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M. Courtonne, photographie des ateliers Nadar.
Henri Courtonne, chimiste
L'inventeur Henri Courtonne (1854-1940) est peu connu bien qu'il ait eu un notoriété significative dans la presse française, britannique et états-unienne en 1889 et en 1892, dès lors qu'il a été présenté comme le principal rival d'Edison pour l'invention d'un téléphote.
Henri Auguste Courtonne est né à Chartres le 17 novembre 1854, fils de Louis Auguste Courtonne, marchand chapelier et de Félicie Dechevaux Dumesnil, demoiselle de magasin. Il fait ses études à l'Institution Notre-Dame de Chartres, puis des études de chimie, dans un établissement qui reste à identifier. A l'âge de vingt-trois ans, il adresse à l'Académie des Sciences une note sur la solubilité du sucre dans l'eau (Le Constitutionnel, 21 novembre 1877). En 1882, une note de chimie organique est publiée dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences.
Différentes sources (mentions dans des congrès ou recueils de chimie) indiquent qu'il exerçait dans la chimie appliquée, notamment la saccharimétrie et l'industrie sucrière. Il jouit d'une certaine notoriété. Ses travaux sont cités et discutés dans des revues de chimie belge et américaines. Les archives de l'INPI proposent cinq brevets sur des sujets tels qu'un produit tartrifuge (1885), des procédés de secrétage de feutre pour la fabrication de chapeaux (1891) et l'épuration des moûts fermentescibles (1891).
Les informations collectées par les généalogistes indiquent qu'il a vécu une partie de sa vie en Normandie (mariage à Bois-Guillaume près de Rouen en 1884, décès à Rouen en 1940).
Un projet de téléphote déposé à l'Académie des sciences le 22 juillet 1889
Son nom apparaît dans la presse française le 23 juillet 1889 dans le contexte de l'ouverture de l'Exposition universelle de Paris. Depuis le 15 juin, la presse française rend compte de la supposée invention d'un appareil de vision à distance attribuée à Edison. Il s'agit de la far sight machine, parfois désignée comme far seeing machine annoncée par le Boston Journal, le 12 mai. L"appareil en question n'a pas de nom dans la presse française et aucun article, jusqu'à cette date, n'a utilisé le mot téléphote à son sujet.
Le 23 juillet différents quotidiens (Le Figaro, Paris, Le Petit Marsellais, Le Gaulois, l'édition parisienne du New York Herald le 23 juillet 1889) mentionnent qu'un M. Couronne (parfois Courton) a déposé la veille un pli cacheté à l'Académie concernant un téléphote, concurrent de celui d'Edison et qu'il fera connaître ses expériences avant la fin de l'année. Le New York Herald commet une coquille et écrit telephole que l'on retrouvera dans certains journaux français. L'information est reprise les jours suivants par différents quotidiens régionaux Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, Le Rappel, Le Soir, La Gazette de France, 24 juillet 1889 ; Courrier de Saône et Loire, La Petite République, Journal des Villes et des Campagnes, 25 juillet 1889 ; La Démocratie du Cher, Le Petit Parisien, 26 juillet 1889)
Outre ces articles, le nom de Courtonne apparaît dans un article de L'Indépendance belge du 12 août 1889, qui évoque une possible rencontre avec Edison lors de son passage à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle.
Aucun mémoire ou pli cacheté sur le téléphote n'est mentionné dans les tables des Comptes rendus de l'Académie des Sciences des années 1881-1895.
On a pu se demander si ce téléphote Courtonne n'était pas une simple invention de la presse, visant à flatter le nationalisme français. Le traitement de l'information par La Petite République, Journal bon marché est particulièrement savoureux. Comparant les délais annoncés pour la démonstration des expériences par les eux inventeurs (deux ans pour Edison, six mois pour "Courton"), le journal estime qu'"Edison sera donc en retard de dix-huit mois sur son concurrent". D'où l'accroche : "Enfoncé, Edison !" et la chute "Pends-toi, Edison !".
L'article le plus détaillé est celui qui paraît le 9 août dans Le Voltaire et est repris le 10 août dans Le Petit Républicain (Toulouse). Le journaliste, Georges Robert, qui dit avoir rencontré Courtonne, indique que celui-ci ne souhaite ne pas donner de détails : il a trouvé le principe, il lui reste à faire "certaines expériences définitives" mais "l'invention est faite et sera publique dans trois mois". Il n'en sera évidemment rien. En attendant, le journaliste disserte sur les usages de l'invention :
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les militaires pourront observer les mouvements des troupes ennemies (idées sur laquelle enchérira Marconi en 1926)
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les journalistes pourront décrire les événements sans se déplacer
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voyager ne sera plus nécessaire.
La propagation internationale de la nouvelle
L'information publiée dans la presse française est reprise en Angleterre, dès le 24 juillet dans The Daily Telegraph ou encore dans le Evening Star le 24 juillet,
Evening Star, 24 July 1889
Cet article du Evening Star évoque représente une des mentions très précoces du télescope électrique de Nipkow, dont l'invention avait été rapportée dans le journal new yorkais Electrical World en novembre 1885. La première mention connue du disque de Nipkow dans la presse anglophonne grand public se trouve dans le Freeman's Journal de Dublin, le 21 juin 1889. Le "Herr Korzel" mentionné est l'inventeur du Photoskop, un canular qui a circulé en juillet dans la presse allemande et anglaise.
La même information apparaît le même jour dans le Eastern Daily Press, le Belfast News Western Daily Mercury, le 24 dans le Edinburgh Evening News, le 26 dans le Irish Times et le Scottish Leader puis le 28 dans Aldershot Military Gazette, Whitstable Times and Herne Bay Herald, le 4 octobre dans Leominster News and North West Herefordshire & Radnorshire Advertiser
Le Telegraphic Journal and Electrical Review du 16 août traduit l'article de l'Indépendance belge. La nouvelle est également citée dans la presse photographique 'Wilson's Photographic Magazine, The Photographic News) Quelques semaines plus tard, des journaux britanniques parleront d'un M. Courton. Dans la presse britannique, la nouvelle circule jusqu'en octobre 1889.


