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​DOSSIER EDISON ET LA VISION A DISTANCE

 

8. Les déclarations d'Edison sur le téléphote à Paris en août 1889 et à son retour à New York le 6 octobre 1889

En France, le mythe d'Edison atteint son apogée à l'occasion de la visite que fait l'inventeur à l'occasion à l'Exposition universelle de 1889. Edison visite l'Exposition universelle de Paris en août 1889 et son guide n'est autre qu'Etienne Marey, qui lui fait visiter l'Exposition française de photographie (où exposent entre autres Nadar et les frères Lumière) et lui montre les résultats qu'il avait obtenu avec son chronophotographe.

Avant l'arrivée d'Edison, Le Figaro et l'édition parisienne du New York Herald rendent compte, le 23 juillet, d'un pli qui aurait déposé à l'Académie des sciences par un inventeur français, M. Courtonne, présentant les principes d'un téléphote concurrent de celui d'Edison. Cette information sera largement reprise dans la presse française et états-unienne, sans qu'il soit possible d'identifier avec précision ce M. Courtonne.

 

Une rumeur  circule, dès avant l'arrivée d'Edison à Paris selon laquelle il arrivait "avec le téléphote dans la poche". Dans l'article "Sa Majesté Edison", dans le Figaro du 8 août 1889, dans lequel il compare l'inventeur à Zeus, Georges Robert écrit : "Edison a inventé le téléphone, le phonographe, une lumière qui détrône cette vielle lune cassée qui promène depuis des siècles ses morceaux sur nos têtes. Il invente le téléphote. Il fait tout pour nos. Ne faisons nous rien pour lui ?" Le journaliste paraît bien informé : "Il travaille à une talking doll, poupée qui parlera pendant une heure. Il vient d'achever son séparateur de minerai de fer et il espère inventer un bateau volant. Il ferait au dedans le vide par la compression de l'air, qui actionnerait deux ailes. Enfin, il s'occupe du téléphote, qui, justement retarde son arrivée parmi nous".

Cette information sur un suposé travail sur le téléphote résulte probablement des propos d'Edison au mois de mai sur la far-sight machine. 

 

Lors de son arrivée au Havre, le 11 août, Gaston Calmette observe l'enthousiasme du public : "Tous impatients de saluer enfin Edison, le grand chercheur auquel la science moderne doit ses progrès les plus surprenants, Edison qui n'est jamais venu sur le continent européen et qui, chaque année, jette sur ce vieux monde qui ne le connaît pas quelques-unes de ses découvertes sublimes : hier, la lampe électrique incandescente et le téléphone, aujourd'hui, le microphone et le phonographe; demain peut-être, le téléphote, cet instrument merveilleux au moyen duquel on pourra voir à dix mille lieues la personne qui vous parlera !"  Calmette rapporte même un entretien avec le Dieu : "Quand on l'interroge sur le téléphote, il répond que ses travaux sont en excellente voie et qu'avant un an il en fera connaître les résultats. En attendant, il va créer une Société des phonographes analogue à la Société des téléphones" (Le Figaro, 12 août 1889).

 

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"M. Edison, avisé de l'ennui de ses contemporains, s'est mis hâtivement à la recherche d'un moyen de passage transatlantique plus commode que le steamer. Il a déjà trouvé le nom. Sa créature s'appelera le Téléturnandreturn. N'en disons pas davantage pour ne pas déflorer une immsen découverte".

 

Albert Robida, "En route pour l'Exposition", La Caricature, 29 juin 1889

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Théodore de Banville, "Concurrence" (extrait)

L'Echo de Paris, 9 juillet 1889

Thomas Edison au pied de la tour Eiffel, en discussion avec un autre homme (août 1889)

Source : Wellcome Collection

"Edison's display at the World International Exposition, 1889"

The Paris Universal Exhibition Album, 1889 

Source : Yale Libray

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Les déclarations au New York Herald sur la seeing machine

 

