Le roman Het televisie experiment de Bert 

Histoire de la télévision
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Les thèmes du miroir magique et de l'éponge enregisteuse
chez Charles Sorel  (v.1600-1674)

 

 

    

  •  Un romancier frondeur

Charles Sorel occupe dans la littérature française une place historique qui a été  réévaluée à la fin du 20ème siècle : celle de critique du roman héroïque et sentimental. En 1623, il publie un recueil de nouvelles Les Nouvelles françaises dans lequel il critique les conventions littéraires de ce type de littérature. En 1623, il publie l'Histoire comique de Francion, qui connut un succès important et reste son oeuvre la plus marquante. La critique des conventions littéraires est développée dans Le Berger extravagant (1627), que l'on a pu définir comme l'équivalent français du Don Quichotte de Cervantes. Sorel indique dans sa préface qu'il a voulu faire un livre «qui fust le tombeau des romans », un «anti-roman». Il imagine un personnage, Louis, qui se prend pour le berger Lysis.

  •  Deux miroirs magiques

Le thème du miroir ayant joué un rôle important dans la poésie médiévale et dans les romans sentimentaux des 14ème et 15ème siècles, il n'est pas étonnant qu'on le retrouve, de manière parodique dans l'oeuvre de Sorel. Outre de nombreux jeux sur le mythe de Narcisse et de son miroir, on repère dans le Berger extravagant deux "miroirs magiques", permettant de voir à distance et d'épier la vie privée de ses voisins.

Le premier miroir magique est évoqué lorsqu'un certain Fontenay se moque de Lysis, le berger extravagant :

" (...) Il y avoit avec Hircan un de ses cousins qui s' apelloit Fontenay, lequel l'estoit venu voir. Il s'esbahyssoit fort de ce que disoit Lysis, n'ayant jamais rien ouy de plus extravagant. Il tira à part un valet de la maison, et luy demanda s'il ne le connoissoit point. Il luy respondit qu'il ne sçavoit autre chose de luy, sinon que c'estoit un homme qui estoit devenu fou pour trop aymer Catherine la servante de chambre de Leonor. Il en fut encore plus estonné : car il connoissoit cette fille, et ne la trouvoit pas capable de donner tant d''amour. Il sçavoit bien qu' elle estoit blanche, et qu'elle avoit les cheveux un peu blonds, mais qu'aussi avoit elle en recompense des traits de visage assez desagreables, pour estre estimee laide. N''estant donc pas satisfait il parla de cecy à Hircan, qui luy dit en peu de mots la maladie de Lysis. Comme il la sçeut il s'en alla aborder hardiment le berger, et luy dit, je vous supplie de pardonner à ma curiosité, si je vous demande qui vous estes. Vous voyant parler d'une façon toute extraordinaire, j'ay un desir extréme de l'aprendre. Tous ceux à qui je m'en suis informé ne m'en ont rien dit qui me satisface. Je ne refusay jamais à homme qui vive ce que tu me demandes, dit le berger, scaches que je suis Lysis, et cela te suffise. Cela n'est pas assez ; reprit Fontenay. Apren donc, repartit le berger, que je suis l' amant de la belle Charite. Tout cela n' est rien, luy dit l' autre, de qu' elle profession estes vous ? Que tu és importun ! Dit Lysis. Ne voy-tu pas que je suis berger ? Mon habit ne le fait-il pas connoistre ? Or afin que tu ne t' ataches point aux mots, et que tu ne prennes pas les choses au pied de la lettre, je t'apren que je ne suis pas de ces rustiques qui sont dans les champs : je suis de ceux dont l'on escrit les histoires dans les romans qui se font aujourd' huy, et dont les comediens representent les actions sur leurs theatres. Ma foy nostre maistre (dit Fontenay, qui ne pouvoit rien celer de ce qu'il pensoit) je pense que vous estes le successeur de Dom Quixote De La Manche, et que vous avez herité de sa folie. Apres avoir esté chevalier errant, il voulut estre berger, mais il mourut sur ce dessein, et je croy que vous voulez estre berger au lieu de luy, et que vous l'imitez en vos extravagances. Vous avez menty, s' escria Lysis, je ne fay rien que de mon invention propre, je n'imitay jamais celuy que vous dites, et si j'ay leu son histoire, ce n'a esté qu' en passant. C'estoit un fou, qui s' maginoit qu'il estoit l'amant de Dulcinee, sans jamais l'avoir veuë, au lieu que j'ay cét avantage d'entretenir tous les jours Charite. Il n'entendoit rien à chercher la souveraine felicité. Ce n' est point dans les armes qu'elle se rencontre : on n'y reçoit que de la peine, et l'esprit y devient brutal ; c' est à garder les troupeaux qu' il y a du profit et du contentement. Fontenay voyant que ce berger entroit en courroux, luy dit pour l' irriter d' avantage. Tu me demens infame, sçache que j' en veux avoir la raison. Qui penses-tu estre ? Tu és dans le mespris de tout le monde. Cette Charite pour qui tu souspire ne tient conte de toy, et c' est pour moy qu' elle a de la passion : tous les jours elle me recherche, et neantmoins je ne me laisse point aller à ses apas ; car j' ay une infinité d' autres plus belles maistresses. Ce fut a ce coup que Lysis se mit en colere tout a bon ; il s' en alloit desja vers Fontenay pour le fraper, mais Hircan le retint par le bras, et le mena promener d' un autre costé tandis que Clarimond entretint son ennemy. Lysis demanda à Hircan s'il n''avoit point quelque miroir magique dans lequel il pust voir s' il estoit vray que ce Fontenay fust aymé de sa bergere. Hircan luy respondit qu'il avoit cassé le sien de despit qu'il avoit eu d' y voir une de ses maistresses entre les bras d'un de ses rivaux, et qu'il n'avoit pas encore eu le loisir d'en faire un autre, mais qu' il pourroit bien sçavoir ce qu'il desiroit par quelque autre moyen ; et qu' au reste si Fontenay l' offençoit en quelque façon que ce fust, il luy en feroit avoir la vengeance. (...) (vol. III, p.611)

