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Le colonel Alexander Thomas Fraser écrit à Edison - Vision à distance, sélénium et
tentative d'explication biblique
 

Lettre d'Alexander Thomas Fraser à Thomas A. Edison, 11 July 1889

Source : Edison's Papers / Thomas Edison's National Park /Rutgers University

Colonel Alexander Thomas Fraser (1839-1910),
Royal Engineer et polygraphe

 

L'auteur de cette lettre n'est pas, comme le suggère l'édition numérique des Edison's Paper Arthur Fraser mais le Lieutenant colonel  britannique Alexander Thomas Fraser (1839 - Inverness, 17 octobre 1910). Celui-ci est facilement identifiable par la référence à la brochure Darkness on the Land of Egypt ciée dans sa lettre à l'inventeur et qu'il a effectivement publiée en 1884.  Généralement désigné comme A. T. Fraser,  d'origine écossaise, l'ingénieur écrit à Edison en 1889 pour discuter de son annonce d'une far sight machine. De la même manière que le chimiste Henri Courtonne en France au même moment, il ne peut s'empêcher de réagir à l'annonce d'Edison d'un projet de far sight machine. 

 

A.T. Fraser a passé l'essentiel de sa carrière en Inde dans le corps des Royal Engineers, un corps d'élite de l'armée britannique spécialisé dans l'ingénierie, les fortifications, les cartes et les infrastructures, où il est déjà présent comme lieutenant en juillet 1858. Il a fait un séjour au Moyen-Orient en 1881 et publie An Historical Review of the Principal Jewish and Christian Sites at Jerusalem. Il sert comme ingénieur royal à Madras dans le 52e Régiment, avant de devenir superintendant des travaux publics à Trichinepaly (Madras). Il a visiblement joui d'une reconnaissance et de contacts dans les milieux scientifiques britanniques et était bien au fait des développements récents en physique et dans le domaine des communications.

 

Il publie des articles dans Chemical News, The Engineer  et Nature. Il a notamment publié en 1881 un long article "On Telephone Apparatus" dans la revue Professional papers on Indian engineering. qui se termine par une évocation du tout récent photophone de Graham Bell. Passionné par les questions bibliques, il publie en 1886 une tarduction du grec The second advent  de Cyril, Evêque de Jerusalem au IVe siècle. En 1892, il publie Land improvement in India on engineering and agricultural principles. Viennent ensuite en 1905 The Drift of Buddhism from India, to the Mongols, and Thibet. With a map of the religions of the world et en 1909 un ouvrage de géologie The Volcanic origin of Coal and modern Geological theories.

 

Lorsqu'il écrit à Edison. Il semble qu'il prend sa retarite en 1890 avec le grade de colonel. En 1892, il est membre du Comité exécutif de l'Engineering Society of the  School Practical Science. En 1896, il propose dans le Journal of Society of Arts une ligne ferroviaire entre l'Egypte et l'Assyrie, traversant le Sinaï, qui serait une voie terrestre vers l'Inde. Il est allé à la fin du siècle à Aqaba pour examiner les possibilités d'un tel projet, qui évidemment aurait nécessité l'accord des autorités ottomanes.

La lettre à Edison

Si l'on en croit Fraser, et cela n'a rien d'invraissemblable, il aurait fait des expériences avec  le sélénium en 1880-1881. La Royal Military School of Engineering de Chattam, où il a fait ses études, avait été pionnière dès 1873, dans les études sur le sélénium (Lt Sale, Abney). Nombré d'électriciens, ingénieurs et chimistes anglais se sont ensuiite intéressés au sélénium après la proposition d'oeil électrique des frères Siemens et l'annonce du dépôt d'un pli cacheté par Graham Bell, dont les Britanniques, à l'instar des Professeurs Ayrton et Perry, pensent qu'il s'agit d'une invention relative à la vision à distance, alors qu'il s'agit de la description du photophone, appareil de transmission sans fil des sons,  par recours aux propriétés du sélénium. La lettre publiée le 20 avril 1880 par Ayrton et Perry donne lieu à plusieurs contributions publiques. L'affirmation de Fraser à Edison qu'il a dès 1880 fait des expérienecs et conçu un appareil est donc plausible, à défaut d'être vérifiable. 

