La première transmission intégrale d'un opéra par téléphone : l'expérience de Pierre Giffard et Victor De Bar à Lille
(8 mars 1878)
Dès que le téléphone Bell a été connu en France, l'idée qu'il pourrait servir à transmettre de la musique a été envisagée par quelques personnalités innovatrices. Lors de la première démonstration à la Société de physique, le 2 novembre 1877, il est observé que la transmission des sons d'une boîte à musique est meilleure que celle de la parole. Lors d'une expérience de communication à travers la Manche, entre Sant Margaret's Bay sur la côte anglaise et Sangatte sur la côte française, des paroles mais aussi des chants ont été transmis (Journal des débats politiques et littéraires, 1er décembre 1877).
En février 1878, le journaliste Pierre Giffard (1853-1922), qui a à peine vingt-cinq ans, publie Le Téléphone et le Télégraphe expliqués à tout le monde. Au moment où le livre est mis sous presse commence à circuler des idées de transmission de musique vers le Palais du Trocadéro, qui vient dêtre construit pour accueillir l'Exposition universelle, qui doit s'ouvrir en mai. Selon le Journal de Seine et Marne du 20 janvier, "Monsieur Cochery s'occupe en ce moment de l'installation d'un téléphone qui partira de Versailles et viendra aboutir au palais du Trocadéro. Il sera, paraît-il, possible par ce moyen, d'eentendre à la salle des fêtes du Trocadéro la musique qui jouera à Versailles".
Le député et journaliste Auguste Cochery était à cette date impliqué dans l'organisation de l'Exposition universelle de Paris, dont le Palais du Trocadéro, construit pour l'occasion, était un des lieux principaux. Quelques jours plus tard, le 1er mars 1878, Cochery fut nommé, au sein du sous-secrétariat d'État aux Finances, directeur du service des Postes et Télégraphes, fonction qui fut transformée pour lui en ministère à part entière le 5 février 1879. Il occupa ce poste dans huit gouvernements successifs jusqu'au 30 mars 1885. Il sera notamment l'initiateur de l'Exposition internationale d'électricité de 1881 au sein de laquelle les auditions téléphoniques avec téléphone Ader connaîtront un grand succès.
Le projet dont Giffard se fait l'écho paraît plus modeste que la liaison entre Versailles et le Trocadéro, dans la mesure où il se contentait d'une liaison entre le Trocadéro, le Palais du Champs de Mars et le siège du cabinet de Jean-Baptiste Krantz, un ingénieur polytechnicien qui est à l'époque Commissaire général de l'Exposition universelle et dont les bureaux sont au 103 rue de Grenelle.
A peine son livre publié, Giffard se livre à une expériences qui, à notre connaissance, n'ont guère été relevées que par l'historien Frédéric Nibart (2011) : le 8 mars 1878, avec la collaboration de l'électricien De Bar, le journaliste organise une transmission téléphonique de l'intégrale de l'opéra-férie Les amours du Diable de Grisar, entre le Grand Théâtre de Lille et la maison du joailler Losson-Leblanc située à une centaine de mettre sur la place en face de celui-ci, au 25 de la Place du Théâtre. Giffard a raconté cet épisode dans un autre livre La téléphonie domestique, publié en 1880.

Pierre Giffard (1853-1922) à la fin es années 1890
(Source : Gallica)

Journal de Seine et Marne, 20 janvier 1878


Pierre GIFFARD, Le Téléphone et le Télégraphe expliqué à tout le monde, M. Dreyfous, Paris, février 1878, pp.122-123

le palais du Trocadéro construit pour l'Exposition universelle de Paris en 1878.

Le Grand Théâtre de Lille au XIXe siècle. Il sera détruit par un incendie en 1903.
Source : Opéra de Lille.
Pierre GIFFARD, La téléphonie domestique,
M. Dreyfous, Paris, 1880
Source : Gallica / BNF
La dépêche Havas a été reprise par quelques journaux : Le Courrier du Soir, Paris, 13 mars 1878 ; Le Phare de la Loire, 14 mars 1878 ; Le Progrès de la Côte d'Or, 14 mars 1878 ; Journal de Seine et Marne, 15 mars 1878, etc.
Giffard revendique cette expérience comme une première mondiale. Sauf identification d'une expérience similaire, on peut lui donner raison, en tout cas en ce qui concerne la transmission intégrale d'un opéra. La seconde transmission similaire, un peu plus connue, est celle de l'opéra Don Pasquale, à Bellinzona, le 19 juin 1878. Selon Mark Schubin, la première transmission d'un opéra aux Etats-Unis est celle qui a été organisée en décembre 1880 entre l'Academy of Music de New York et le domicile de l'ancien manager d'opéra Edward Plunket Fry, situé sur Union Square.
Comme l'indique le journaliste Paul Roche, dans le récit très vivant qu'il publie dans Le Gaulois, le 14 mars 1878, Giffard et l'électricien "M. de Bar", électricien, "propagateur enragré du téléphone", avaient quelques jours auparavant fait une expérience de transmission téléphonique dans la mine de Ferfay, à 55 kilomètres de Lille. L'expérience avait inclus la transmission d'une chanson et avait été mentionnée dans de nombreux journaux.
Le récit de Roche préfigure ceux que l'on va retrouver trois ans plus tard dans les témoignages des auditions téléphoniques organisées à l'Exposition internationale de Paris avec les téléphones Ader : étonnement de ce que pas une note ne se perd, même lorsqu'il s'agit de passages d'orchestre, netteté des voix. Le journaliste a recours à une métaphore intéressante : le téléphone "photographie". C'est ici l'appareil optique qui sert de référence pour décrire la représentation sonore.
Un entrefilet du journal de Dijon, Le Progrès de la Côte d'Or, le 27 mars 1878, indique que "M. de Bar a écrit à la municipalité qu'il se déclarait à faire, devant 15 à 20 personnes, une expérience de téléphonie."