Le 13 août, l'édition parisienne du New York Herald rapporte un entretien que son journaliste a obtenu avec Edison dans son appartement de l'Hotel du Rhin. Sous le sous-titre "A Seeing Machine", une des questions porte explicitement sur la possible invention par Edison d'"une machine à l'aide de laquelle un homme à New York pourrait voir ce que faisait sa femme à Paris", comme une sorte de reprise du fidélimètre de Robida. Edison répond en riant : "Je ne sais pas si ce serait un réel bienfait pour l'humanité. Les femmes protesteraient." Mais Edison confirme qu'il travaille sur la question et que ce sera sa priorité en rentrant aux Etats-Unis : "Cette invention-là serait utile et pratique et je ne vois pas pourquoi elle ne deviendrait pas bientôt une réalité, et une des premières choses que je ferai en rentrant en Amérique sera d'établir cet appareil entre mon laboratoire et mes ateliers de téléphone."  De manière étonnante (car on ne trouve pas de trace ailleurs de cela), il affirme avoir déjà obtenu "des résultats satisfaisants en reproduisant des images sur cette distance, qui est seulement d'un millier de pieds". Et de manière tout aussi étonnante, il affirme qu'il serait ridicule de parler de la possibilité de se voir de New York à Paris, ce que la rotondité de la terre empêcherait de faire ! 

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Extrait de "Edison's Millenium", Edition parisienne du New York Herald, 13 August 1889.

Le 16 août, Le Figaro rend compte de cette conversation.

 

Repris par le journal francophone de New York, Le Courrier de Paris, l'entretien parisien "Edison's Millenium" avec le New York Herald va circuler aux Etats-Unis dès le 28 août (Evening Star, Washington) egt on le retrouve encore reproduit dans le Sacramento Union (Californie) le 23 juin 1890.

The Brooklyn Citizen, en date du 7 octobre 1889, sous le titre "Edison's Talk" fait référence à l'entretien de Paris, et évoque, avec un certain scepticisme son annonce de l'importance de son entreprise au pavillon américain de l'Exposition universelle. "Au sujet d'autres propositions, nous ne sommes pas aussi sûrs. Il adore titiller ses auditeurs avec des déclarations extraordinaires, mais tellement extraordinaires sont les choses qu'il a faites qu'on n'est sage à ne pas se prononcer trop avant entre faits et plaisanteries. Il confie qu'il est en train de travailler sur un instrument qui transportera sur la distance l'apparence aussi bien que la voix d'une personne qui parle, ou, en d'autres mots qui soumettra la photographie à la transmission électrique de manière telle qu'on puisse voir aussi bien qu'entendre son propre correspondant à des milliers de miles de distance. Pour surprenante que soit cette proposition, elle ne l'est guère plus que le phonographe ou le téléphone. De fait, cette proposition serait seulement une modification du téléphone. Celui-ci enregistre les variations des impulsions de l'air, ce qui produit sur l'esprit, à travers l'oreille, l'impression du son. Le téléphote transportera les impulsions beaucoup plus délicates de la lumière. La différence entre les deux est la longueur d'ondes, mais leur relation est établie de nombreuses manières bien que jamais autant que par le fait que l'appareil auditif et l'appareil occulaire dans la tête d'un homme sont interchangeables, en tout cas en ce qui concerne les nerfs de transport et qu'ils sont analogues dans la méthode de recevoir et de transmettre des sensations. Cela ne devrait surprendre personne si dans un siècle on puisse voir l'illumination de la cathédrale Saint-Pierre à partir d'un bureau de téléphote (telephote office) à Brooklyn".

