EDISON ET LA VISION A DISTANCE
L'observation des ondes électromagnétiques
et la théorie de la "force éthérique" (1875-1876)
L'histoire de la physique attribue à Heinrich Hertz la découverte des ondes électromagnétiques, dont il a démontré l'existence par ses expériences de 1887-1888. Il est cependant reconnu divers historiens de la T.S.F. que différents praticiens de l'électricité avaient observé les mêmes phénomènes que Hertz, mais en l'absence d'un cadre théorique développé. Parmi eux figurent Thomas A. Edison et son assistant Charles Bachelor.
Les expériences de 1875
Le 22 novembre 1875, Edison, qui travaille à l'épque sur les questions de télégraphie et ne dispose pas encore de la renommée que lui donnera l'invention du phonographe, remarque des phénomènes qu'il attribue à une «force éthérique» pendant qu'il travaille avec un appareil acoustico-télégraphique. Au cours de ses expériences, Edison remarqua des étincelles entre des parties de cet appareil qui n'étaient pas conductrices. De telles étincelles avaient déjà été observées dans d'autres équipements télégraphiques soumis à des courants oscillants rapides — la télégraphie acoustique impliquait des vibrations à haute fréquence, de l'ordre de plusieurs centaines de cycles par seconde — mais Edison les étudia comme une nouvelle force potentielle.
Le 24 novembre, Bachelor note :
"Nous avons testé notre nouvelle force sur un fil télégraphique reliant Newark à New Brunswick, puis à New York et retour à Newark. Nous avons connecté X du vibrateur présenté dans les articles précédents à l'extrémité du fil et obtenu des étincelles à l'autre extrémité avec un morceau de fil de fer tenu à la main, démontrant ainsi que cette force peut être transmise sur de longs fils télégraphiques. Nous avons ensuite mis à la terre le fil auquel le vibrateur est connecté et avons encore obtenu une étincelle, démontrant ainsi que cette force peut être transmise
sur des fils de fer non isolés enterrés, par exemple la gaine du câble transatlantique."
Edison et Bachelor travaillent de manière intensive sur cette question en décembre 1875 et janvier 1876. Ils conçoivent un etherosocope pour observer les décharges d'étincelles.
Dès le 29 novembre Edison fait des déclarations à la presse sur cette "force éthérique". Un article du New York Herald, paru le 1er décembre 1875, décrit la "force éthérique" telle que présentée par Edison :
"Cette force, ou principe, est issue directement de l'électricité et du magnétisme. Le fonctionnement d'un circuit télégraphique ordinaire offre le moyen le plus simple de la mettre en évidence, et c'est par cette méthode que sont menées les expériences actuelles. Lorsque le circuit est ouvert ou interrompu, l'électricité stockée dans la bobine magnétique par le passage d'un courant continu est soustraite artificiellement. C'est en soulageant ainsi l'aimant que réside l'invention. Jusqu'alors, l'énergie stockée dans l'aimant se dissipait inaperçue dans l'air, sans que l'on s'aperçoive qu'elle avait acquis une nouvelle
nature et possédait des propriétés plus précieuses que celles de l'électricité elle-même. Edison remarqua que le contact accidentel d'un fil avec le noyau de l'aimant provoquait la production d'une étincelle brillante particulière lorsqu'une substance métallique était appliquée sur celui-ci. Bien que ce phénomène ait été fréquemment observé, il fut amené à en rechercher l'origine et fut étonné de constater que cette nouvelle manifestation ne réagissait pas aux tests appliqués pour détecter la présence d'électricité, qu'elle soit inductive ou statique. Le galvanomètre restait insensible ; la délicate feuille d'or de l'électroscope ne présentait aucun signe de déviation ; la langue ne percevait aucune sensation ; la bouteille de Leyde chargée avec cette étincelle ne possédait aucune propriété conférée par un contact électrique. En un mot, la manifestation était non électrique. C'était la manifestation, reconnue pour la première fois, d'un principe jusque-là enfoui dans les profondeurs de l'ignorance humaine.