L'originalité du système décrit par Fraser est de recourir à deux disques mobiles à rotation rapide sur lesquels dont l'un est muni d'une tige de sélénium. L'ensemble est encore bien sommaire, mais on peut percevoir l'esquisse d'une réflexion sur l'analyse de l'image et sa recomposition jouant sur la persistance rétinienne qui est d'une logique assez proche à celle que Nipkow développera pas dans son brevet de 1884. 

La rencontre avec Warren De La Rue, évoquée dans la lettre était tout à fait pluaisble. De La Rue était un pionnier en chimie, astronomie et photographie, mais aussi en électricité – il améliora la pile Daniell (une batterie primitive), étudia les décharges électriques dans le vide (précédant les ampoules à incandescence) et travailla sur des phénomènes photoélectriques. Le sélénium, matériau clé dans les expériences de Fraser pour la transmission d'images (pré-television), était lié à la photoconductivité (découverte en 1873 par Willoughby Smith, un contemporain). De La Rue, en tant qu'expert en optique et électricité, était un consultant logique pour une idée comme seeing by electricity. Et la moquerie du savant sur le fait que Bell lui-même n'y a pas encore pensé paraît bien un souvenir vécu.

Faute de document plus élaboré que celle lettre, et qui serait effectivement daté de 1880 ou 1881, on ne peut évidemment assurer que le Colonel A.T. Fraser n'a pas antidaté son projet d'appareil. Comme quelques un de ses collègues, il revendique la priorité dans l'idée d'avoir imaginé un appareil de vision à distance recourant au sélénium. 

La brochure Darkness on the Land of Egypt à laquelle il fait référence dans la lettre à Edison nous conduit à relativiser la crédibilité du colonel polygraphe.

​L'obscrurité en Egypte et la pensée obscure.​

Il a publié différents ouvrages et notamment (en 1884, avec réédition augmentée en 1886 et 1905)

 

La première édition de Darkness in the Land of Egypt in the Dwelling of the Chikdren of Israel. An Indication to Antiquity of the Prevalence of Light and Heat  throughout the Universe est parue en 1884 chez l'éditeur londonnien Edward Stanford. Une édition augmentée  est parue en en 1886 et une troisième édition en 1905.

Cette brochure ne se laisse pas résuler en peu de mots. Un article paru dans le Madras Weekly Mail, 28 April 1886, donne un aperçu de son contenu :

Le titre complet de la brochure constitue en lui-même un paradoxe de haut vol(...). Ce que l’auteur entend par « indication pour l’Antiquité » n’est pas très clair, mais puisque les « forces » dont il parle sont à peine moins « obscures » que le langage employé, il y a probablement un sens caché. On peut considérer cette brochure comme une tentative d’explication, fondée sur des principes physiques, de la neuvième plaie d’Égypte, durant laquelle, comme le rapporte l’Exode, «il y eut d’épaisses ténèbres au pays d’Égypte pendant trois jours ; on ne se voyait point, et nul ne se levait de sa place pendant trois jours; mais tous les enfants d’Israël eurent de la lumière dans leurs demeures.»

 

Le problème est donc manifestement complexe, car toute explication satisfaisante doit rendre compte non seulement de l'obscurité dans les maisons des Égyptiens, mais aussi de la lumière dans celles des Israélites. Vers la fin de la brochure, l'auteur admet franchement que le problème «est une énigme qu'il faut aborder plutôt que résoudre, avec les connaissances actuelles sur la théorie de la lumière».

 

C'est peut-être la raison pour laquelle il ne se limite nullement à ce problème, mais consacre une place considérable à d'autres qui semblent n'avoir qu'un lien très ténu avec celui-ci. L'un d'eux est un sujet qui passionne visiblement le vaillant colonel, puisqu'il y revient sans cesse : le pouvoir supposé de certains sages orientaux de percevoir la lumière à distance. Pour notre part, nous reconnaissons que cette question nous intéresse bien plus que les autres, non pas, bien sûr, parce que nous y croyons le moins du monde, mais parce que, de fait, beaucoup de gens dans cette partie du monde y croient fermement. Nous nous souvenons très clairement du cas d'un indigène, un homme instruit et, en apparence, honnête, qui nous assurait avoir possédé ce don et pouvoir lire un document situé à cent milles de distance aussi facilement que s'il était posé sur la table devant lui. Il suggéra même que ce don était détenu par des personnes malveillantes, ce qui avait permis la diffusion de documents confidentiels du gouvernement et des examens de l'Université.