Electrical Review, 24 August 1889
La nouvelle arrive à New York et est reprise le 9 août par de nombreux journaux (Chicago Tribune, Boston Post, The Daily Freeman,...) et circule dans la presse quotidienne jusqu'à la fin octovre. Une dépêche du 9 août, reprise par divers quotidiens, insinye que le départ d'Edison pour Paris résulterait de l'annonce de M. Courtonne, l'"inventeur bien connu", ce qui était probablement faire beaucoup d'honneur à celui-ci.
Le Western Electrician de Chicago, le 7 septembre 1889, indique qu'Edison aurait écrit au jeune inventeur français pour lui proposer de le rencontrer. Dans son entretien avec le journaliste anglais Robert Sherard (Pall Mall, 19 août 1889), qui a lieu à Londres après son passage à Paris, Edison avoir entendu parler de prétentions de concurrents européens à sa far seeing machine mais de ne rien savoir à leur sujet.
Le téléphote au service de la propagande politique ?
L'article le plus intéressant provoqué par les rumeurs concernant les téléphotes de Courtonne et d'Edison est probablement celui paru en août 1890 dans Le Prolétaire, l'organe officiel du Parti des socialistes de France, animé par Paul Brousse, qui imagine, dans le cadre d'une réflexion générale sur le rôle de la science dans la voie vers le socialisme, la visibilité à distance de Paul Déroulède, le propagandiste revanchard et boulangiste, honni par la gauche.


Le Figaro, 23 juillet 1889

Edition parisienne du New York Herald, 23 juillet 1889

Le Gaulois, 23 juillet 1889
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Paris, 23 juillet 1889
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Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 24 juillet 1889