(...) Il semble donc que cette nouvelle force ne soit pas affectée par le contact avec la terre, mais qu'elle fonctionne indépendamment de la nécessité d'isolateurs. C'est là que réside son immense intérêt pratique. Les dispositifs encombrants nécessaires à la transmission de l'électricité ordinaire, tels que les poteaux télégraphiques, les bornes isolantes, les gaines de câbles, etc., peuvent être éliminés du problème de la transmission télégraphique rapide et économique, permettant ainsi une économie considérable de temps et de main-d'œuvre. Les câbles sous-marins fonctionnant grâce à la force « éthérique » ne coûtent qu'une fraction du prix des lignes actuelles, encombrantes. Les fils peuvent être posés dans la terre ou dans l'eau. Les méthodes et mécanismes existants peuvent être complètement révolutionnés.
(...) La théorie de M. Edison sur l'énergie « éthérique » est la suivante : «Dans certaines conditions, l'énergie thermique peut être transformée en énergie électrique, puis, dans d'autres conditions, en énergie magnétique, et de nouveau en énergie électrique, toutes les formes d'énergie étant interchangeables entre elles. Il s'ensuit que si l'énergie électrique, dans certaines conditions, est transformée en énergie magnétique dans d'autres conditions, elle pourrait être transformée en une force totalement inconnue, soumise à des lois différentes de celles de la chaleur, de la lumière, de l'électricité ou du magnétisme. Tout porte à croire que l'énergie éthérique est cette nouvelle forme. La seule manifestation de sa présence, consignée avec une précision scientifique, est celle du chimiste allemand Ruchenbach, qui remarqua qu'un électroaimant, dans certaines conditions et placé dans une pièce sombre, devenait lumineux lorsque les mains de personnes à la constitution particulière étaient approchées des pôles. Ce phénomène, inexplicable pour Ruchenbach, s'explique aisément par la théorie éthérique. »
Edison obtint le soutien de diverses personnalités, telles que le Professeur Henry Mortin, qui l'aida à faire des expériences au Stevens Institute of Technology d'Hoboken, ou que le neurologiste George Beard qui l'aida à faire une démonstration, le 16 décembre à la Polytechnic Association of the American Institute of New York.
Le 18 décembre 1875, un article de Scientific American rend compte de ces expériences :
«Par ce simple moyen, des signaux ont été transmis sur de longues distances — par exemple, du laboratoire de M. Edison à sa résidence située dans une autre partie de la ville —, la seule liaison étant le réseau ordinaire de conduites de gaz. M. Edison précise que des signaux ont également été envoyés sur une distance de soixante-quinze milles, en circuit ouvert, en raccordant un fil conducteur à la ligne télégraphique de la Western Union. »
Les polémiques er l'abandon des recherches
La formulation de cette théorie de "force éthérique" va conduire Edison à affronter des polémiques, qui proviennent en grande partie d'allusions à la "force odique" de Karl Reichenbach, un physicien suspecté d'accointances avec les mouvements spiritualistes. Le New York Times n'héistera pas à se moquer de ce rapprochement. Elihu Thomson et Edwin Houston, professeurs de sciences au lycée central de Philadelphie et membres du Franklin Institute, vérifièrent les expériences d'Edison mais contestèrent la caractérisation du phénomène. Ils publièrent leurs résultats, qui, selon eux, prouvaient que la nouvelle force n'était rien d'autre que l'induction, dans le numéro de janvier 1876 du Journal du Franklin Institute. Après diverses expérienecs et échange de courrriers, Edison finira par se ranger à cette théorie de l'induction. Après avoir rédigé un projet de brevet, il abandonna aussi, apparemment sous la pression de la Western Union avec laquelle il était associé, les recherches pratiques, qui auraient pu le conduire à la découverte de la T.S.F. (Israel, 1998, 115).
Edison reviendra cependant sur la transmission électrique de signaux et obtiendra en 1885 un brevet relatif à des antennes.
Les travaux de David Edward Hughes (1879)
A l'automne 1879, David Edward Hughes, physicien et inventeur anglo-américain, qui était en conflit avec Edison sur l'invention du phonographe, découvre que des étincelles engendrent un signal radio pouvant être détecté par un récepteur téléphonique de sa conception. Il expérimente un spark-gap transmitter and receiver comme moyen de communication à distance et démontre sa capacité à émettre et recevoir des signaux codés en Morse jusqu'à une distance de 200 à 400 yards (182,9 mètres à 365,8 mètres). Il fut cependant découragé dans ses travaux par le Professeur George Gabriel Stoke, qui invoqua lui aussi l'induction. Hughes ne publia pas ses travaux et il fallu attendre la publication des articles de Heinrich Hertz en 1888 sur les ondes électromagnétiques pour qu'un cadre théorique nouveau soit accepté par la communauté scientifique et ouvre la voie à l'invention de la T.S.F.
