoniques."
Le 15 août, L'Estafette annonce que les "salons téléphoniques pù auront lieu les auditions théâtrales seront bientôt prêts à être livrés aux visiteurs impatienst". Cela paraît être la première occurence de l'expression "auditions théatrales", qui va concurrencer l'expression "auditions téléphoniques". Th. du Moncel couplera les deux dans l'expression "auditions théâtrales téléphoniques" (La Lumière électrique, 21 septembre 1881).
L'ouverture de l'Exposition au public (qui avait été prévue pour le 1er août) aura finalement lieu le 28 août, précédée d'une "répétition générale" le 26 août. A celle-ci, ne sont invités que les personnalités politiques, les journalistes et une cinquanatine d'invités. Le Dr Alter témoigne :
"Le prêtre qui présidait la fête était M. Cochery, ministre des postes et des télégraphes, assisté par le commissaire général, M Berger, et par M. Braleret. M. Gambetta y est apparu au milieu d’une auréole formée par les rayons de la blanche lumière électrique, à peu près comme un dieu vers lequel se dirige spontanément la fumée de tous les encens du jour, tant la gravitation morale ressemble à la gravitation physique. MM. Constans, Léon Say, Camescasse, Liouville l’ambassadeur des Etats-Unis L. Morton, l’amiral Paris, des membres de l’Institut, de nombreux savants formaient les constellations qui se détachaient le plus fortement dans ce ciel improvisé."
La Stampa (28 juillet 1881) signale en particulier la présence de Gambetta, particulièrment impressioné par les auditions téléphoniques et par la lampe Swan. Gambetta est à ce moment là Président de la Chambre et en campage électorale. Quelques jours plus tôt il a été hué par ses propres partisans à Charenton. Une caricature publiée dans Le Monde parisien (4 septembre 1881) le représente avec un écouteur dans le salon des téléphone, avec une double allusion à ses propos de Charenton et à l'opéra Robert le Diable de Meyerbeer, qui était une des oeuvres que l'on pouvait entendre au téléphone.
Le 27 août, Le Figaro rend compte de la découverte de l'audition téléphonique par le public :