La mention sur le nombre limite de participantes converge avec les indications données par Giffard sur le fait que, pour être intéressantes, les expériences de téléphonie doivent être faites avec seulmenent quelques personnes. Et pour cause : le récit de Roche atteste de l'impatience des membres d'un groupe lorsqu'il n'y a qu'un seul écouteur.
ll est probable que ce De Bar, associé de Giffard, est Joseph Victor Henri De Bar (Bruxelles, 12 mars 1846 - Marcq en Baroeul, 26 mai 1911) qui est sans doute le même que Victor Joseph Marie De Bar, "poseur d"appareils électriques", de Lille, qui a déposé en 1867 un brevet sur un appareil de sureté pour les mines de charbon et que le "Sieur de Bar" qui a obtenu par la suite deux brevets de pyrométrie (1882, 1891). Les trois brevets sont accessibles sur le site des archives de l'INPI. En 1884, De Bar acquiert la ferme de la Rianderie, à Marcq en Baroeul, localité où son père était négociant, et la transforme en fabrique de feux d’artifice «Pyrotechnique civile du Nord». Il sera le fournisseur officiel de la cour de Hollande. il était égalment spécialisé dans les paratonneres ert fut un ami d'Alfred Mongy, un ingénieur Arts et Métiers qui a contribué au dvéloppement de Lille. Il décède en mai 1911. Il avait 32 ans au moment des expériences téléphoniques et était donc de sept ans plus âgé que Giffard et était probablement plus expérimenté en matières techniques.
Pierre Giffard, quelques moins après l'expérience de Lille, en juin 1878, publiera la première brochure en français sur la nouvelle invention d'Edison Le phonographe expliqué à tout le monde. Edison et ses inventions. La première démonstration en France, par Th. du Moncel, aura lieu à Paris le 11 mars 1878, soit trois jours après l'expérience de Lille. On notera également que l'expérience de Giffard intervient trois semaines après la publication par le polonais Julian Ochorowicz envisageant un appareil permettant de transmettre les images d'un opéra. Le 20 février 1878 était également paru le texte "A telefonia, a telegraphia e a telescopia" du physicien portugais Adriano de Paiva premier article scientifique suggérant la possibilité de transmission des images à distance par l'électricité.
Paul ROCHE, "Le théâtre chez soi par téléphone", Le Gaulois, 14 mars 1878





Giffard sera également un des premiers journalistes à annoncer les auditions téléphoniques en préparation au Palais de l'Industrie pour l'Exposition d'électricité. Et, cerise sur le gâteau, il sera un ami d'Albert Robida, dont les livres sont publiés par le même éditeur, Maurice Dreyfous. Il peut donc en toute vraissemblance être considéré comme un des inspirateurs du Vingtième Siècle publié par le caricaturiste en 1882.
Par la suite Giffard deviendra patron de presse, promotteur du vélo et organisateur d'événements sportifs.
Sur Pierre Giffard
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"Pierre Giffard", fr.wikipédia, consulté le 19 août 2026
Sur Victor De Bar
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Ghilsain d'ORGEVILLE, Notice généalogique "Victor Joseph Henri De BAR" sur geneanet, consultée le 19 août 2026.
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ANSAR P. et al., Histoire de Marcq-en-Barœul, Editions des Beffrois, Dunkerque, 1983, p.234
La musique par téléphone à l'Exposition universelle de Paris (1878)
Quelques articles de presse attestent des transmissions de musique qui ont eu lieu durant l'Exposition universelle de Paris, qui s'est tenue du 1er mai 10 novembre 1878. Elles n'ont cependant eu le même écho que les "auditions téléphonqiues" qui auront lieu trois ans plus tard dans le cadre de l'Exposition internationale d'électricité. En 1881, le journaliste scientifique Henri de Parville sera quasi le seul à rappeler ce précédent.

L'Exposition universelle illustrée, juillet 1878

Le Ménestrel, 22 septembre 1878
Les premières prévisions pessimistes
Dès les premiers mois de 1878, la transmission de musique et de théâtre par télephone sucite des appréhensions. Dans Le Gaulois, journal mondain et conservateur, Emile Villermot publie le 1é février 1878 un article intitulé "Le Roman comique" qui est une défense de la vie théâtrale et musicale en province contre des projets de circulation dans le pays des artistes parisiens. Il conclut sur un mode désabusé, prévoyant que cette question sera rendue obsolète par le téléphone : les acteurs parisiens affirmeront leur présence en province par l'entremise de celui-ci...et ce sera "le dernier mot de la civilisation".
André Lange, 19 août 2026


Chute de l'article "Le Roman comique" d'Emile Villermot, Le Gaulois, 12 février 1878.