La présentation de l'etheroscope à l'Exposition internationalde de l'Electricité (1881)
Dans l'inteview qu'Edison donna en juillet 1922 à l'écrivain irlandais Shaw Desmond (paru le 1er août 2022 dans le journal français Excelsior et publié en syndication aux Etats-Unis à partit du 5 août 1922), l'auteur indique qu'Eidson a fait une démonstration de la force éthérique à l'Exposition universelle de Paris en 1881. La lettre que l'assistant d'Edison, Charles Bachelor, adresse le 10 juin 1881 à Theodore Puskas, qui est en charge de la préparation du stand Edison à l'Exposition dresse la liste des appareils qui seront présentés et mentionne un "set apparatus for demonstraaing the "Eheric Force"(citée in The Papers of Thomas A. Edison, vol. 6, pp.70-71). On ne trouve pas trace de démonstration dans la presse de l'époque. La lampe Edison a beaucoup plus retenu l'attention des visiteurs.
La reconnaissance a posteriori du caractère précurseur des recherches d'Edison et de Hughes
Dans un article "Pioneer Work in Ether Waves" publié en septembre1923 dans Radio News, Sir Oliver Lodge, qui fut un des pionniers de la T.S.F. en Grande-Bretagne, a reconnu le caractère précurseur des recherches d'Edison et de Hughes, mais aussi de Joseph Henry, qui dès 1842 avait fait des observations similaires au Smithonian Institute. A propos d'Edison il écrit : "Il n'a pas approfondi la question, car le moment n'était pas venu ; mais il l'a appelée «Force éthérique», un nom qui, il faut bien le dire, nous a agacés ; et aucun d'entre nous ne lui a accordé une grande importance.".
En 1928, un collaborateur d'Edison, Francis Jehl, rappelle les expériences d'Edison sur la force éthérique dans un article intitulé "Edison's Contribution to Wireless"(Edison Monthly, December 1928). Il développera ce thème dans Menlo Park Reminisences, Vol.1, Edison Institute, 1937.
L'historien des sciences Ian Wills a consacré un ouvrage à cet épisode. Selon la découverte expérimentale d'Edison aurait pu le conduire à être un des pionniers de la télégraphie sans fil. Mais alors qu'il procédait par essais et erreurs dans ses argumentations, il n'a pas évolué dans sa conception théorique et n'était pas en position de force par rapports aux physiciens universitaires.
A.L. 19 mars 2026. Révision 23 mars 2026

Appareil utilisé par Edison pour les démonstrations de la "force éthérique"
"The Discovery of Another Form of Electricity", Scientific American, 25 December 1875

Représentation des scintillements de la force éthérique dans le Notebook d'Edison
(TAEM 8:10)
Elements de bibliographie
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HUGHES I. and EVANS D.E., Before We Went Wireless David Edward Hughes, FRS : His Life, Inventions, and Discoveries (1829-1900), Images from the Past, 2011
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ISRAEL P., Edison : a life of invention, John Wiley, New York, 1998.
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JEHL F., Menlo Park Reminisences, Vol.1, Edison Institute 1937
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NIER, K. et al., The Papers of Thomas A. Edison: From Workshop to Laboratory, June 1873-March 1876. Johns Hopkins University Press, 1991
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WILLS, E., Thomas Edison: Success and Innovation through Failure, Springer, 2019

Etheroscope conçu par Edison pour observer les étincelles. de la "force éthérique". "Boîte noire" avec œillère extensible, utilisée par Edison pour démontrer la force éthérique. À l'intérieur se trouvaient des vis micrométriques à pointes de graphite espacées de manière à former un espace, dont l'écart pouvait être augmenté ou diminué. Edison découvrit des étincelles jaillissant de part et d'autre de cet espace, différentes de tous les phénomènes électriques connus Cette boîte fut envoyée par M. Edison à Paris où Charles Batchelor présenta sa découverte devant des scientifiques européens en 1881.

Extrait de l'interview d'Edison avec Shaw desmond, The Indianapolis News, 5 August 1922