Si tel est bien ce qu'Edison a dit, il n'y a rien de très original par rapport à ce qui s'écrivait depuis 1877 et le délai annoncé (un siècle) indiquait clairement qu'il y avait beaucoup du concept à la réalité. La rumeur de son invention va pourtant se propager. Dans l'article  "Le téléphote" paru dans Le magasin pittoresque (1889), C.Colin rend compte de l'attribution intempestive à Edison de l'invention d'un appareil permettant de transmettre les images à distance. Il est piquant de constater qu'un historien contemporain tel que Jacques Perriault, pourtant heureux précurseur de l'"archéologie de l'audio-visuel", se base sur l'article de Colin pour attribuer à son tour l'invention du téléphote à Edison. ("Nous terminerons par une autre invention de T.A. Edison, qui montre, à son tour, combien les modèles technologiques de ces hommes étaient en avance sur leur époque".) (1)

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L'Exposition chez soi, Boulanger, Paris, 1889, p. 639

Déclaration du 6 octobre 1889

 

Après Paris, Edison part pour Berlin, puis Heidelberg et repasse à Londres avant de s'embarquer pour les Etats-Unis. On retrouve dans les clippings des archives d'Edison un article de l'édition du 23 septembre 1889 du New York Herald faisant suite à un entretien avec Edison, victime d'un refroidissement à Londres mais très satisfait de son séjour à Paris. Interrogé sur ses projets projets, il élude la question, mais indique que ses prochains travaux ne sont pas sans rapport avec l'électricité.

Le 6 octobre, Edison est de retour à New York et commente pour les journalistes du Sun et Herald les résultats de son voyage. L'Exposition de Paris l'a enthousiasmé, mais il indique n'avoir rien appris en matière d'électricité. Interrogé sur son supposé projet d'envoyer des photographies par téléphone, il répond que ce n'est pas ce qu'il a annoncé. Il confirme qu'il travaille sur un appareil qui permettrait de voir son interlocuteur au téléphone. Il est sûr que cela est possible, sur des distances limités (dans une ville et ses faubourgs et qu'il a des expériences en cours de manière permanente, dont certaines depuis deux ans, mais qu'il n'est pas sûr qu'il y ait un marché, or il ne s'intéresse qu'aux inventions qui ont un débouché commercial. Ce pragmatisme a surpris ses interlocuteurs européens.

Hertz, Liesegang et Marey

L'article du Sun 7 octobre 1889 nous apprend qu'il a rencontré le Professeur Hertz. Celui-ci a publié deux ans auparavant ses premiers articles sur les effets photoélectriques de deux étincelles. Il indique que celui-ci conduit des recherches abstraites qu'il n'est pas possible d'expliquer à un public non familiarisé, mais Edison reconnaît que le professeur allemand "va nous expliquer ce que c'est que l'électricité"  Il était cependant bien trop tôt en 1889 pour que soit évoquée l'hypothèse de la transmission d'images, et mêmes de sons, par les ondes hertziennes, dont Hertz n'avait pas encore démontré le potentiel.

Il est possible qu'en Allemagne, Edison ait aussi rencontré le chimiste Raphaël Eduard Liesegang Celui-ci, deux ans plus tard, va lui dédier sa brochure Beiträge zum Problem des elektrischen Fernsehen. Probleme der Gegenwart, la première publication en allemand entièrement consacrée à la vision à distance. Liesegang cite la déclaration d'Edison au New York HeraldIl semble qu'une correspondance  ait existé entre les deux hommes en 1889-1890 et qu'Edison se soit intéressé au Phototel proposé par Liesegang et même quil ait cherché à acquérir l'appareil de télévision (Fernsehapparat) du chimiste allemand. C'est du moins ce qu'atteste un article paru dans la Deutsche Allgemeine Zeitung du 1er novembre 1939 (2), mais qu'aucun élément factuel, pour l'instant, n'a confirmé. C'est également en 1890 que Liesegang déposera aux Etats-Unis une demande de brevet pour son phototel. En 1890, Liesegang déposera une demande de brevet aux Etats-Unis pour son Phototel. 

La nouvelle du projet d'Edison arrive en Italie via la publication allemande Electro Techniker (Il Progresso, Rivista italiana di scienze naturale, 10 Aprile 1891, p.49)

"Une conversation avec Edison" (extrait), Le Figaro, 16 août 1889

(1) Jacques PERRIAULT, Mémoires de l'ombre et du son. Une archéologie de l'audio-visuel, Flammarion, Paris, 1981, p.199.