Il apparaît que Fraser ne croît pas à ce type de chose, mais qu'il a proposé, dans la seconde édition, deux types d'explications physiques à la vision à distance. 

 

La première hypothèse est par le moyen des rayons parallèles : Il imagine un dispositif transmettant uniquement les rayons "presque ou tout à fait parallèles".

"Supposons qu'un diaphragme puisse transmettre uniquement les rayons quasi parallèles et parfaitement parallèles ; alors, les détails des surfaces éloignées seraient visibles. Dans ces conditions, le foyer d'une lentille se déplace de façon infinitésimale, car la distance se compte en millions de kilomètres, et le champ de vision qui en résulte est immense. Ainsi, le problème de la vision à distance, que l'on croyait pratiquement résolu en Orient, attend sa résolution logique par la découverte d'un milieu imperméable à ces rayons obliques dont dépend, au foyer, notre vision actuelle.Cela permettrait de voir les caractéristiques de surfaces éloignées, car les étoiles (visibles via des rayons parallèles) changent peu malgré des millions de miles de distance. La clé serait de découvrir un "médium imperméable" à certains rayons obliques, sur lesquels repose notre vision normale."​

 

La seconde hypothèse est par le bias de l'électricité et  du magnétisme : Le magnétisme est décrit comme "l'électricité statique en mouvement". Fraser donne une formule obscure. Il discute de "géométrie d'accommodation" et conclut que l'on peut "voir les objets par leur potentiel" (viewing objects by their potential).

 

Théories sur les ténèbres et la lumière

 

Fraser revient au sujet principal avec des explications basées sur l'optique et le magnétisme. Il évoque le phénomène d'interférence : en utilisant un prisme à angle obtus avec de la lumière monochromatique, on crée des bandes alternées de lumière et d'obscurité. Il propose de courber le prisme pour faire converger les lignes noires en une "surface d'obscurité absolue" projetée via une lentille achromatique. Il suggère des arrangements plus complexes (comme un pentagone de lentilles) pour des effets cosmiques. Les étoiles ne seraient pas auto-lumineuses, mais des points de lumière produits par interférence dans l'espace, via des courants d'hydroègne  traversant l'éther et échangeant des forces. Il y a un excès de matière, d'hydrogène et d'iode dans l'espace.

 

Les rayons du Soleil pourraient avoir été "démagnétisés", causant une "obscurité palpable" (felt darkness). Les Israélites auraient pu utiliser une "composition ou substance naturelle" (placée aux fenêtres, comme du verre moderne) pour altérer les périodes des ondes, polariser les rayons et restaurer la lumière. ​​

Un fou littéraire

Le ton moqueur de l'article du Madras Weekly Mail mais bien en évidence l'excentrisme délirant de Fraser  : les théories sont qualifiées de "rêve magnétique" avec "images fantômes et couleurs iridescentes atténuées". Les idées attribuées à des scientifiques comme Clerk Maxwell ou Sir William Thomson (Lord Kelvin) sont jugées absurdes et mal comprises. Les explications  violent la loi de conservation de l'énergie (on ne peut pas avoir d'obscurité sans bandes lumineuses compensatoires). Les diagrammes proposés sont erronés, et l'idée est incompréhensible. Le critique ironise sur le fait que cela ferait "dresser les cheveux" à ces experts. Fraser est vu comme un "génie original" mais ses idées sont confuses, avec un langage obscur et des digressions.

 

En mélangeant considérations bibliques, philosophie orientale, astrologie, formules mathématiques et référence aux physiciens contemporains, Fraser correspond assez bien à ce qu'André Blavier définissait comme un "fou littéraire" : un auteur publiant des thèses excentriques et pseudoscientifiques exposées sur un mode à la fois spéculatif, démonstratif et obsessionnel. La parution de la seconde édition de la brochure est citée dans des listes de parutions récentes par plusieurs revues scientifiques ou techniques, mais à part le Madras Weekly Mail, aucune d'entre elles ne semble s'être risquée à une recension critique.

