Le telediagraph de Ernest A. Hummel (1897-1899)

Ernest A. Hummel
(Source : Frank Leslie's Popular Monthly, April 1901)

Les premiers portraits transmis par télégraphe avec le telediagraph d'Ernest A. Hummel,
The Saint Paul Globe, 6 December 1897
Il s'agit du portrait de Madame H.R. Gibbs, et de celui de Abert Scheffer, La transmission test a eu lieu à la mi-novembre 1897.

Manchester Evening News, 31 December 1897

Dundee Courier 4 January 1898

Hawaian Gazette, 1st March 1898
Ernest A. Hummel, horloger à Saint-Paul, dans le Minnesota, est le grand oublié des histoires des télécommunications et de la phototélégraphie. Il est pourtant le quatrième, après Caselli, Whilloughby, N.S. Amstutz, à avoir réussi la transmission de portraits, sous forme de dessins, par télégraphe et son appareil, le telediagraph, a suscité l'enthousiasme dE Guglielmo Marconi.
Un immigré allemand
Ernest Hummel est né en 1867 en Allemagne. Il est arrivé aux Etats-Unis en 1884. En 1888, il épouse dans le Connecticut à Louisa Vestuaber. D'après les données du des recensements, ils vivaient à Saint-Paul, Minnesota, dès 1890. Ernest A. exerçait le métier d'horloger chez Haman & Co. .Entre 1907 et 1914, Hummel a obtenu une douzaine de brevets d'horlogerie. Il et mort le 10 octobre 1944 à Ramsey County, Minnesota. (Sources : Ancestry.com ; Wiki Tree)
Hummel déclare avoir commencé ses travaux en 1895. Selon lui cette époque, alors qu'il rendait visite à ses parents en Allemagne, il a vu un article de journal avec un portrait. L'image était esquissée sur des lignes perpendiculaires, certaines tracées en travers, d'autres de haut en bas de l'image formant des carrés. "Avec ces lignes, je pouvais voir à quel point un opérateur serait dérouté. J'ai donc travaillé sur la théorie d'en finir avec les lignes de croisement.".
La première expérience a lieu à la mi-novembre 1897 et a consisté dans la transmission des portraits de Madame H.R. Gibbs et de Albert Scheffer.
Jane Debow-Gibbs et Albert Schaeffer
Madame H.R. Gibbs est présentée comme activiste anti-alcoolique ("temperance leader"). Il s'agit en fait d'une des plus anciennes résidentes non autochtone de la région des lacs. Née Jane Debow (1828-1910), elle était arrivée de Batavia (New York) par bateau à l'âge de six ans sur les bords du Lake Harriett, "adoptée" par la famille Stevens. Elle avait sympathisé avec les Indiens de la tribu de "Cloud Man", qui lui donnèrent le nom de Zitkádaŋ Yúzawiŋ, "le petit oiseau qui a été attrapé". Elle apprit le Dakota. Après avoir voyagé dans le Midwest avec sa famille d'adoption, elle épousa en 1848 Herman Gibbs et ils s'établirent dans les Minnesota Territories qui venaient d'être créés. Ils développèrent un commerce agricole et eurent cinq enfants. Leurs amis Dakota venaient régulièrement camper pendant plusieurs semaines sur leur terrain, jusqu'en 1862, lorsqu'éclata le "conflit du Dakota" entre les Indiens et le gouvernement.. Après la mort de Herman en 1891, elle resta dans la ferme familiale; Elle fréquentait l'église méthodiste de Minneapolis et le fait que la presse,e n 1897, la présente comme activitse anti-alcoolique signifie ,probablement qu'elle a été sensibilisée par les ravages de l'alcool chez les Native Americans et qu'elle est devenue populaire pour son combat. Elle mourrut en mai 1910.
Le fait que son portrait ait été choisi pour l'expérience de Hummel en collaboration avec le Saint Louis Globe atteste de sa notoriété locale. La Gibbs Farm est devenue un écomusée et le nom de Jane Gibbs un symbole de la solidarité interculturelle. Curieusement, ni sa biographe, Deanne Zibell Weber ni la Ramsey County Historical Society ne semblent être au courant de ce que son portrait a été le premier à être télégraphié avec succès. (1)
Albert Scheffer (1844-1905) était quant à lui né à Rheinberg, en Prusse et est arrivé à New York en 1849 à l'âge de cinq ans (2). Il s'est établi à Saint-Louis en 1859. Au cours de sa carrière, Albert Scheffer a été impliqué dans de nombreuses entreprises commerciales liées au développement économique de St. Paulet de la région environnante. Grâce à la banque, il a acquis des investissements et un capital social qu'il a mis à profit pour pénétrer de nouveaux secteurs tels que l'édition de journaux, l'acquisition de terres, l'extraction de ressources naturelles et le courtage d'assurances. Ces entreprises ont prospéré pendant l'ère de reprise qui a suivi la longue dépression