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L'exposition Edision à l'Exposition universelle de Paris (Source : Electrical review, 1889)

"G. Calmette, "Edison en France",

Le Figaro, 12 août 1889.

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LUQUE, "A.T. Edison", La Caricature, 21 septembre 1889

A Paris, Edison a également été stimulé par ses discussions avec Etienne-Jules Marey, Edison déposa quatre caveats relatifs à un appareil de cinéma. La quatrième, déposée le 2 novembre 1889, est relative à l'utilisation de film sensible et transparent, perforés des deux côtés "comme sur les bandes du télégraphe automatique de Wheatstone".  Dès le 2 septembre 1889, Dickson a commandé à George Eastman des rouleaux de films. Les historiens du cinéma dans cette évolution des travaux d'Edison, l'influence des recherches françaises.

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Avant le retour d'Edison aux Etats-Unis, la presse satirique  revient à la thématique de l'inventeur aux idées folles. Le 25  septembre 1889, Puck publie le dessin "Sensational Inventing" de Frederick Burr Opper dans Puck (septembre 1889), moqquant dessin moquant Edison  dans un laboratoire chaotique, avec des pancartes ironiques comme "My Next Great Invention!!", "Wait for my Flying Machine", "Don't Disturb the Wizard! He is busy with Another Miracle". Une des pancartes fait clairement référence à la far-sight machine : "My Next Great Invention !! The Telescope - Telephone ! You Can See your Friends 5000 Miles away". Sur le mur, face à l'inventeur, on peut voir un dispositif qui est probablement censé être un terminal de "far-sight machine", assez similaire à celui de la crédence de Mrs Stock Broker.

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Extrait de "Inventor Edison Home", Chicago Tribune, 7 October 1889 (d'après l'article du New York Herakd du 6 octobre 1889)

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Extrait de  l'entretien du 6 octobre 1889 avec The Sun  (ici dans l'édition du Times UInion, 9 October 1889)

(2) "Fernsehen und Farbfilm vor 50 Jahren. Zum 70. Geburtstag von Raphael Eduard Liesegang". Von unserem Berichterstatter Otto Peters. Deutsche Allgemeine Zeitung 1. November 1939.

..."Edison   wollte im Jahre 1890 bereits einen Fernsehapparat Liesegangscher Konstruktion haben. Als vor einem Jahr die ersten Farbfilme liefen, erinnerte man sich daran, daß der Frankfurter Gelehrte vor Jahrzehnten schon, ehe noch die Franzosen mit ihren Arbeitern herauskamen, den Farbfilm im Prinzip erfunden hatte."... "...Starken Eindruck hat auf Liesegang Kapps "Philosophie der Technik" gemacht. Sie legte die Grundlage zu seinen zukünftigen wissenschaftlichen Arbeiten. Sein Streben ging seit den 90er Jahren dahin, aus der Natur und aus dem Organisierten für die Technik und das praktische Leben zu lernen. Er zog Vergleiche zwischen dem Auge und dem Foto und erkannte, daß der Nerv in Wirklichkeit nichts anderes als ein Telegraf ist. Er sagte sich, wenn das Sehbild zum Auge telegrafiert wird, sollte man das nachzumachen versuchen.

 

So kam er im Jahre 1889 schon zur Übertragung eines Linsenbildes durch den elektrischen Strom. Edison trat mit Liesegang in einen Briefwechsel. Beide blieben bis zum Tode des Amerikamers in wissenschaftlicher Freundschaft verbunden. Ebenfalls schuf Liesegang die Grundlagen zur heutigen Farbenpgotographie. - Wieder kam er mit Edison zusammen, als er seinen Phonograph konstruierte, der die Laute aufschrieb und sie dann wiedergab."....

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"Edison's Talk", Brooklyn Citizen, 7 octobre 1889 (Source Thomas Edison's Papers at Rutgers University)

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L'Illustration, 14 septembre 1889 (dessin de Dranner conservé dans les clippings d'Edison (Rutgers University)

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Frederick Burr Opper, "Sensational Inventing", détail de "The age of Sensatiion, dans Puck , 25 September 1889.

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