La lettre de Fraser à Edison

 

J’apprends, d’après le paragraphe ci-joint de l’Inverness Courier, que vous êtes en train de [maîtriser ?] la vision à distance grâce à l’électricité.

 

C’est un sujet sur lequel vous vous souvenez peut-être que je vous ai écrit il y a longtemps et dont j’étais, je crois, le premier à parler, en y faisant référence dans ma brochure Darkness in the Land of Egypt.

 

Peut-être, sans que cela ne porte atteinte à vos secrets de fabrication, pourriez-vous demander à votre secrétaire de m’informer de l’avancement de votre invention actuelle, qu’elle corresponde à ce que j’ai indiqué ou qu’elle soit tout à fait différente.

 

Je n’y ai pas touché moi-même depuis mon séjour à Londres il y a huit ans, où j’ai expérimenté avec le sélénium, étant occupé par l’aspect théorique de l’électricité et convaincu à l’époque que la vision était aussi réalisable que l’ouïe. 

 

À mon avis, rien de tout cela n’est très simple, et l’appareil est essentiellement celui-ci.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A, A' : barrettes de sélénium

B, B" : objet, verre ou microsocope

C : objectif de lanterne

D : lumière électrique

E : ligne cablée, batterie et terre

Autrement dit, une caméra à une extrémité et une lanterne magique à l’autre, avec un courant électrique entre les deux.

 

La difficulté mécanique réside bien sûr dans l'obtention de deux barrettes ('slides") de sélénium (la barrette de focalisation A et la barette de réception A') identiques au niveau moléculaire. C'était le problème qui me restait à résoudre, faute de matériel de laboratoire.

 

La principale condition à respecter est que les variations de la lumière soient transversales, tandis que celles du son sont longitudinales. Afin de produire un champ uniforme sur chaque barrette, je commencerais par monter une tige de sélénium en forme de S sur un disque isolé  mis en rotation rapide, le petit cercle représentant le champ de vision étant excentré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce à la persistance rétinienne sur de courtes périodes, cela donnerait aux champs de sélénium une structure presque identique, influencée par la lumière incidente. Je ferais la mise au point en partie en déplaçant les lentilles, et en partie en faisant varier la vitesse de rotation de l'un des disques.

 

Il est fort possible que vous ayez d'autres méthodes, plus efficaces, pour y parvenir. Je suis allé à Londres, fin 1880 ou début 1881, voir feu Warren De La Rue au sujet de cette vision par l'électricité. Après lui avoir montré ma méthode, il a dit : « Oh, vous n'y arriverez jamais comme ça. Même Graham Bell n'y a pas encore pensé. » Cependant, j'ai argumenté que si les particules de sélénium dans la barette réceptrice étaient agencées par l'électricité comme résultante des forces transmises par le courant, d'abord comme une marque sonore (?) comme dans le disque du téléphone, alors nous devrions voir.Il semblait alors démuni face à cette notion de résultante, et maintenant cet interlocuteur amical n'est plus, et rien n'a été fait concernant la vision à distance de son vivant. Il existe un autre mode de vision à distance, en entraînant le sens par lequel nous réorganisons les objets selon leur potentiel électrique, mais cela nécessiterait une étude beaucoup plus approfondie.

 

Vous trouverez dans les « Comptes Rendus » de Paris des 9, 16 et 23 janvier, 27 février, 5 novembre et 9 avril 1888, un ensemble d'articles intéressants de M. John Lucas, décrivant une méthode de résolution graphique d'équations de tout degré par l'électricité. Les racines sont tracées sur une plaque métallique circulaire par l'intersection de courbes équipotentielles marquées par des moyens électrochimiques. Il s'agirait d'une invention relativement simple à mettre en œuvre, avec quelques détails supplémentaires par rapport à celle décrite par M. Lucas. 

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Extrait de la deuxième édition de Darkness in the the Land of Egypt, 1886. Ce texte ne figure pas dans la première édition.

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"Darkness in the Land of Egypt";

The Madras Weekly, 28 April 1886

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Dessins de la première édition de Darkness in the Land of Egypt (1884)

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Figure 1 dans la deuxième édition de Darkness in the Land of Egypt (1886)

André Lange, 4 mars 2026

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