économique des années 1870 (résultant de la panique financière de 1873). Cependant, la panique de 1893 a révélé des faiblesses importantes dans ces entreprises et a préparé le terrain pour l'échec financier de Scheffer. Il a également été impliqué en politique et a été sénateur du Minnesota de 1887 à 1891, mais n'a pas réussi à obtenir l'investiture du Parti républicain comme candidat aux élections de 1888. En 1897, l'essentiel de sa carrière est derrière lui, mais comme il a été employé du Saint Paul Globe et entretenait par la suite des relations régulières avec les journalistes de ce journal. Il était un de piliers de la communauté allemande locale, à laquelle appartenait également Ernest A. Hummel, ce qui explique probablement la présence de son portrait dans l'expérience historique de 1897.
La description de l'appareil
Selon la description que donne Globe (et que l'on retrouvera dans d'autres articles, notamment celui de Electrical engineer du 23 décembre 1897), l'appareil de Hummel est quelque peu complexe, combinant comme il le fait trois ou quatre forces motrices différentes.
L'émetteur et le récepteur sont chacun des machines joliment conçues, réalisées en grande partie en laiton, et bien que lourdes dans la construction, elles n'occupent plus d'espace qu'une machine à écrire ordinaire sur la table de projection sur laquelle le dessin de l'image est placé dans l'un ou le papier vierge pour l'impression dans l'autre, Le récepteur et l'émetteur ont à un coin un petit moteur électrique, plus petit que le boîtier d'une petite paire de jumelles. C'est une véritable affaire de poche de gilet, dont l'utilité est de faire fonctionner le chariot qui tracte les crayons à copier de la machine. dans le va-et-vient sur l'aire à copier.
Dans l'émetteur, ce chariot est muni d'un bras saillant, à l'extrémité duquel est insérée en caoutchouc vulcanisé une pointe acérée de platine. Cette pointe de platine est dessinée par un ingénieux mécanisme d'horlogerie automatique sur la surface de la plaque à chaque fois à une minute de la ligne dans laquelle elle s'est déplacée auparavant, le réglage étant effectué par une vis et une triple série de cliquets qui, en tournant la vis plus ou moins, régler la largeur entre les lignes. Une fois que la machine est connectée au circuit électrique et que la pointe de platine est mise en mouvement à chaque fois que se tend la gomme laque, le circuit est interrompu. Cette coupure dans le circuit jette contre le papier récepteur dans la partie complémentaire de la machine une pointe d'aiguille acérée, qui grave dans la surface une ligne correspondant à la course prise par la pointe de platine sur l'isolation en gomme laque. Lorsque la pointe de platine est passée sur la gomme laque et que le circuit est à nouveau fermé, la pointe de l'aiguille est relevée. Le réglage le plus minutieux du mouvement d'horlogerie est nécessaire pour un fonctionnement harmonieux des instruments. Tandis que le chariot est propulsé par le moteur électrique, le mécanisme d'horlogerie est nécessaire pour contrôler sa vitesse, et ceci est accompli avec l'aide, en plus de l'aspect ordinaire du système de dentelures, de plusieurs ventilateurs tourbillonnants, un peu comme le gouverneur de une machine à vapeur, sauf qu'ils ont des disques au lieu de sphères. L'instrument prend une photo complète en une vingtaine de minutes.
La transmission de mi-novembre 1897
Le Saint-Paul Globe ne fournit pas beaucoup de détails sur la transmission expérimentale de la mi-novembre 1897, en particulier sur la distance entre l'émetteur et le récepteur. L'expérience a été menée sur les câbles de la compagnie ferroviiaire Northern Pacific, sous le contrôle officiel des électriciens de l'entreprise Il indique que la principale observation a été la lenteur du processus puisqu'il a fallu 35 minutes pour le transfert (d'un ou des deux portraits, cela n'est pas précisé). Le portrait de Scheffer comprend plusieurs traits de bavures, probablement du à des interférences sur la ligne. L'inventeur a donc dû apporter des perfectionnement avant la transmission du 5 décembre.
L'article du Globe imagine deux utilisations principales pour l'appareil : la communication policière des portraits de criminels et l'information de presse. La transmission du 5 décembre va être la combinaison de ces deux hypothèses : le portrait qui va être transmis est celui d'Adolph Luetgert, un suspect de meurtre dont le procès défraye la chronique (et est, par ailleurs, considéré par les historiens comme une des premiers procès médiatisés aux Etats-Unis).