La Petite République, 24 juillet 1889



Le Petit Républicain, 10 août 1889

Western Electrician, 9 August 1889


Dépêche d'agence reprise par le Lincoln Journal Star (Lincoln, Nebraska, 9 August 1889)
MARIUS "Mutualisme et communisme", Le Prolétaire, 9 août 1890.
La brève réapparition du téléphote de Courtonne en 1892
Du téléphote annoncé par Courtonne en juillet 1889, on n'en sait pas plus qu'Edison. Il fait cependant son retour en juillet 1892 dans le Figaro Photographe, un supplément publié par Le Figaro à l'occasion de l'Exposition internationale de la photographie qui se tient au Champ de Mars. Ce supplément de 80 pages propose 150 photographies de personnalités dont certaines réalisées par Nadar. Ce supplément est annoncé dans l'édition du 12 juillet dans un long article de la rédaction intitulé "Figaro-Photographe". Cet article promotoonnel explique l'importance de la photographie et les différentes facettes de celle-ci présentées dans la publication. Après avoir citer les expériences de Marey pour rendre la parole aux bègues grâce à la photographie; l'artcle met Courtonne à l'honneur : "Elle (la photographie) va supprimer le distances : un chimiste françias, M. Henri Courtonne, ne vient-il pas, devançant Edison, d'inventer un apparelil, le Téléphote, dont les lecteurs du Figaro-Photographe auront la primeur et frâce auquel l'image, photographiée à Paris, est électriquemement transportée à Londres, où elle se fixe instantanément ; en sorte qu'on pourra voir d'ici les revues de l'empereur Guillaume, les chasses du Tsar ou la messe de Léon XIII".
L'honneur fait à Courtonne est assez étonnant. Les explications données sur le téléphote restent purement théorique et rien n'est démontré.
Les explications données par Courtonne sont les suivantes (traduction du texte de Photographic Times en attendant de disposer du texte original dans Figaro Photographe) : Tout est mouvement, tout est vibration le son, la lumière, comme le dit Fresnel. Lippmann en conclut que l'enregistrement des vibrations lumineuses était aussi possible que l'enregistrement de celles du son ; la vision est un mouvement d'atomes vibrant entre eux-mêmes, dit Euler, et Courtonne conclut que la transmission des vibrations de la vision sera aussi possible que la transmission de celles du son.
Ceci étant compris, Courtonne, par un raisonnement dont la physiologie est identique à ce raisonnement de Lippmann, dit :
1. Théorie. Les mouvements de l'air sont enregistrés dans le tube de l'organe et produisent le son, de même, les mouvements de la lumière sont enregistrés dans une lentille et produisent le rayonnement, le prisme. Même ces derniers sont enregistrés dans une couche de mercure et ils produisent la couleur, la fixation de l'image.
2. Mais les mouvements de l'air sont transmis par le téléphone (transmission du son de la voix). Dès lors, pourquoi les mouvements de la lumière ne seraient-ils pas transmis par le télégraphe (transmission de la vision de la lumière) ? Organisés de manière identique, les deux mouvements devraient agir de manière identique selon une loi identique.
3. Mais comment l’air, le son et la lumière agissent-ils ? Au moyen d’un appareil composé de ces organes : une plaque qui perçoit le son, un fil qui le transmet, une plaque qui le reçoit. La plaque percevante perçoit le son, et la plaque réceptrice le reçoit, car elles sont chimiquement constituées pour percevoir et recevoir les vibrations du son.
4. Par conséquent, il suffira, pour transmettre la vision, de construire un appareil qui sera composé de trois organes : une plaque qui percevra la lumière, un fil qui la conduira, une plaque qui la recevra ; les deux plaques devront être chimiquement constituées pour percevoir et recevoir la vibration de la lumière.
5. Mise en pratique. Ainsi, la lentille et la plaque
revêtues de bromure de gélatine possédant déjà la double propriété, l'une de percevoir les vibrations de la lumière, l'autre de les recevoir, il suffira, pour les transmettre, de transformer la plaque perceptive d'un téléphone en une plaque photographique, par l'ajout d'un film sensible afin que l' image fixée par la lumière soit transmise par le fil qui transmettra sur la plaque réceptrice, également modifiée, les vibrations de la lumière au lieu de celles de l'air.
Ce principe, dont les données ci-dessus constituent les principaux données, ayant été établi, Courtonne se mit au travail et, le 22 juillet 1889, il envoya à l' Académie des sciences un document cacheté, portant le numéro 4433, contenant la description de sa conception audacieuse mais rationnelle. Depuis lors, il l'a mise en pratique. Des preuves ont été obtenues.