Une seconde allusion au miroir magique se trouve dans les propos d'un des personnages qui entoure Lysis, un certain Philiris, lequel reconnaît qu'il ne "manque point de consolation car l'image de ma belle bergère m'est toujours présente devant les yeux". :

"(...)Je croy mesme quelquefois que la belle Diane me veut tant de bien qu' elle raporte à Basilee l'estat où elle me void, et qu' elle me pourra aussi representer l'estat où est Basilee, comme si sa face estoit un miroir où par quelque science secrette l'on pust voir les choses esloignees.". (vol.II, p.155)

  • L'éponge enregistreuse

On attribue également  à Charles Sorel le fantaisiste récit de voyage dans les mers australes Le courrier véritable, « Du Bureau des Postes estably pour les nouvelles heterogenées le dernier jour d’avril 1632 », publié de manière anonyme en 1632 et que l'on retrouve dans deux recueils de "variétés galantes" dont Sorel avoua la paternité : Nouveau recueil des pieces les plus agreables de ce temps, ensuite des Jeux de l’Inconnû (1644), et  Recueil de pieces en prose les plus agreables de ce temps (1650).

 

En date du 23 avril 1632, on trouve le récit d'un Capitaine Vosteloch, de retour de voyage dans les mers australes. Les peuplades rencontrées disposent d’une étrange technologie de communication à distance : l’éponge.

"Ce qui nous étonne davantage et qui nous fait admirer la nature, c’est de voir qu’au défaut de découvrir par écrit nos pensées à ceux qui sont absents, elle leur a fourni de certaines éponges qui retiennent le son et la voix articulée, comme les nôtres font les liqueurs : de sorte que, quand ils se veulent mander quelque chose, ou conférer de loin, ils parlent seulement de près à quelqu’une de ces éponges, puis les envoient à leurs amis, qui les ayant reçues en les pressant doucement, en font sortir ce qu’il y avait dedans de paroles, et savent par cet admirable moyen tout ce que leurs amis désirent ".

Ce texte, qu'il est intéressant de restituer dans le contexte du début des recherches acoustiques au 17ème siècle n'a pas manqué de retenir l'attention des archéologues du son.

Charles Sorel, Estampe de Michel Lasne (Musée Carnavalet)

André Lange, 1999. mise à jour avril 2019