DOSSIER EDISON
4. Le mythe du "sorcier de Menlo Park"
L'attribution fantaisiste de l'invention du téléphonoscope n'est qu'une illustration parmi d'autres du véritable mythe qui, dès la fin des années 1870, entoure le "sorcier de Menlo Park".
Wyn Wachhorstt (1) a bien montré que ce mythe se constitue dès les années 1877-1878, après l'invention du phonographe, la "machine qui fait parler les morts", autour d'un certain nombre d'anecdotes biographiques répétées à l'envi mais aussi d'associations à des mythes pré-existants (le magicien, Prométhée, Faust, Napoléon, le Professeur...). L'attribution à Edison de pouvoirs surnaturels dans ses capacités d'inventeurs est souvent illustrée par des plaisanteries telles que celle publiée le 1er avril 1878 par le New York Daily Graphic où on le crédite de l'invention d'une machine qui va "nourrir la planète entière en fabriquant des biscuits, de la viande, des légumes et du vin à partir de l'air, de l'eau ou de la terre". La couverture de la même publication, le 19 juillet 1879 représente l'inventeur en magicien, En juillet 1880, le magazine londonien Design and Work, ironise sur le fait que l'on attend toujours le diaphote annoncé par Edison (cité dans The Operator, July, 15, 1880).
En France, le mythe d'Edison est notamment véhiculé par le magazine L'Illustration mais aussi par Le Figaro. Le roman L'Eve future de Villiers de l'Isle Adam - dont la première publication sous forme de feuilleton commence dans Le Gaulois en septembre 1880 - se présente explicitement comme un exercice sur ce mythe. Edison y est présenté comme l'inventeur de l'andréide, pure entité "magnéto-électrique" (2).
Albert Robida, directeur et principal auteur et illustrateur du magazine La Caricature, est un des plus imaginatifs pour jouer du mythe (3). La couverture du n°1 de cet hebdomadaire, paru le 3 janvier 1880, croise d'ailleurs habilement le mythe d'Edison avec celui d'Emile Zola : sous le titre "Nana-Revue" une pulpeuse Nana rousse se penche, d'une manière assez allusive, sur un "photo-phonographe". Dans le n°2, du 10 janvier 1880, on trouve, parmi les "Prédictions pour l'année 1880" :


Albert ROBIDA, "Nana-Revue", La Caricature, n°1, 3 janvier 1880
Albert ROBIDA, "Le fidélimètre d'Edison", La Caricature, n°25, 19 juin 1880

Edison en magicien, The Daily Graphic, 19 July 1879.
(1) W.WACHHORST, Thomas Alva Edison. An American Myth, The MIT Press, Cambridge MA, 1981. Il resterait à étudier le versant européen de ce mythe.
(2) Villiers de l'Isle-Adam, dont l'oeuvre s'inscrit dans le mouvement, issu du romantisme, de critique du positivisme scientifique, s'était documenté de manière assez précise sur les travaux d'Edison avant d'écrire son roman. On ne trouve pas dans l'Eve future de référence à un éventuel appareil de transmission des images à distance. Pour une analyse de ce roman, voir NOIRAY, J., Le romancier et la machine dans le roman français (1850-1900). Tome II, Jules Verne - Villiers de l'Isle Adam, Librairie José Corti, Paris, 1982.
(3) Voir notre contribution LANGE.A., "Entre Edison et Zola : Albert Robida et l'imaginaire des technologies de communication", in COMPERE D. (sous la direction de), Albert Robida. Du passé au futur, Encrage, Paris, 2006, pp.89-119..
Le n°5 de La Caricature du 31 janvier 1880 évoque dans "Edison for ever" l'invention de la lampe électrique. Le n°25, du 19 juin 1880, se délecte d'une "Nouvelle et merveilleuse invention d'Edison : le fidélimètre", appareil permettant aux maris de mesurer à distance le degré de fidélité de leurs épouses. Un Edison souriant, en extension, est représenté en couverture et les cinq lettres de son nom répétées à l'envi. Dans le n°49, un article de Higrec, "Le téléphodore" attribue à Edison l'invention d'un appareil permettant la transmission à distance des odeurs.
"SCIENCES - Le savant Edison poursuivra ses recherches: il inventera la télé-claque, pour donner des gifles à distance, le phono-revolver, pour duels, et trouvera enfin, après des années de recherche, le télémaire, pour marier les Américains célibataires, toujours plus occupés, avec les plus lointaines neautés de toutes les parties du monde. Plus de temps perdu, grâce à cet admirable instrument, on s'abonne à la Société des télémaires internationaux et, crac ; on est époux!
Parmi les inventions destinées à révolutionner le monde en 1880, nous devons mentionner aussi le télétramway, toujours Edison, qui supprime les omnibus et les chevaux et permet d'expédier les voyageurs comme de simples dépêches.

"Revue électrique", Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 5 novembre 1881.

"Le téléphodore, La Caricacture",
n°49, 4 décembre 1880