Un appareil composé d'une lentille fixe reliée à une chambre noire, elle-même fixée à un téléphone dont les deux plaques ont été photosensibilisées, a été exposé devant un obturateur. L'image s'est fixée de manière inaltérable sur la première plaque phototéléphonique ; le fil a transmis l'image, la seconde plaque phototéléphonique l'a reçue. Cependant, le courant électrique devait posséder une force suffisante pour la perception de l'image, mais trop forte pour la fixation nette de l'image reçue. Il a donc fallu concevoir un mécanisme qui développe le courant électrique avec l'intensité nécessaire à la perception, puis le diminue progressivement pour obtenir une fixation nette
Le premier appareil était très imparfait. Courtonne ayant appris qu'Edison était sur la piste d'une découverte similaire; décida de rendre publique ses expérimentations, et déposa un plus à l'Académie. Le pli ne sera ouvert qu'à sa demande. Selon Le Figaro les conséquences de la téléphotographie ne doivent pas être surestimées. Demain, il sera possible de voir depuis Paris l'image d'un homme fumant à Saint-Petersbourg.
La confusion semble entretenue entre téléphotographie et vision à distance. Aucun autre journal français ne rappotera ses propos. Le nom de Courtonne sera par contre cité dans la presse britannique et américaine. Dès le 21 juillet, Le Figaro publie la traduction d'un article consacré par The Daily Mail à son initiative. Le 30 décembre 1889, sous le titre "Telephotography" la très sérieuse revue Photographic Times propose une traduction détaillée de la proposition de Courtonne, mais avec une note en bas de page qui exprime un certain scepticisme : "Nous laissons à Figaro-Photographe la responsabilité de la théorie et de la physique décrites." Aux Etats-Unis, le nom de Courtonne continuera à être cité dans la presse quotidienne jusqu'en 1894, en particulier dans les rapides synthèses historiques publiée à l'occasion de l'apparrition d'une nouvelle proposition (Amstutz, Houston,..).
Courtonne a-t-il réellement cru au potentiel de son appareil ou a-t-il été la victime involontaie d'une imposture ? Le 17 septembre 1892, on peut lire dans le Western Electrician dans un article "Electricty at the World's Fair" relatif à l'Exposition universelle de New York
"H. E. de Ville, de Paris, était à Chicago la semaine dernière pour représenter une société française qui projette de transmettre, par voie électrique, et de reproduire dans d'autres villes, des photographies des événements qui se tiendront le mois prochain à Jackson Park et de la revue navale de New York. M. de Ville affirme que l'invention, dont sa société détient les droits, a été conçue par M. Henri Courtonne, un chimiste français. Ce dernier travaille assidûment depuis plusieurs années à perfectionner le système, avec l'aide de nombreux scientifiques français de renom. M. de Ville ne prétend pas comprendre la méthode employée ni les principes sous-jacents. Il indique que l'invention bénéficie d'un important soutien financier et que sa visite à Chicago a pour seul but d'organiser la transmission des photographies à New York et dans d'autres villes. Dans une interview, M. de Ville déclare :
« Les New-Yorkais peuvent rester dans leur ville et assister aux discours et à la cérémonie d'inauguration. Ils peuvent même séjourner à New York ou à San Francisco et vivre l'Exposition universelle avec la même intensité que s'ils étaient à Jackson Park, et ce, quasiment simultanément. Nous savons que c'est possible. Mais nous souhaitons, si possible, reproduire cet effet à Londres, Paris, Madrid, Berlin, Rome et Saint-Pétersbourg. Notre projet bénéficie d'un tel soutien financier, énergétique et d'une telle détermination qu'il est tout à fait envisageable de surmonter l'obstacle que représente le gaspillage d'eau que représente l'Atlantique. Si tel est le cas, l'Exposition sera véritablement l'Exposition universelle de Chicago. Car, jour après jour, pendant les six mois de ce grand événement international, les images, les scènes et les expositions de Jackson Park seront reproduites à l'identique dans tous les grands centres du monde civilisé. »
On ne trouve nulle part dans la presse française mention de la collaboration de nombreux scientifiques français, d'un soutien financier ni de la création d'une quelconque société commerciale. Encore moins d'un brevet. Le fait que ce H.E. de Ville se déclare incapable d'expliquer les principes de l'appareil a dû susciter la méfiance.
Faute d'information plus détaillé, il est impossible de savoir à ce stade quel était le concept de Courtonne. Peut-être sera-t-il possible de retrouver un jour son pli déposé à l'Académie des Sciences ou des archives conservées par la famille, qui pourraient nous en dire plus.
Henri Courtonne, mort en 1940 à l'âge de 86 ans, aura pu assister aux développements de la téléphotographie, démontrée en 1902 par Arthur Korn (qui le mentionne brèvement dans son Handbuch fur Photontelgraphie und Telautographie, 1911) et à la naissance de la télévision dans les années 20.

Le Figaro, 21 juillet 1892

Cambridge Daily News, 18 July 1892
The Photographic Times, New York, 30 December 1892

Western Electrician, 17 September 1892
André Lange 9 avril 2023 ; dernière révision 1 mars 2026