La transmission du 5 décembre 1897
La transmission qui révèle réellement le telediagraph de Hummel est celle du 5 décembre 1897, menée en collaboration avec le New York Herald. Le récit en a été traduit par J. Cazé pour La revue des revue, qui synthétise opportunément les articles parus dans l'édition parisienne du quotidien new yorkais :
"Dès la première nouvelle de l'invention, le New-York Herald entra en négociations avec l'inventeur, l'invita à venir dans la grande ville américaine faire la démonstration de sa théorie, l'y décida et lui offrit, au cas de réussite de ses essais, de mettre à sa disposition l'énorme publicité du journal. M Hummel se mit donc en route, laissant partir par le train de marchandises ses trois caisses contenant ses appareils et sachant d'avance qu'aucun œil curieux ne s'aviserait d'en sonder le contenu pendant le voyage, qu'aucun rayon X ne trahirait son secret. Il eut d'ailleurs été difficile de le lui voler, car lui seul savait comment il fallait ajuster le mécanisme électrique, le récepteur et le transmetteur. Ces trois appareils se trouvaient, du reste, sous verre et il eut fallu briser celui-ci pour pouvoir toucher aux rouages.
C'est dans la grande salle de la bibliothèque du New-York Herald à New-York (on sait que ce journal a également des bureaux d'édition à Paris), qu'eut lieu l'expérience, et c'est là que les appareils furent disposés côte à côte sur une des longues tables. L'expédition d'une image par le télégraphe. Le fil télégraphique partait de l'hôtel du Herald pour aboutir aux bâtiments de la Western Union Telegraph Company, au coin de Broadway et de Dey-Street ; la distance entre ces deux points était de quatre milles (le mille anglais équivaut à 1.760 yards ou 1.609 m. 30). Le fil passe par un conduit; un embranchement ou extension fut fait par l'addition d'un bout de fil que l'on fixa aux instruments grapho-télégraphiques à l'aide de poucettes ordinaires. M. Hummel disposa ses appareils de manière à les faire fonctionner en concordance et annonça ensuite qu'il était prêt à transmettre une image par le fil. La distance de huit milles pouvait être considérée comme probante pour l'expérience qui, si elle réussissait, se ferait. aussi bien à vingt et trente milles. L'inventeur plaça alors successivement dans l'appareil transmetteur quelques-uns des dessins qu'il avait apportés.
La transmission de chaque dessin se fit en vingt deux minutes environ. Le directeur du journal lui demanda de transmettre des dessins qui n'auraient pas été préparés d'avance et qu'un artiste se chargerait d'exécuter sur-le-champ. Déférant à ce désir, M. Hummel remit entre les mains de l'artiste une plaque d'étain de 4 1/2 pouces carrés. out ce que vous avez à faire, lui dit-il, c'est de tracer votre dessin là dessus en laissant une marge d'un demi-pouce de chaque côté, et en vous servant de la brosse ou de la plume, mais avec la précaution d'employer au lieu d'encre une certaine quantité de laque dissoute dans de l'alcool. L'artiste reproduisit sur la plaque, d'après une photographie, le portrait du nouveau maire élu de New-York, M. Van Wyck.
L'inventeur mit la plaque dans l'appareil transmetteur comme il avait fait précédemment pour les autres dessins, et au bout de vingt-deux minutes l'appareil s'arrêta automatiquement. Succès complet. Dans l'appareil récepteur, sur le papier préparé à cet effet, le portrait du magistrat municipal se trouvait re- produit avec une exactitude frappante, absolue, défiant toute objection, toute critique. M. Hummel assure que la transmission se fera dans les mêmes conditions de réus- site parfaite sur toutes les lignes télégraphiques actuellement en activité, quelle que soit leur longueur."
La transmission du 6 décembre a eu un fort retentissement dans la presse américaine. La base Newspapers.com regroupe pas moins de 63 articles parus dans la presse entre le 8 et le 31 décembre 1897.
La transmission du 4 janvier 1898
L'article que l'édition parisienne du 16 janvier 1898 consacre à la démonstration du 5 décembre est complété par une dépêche en provenance de Camden, New Jersey, en date du 4 janvier 1898, définie comme date historique.. L'article explique que l'appareil émetteur a été transporté à Camden sans problème, afin de transmettre des images du procès Shaw qui s'y tenait.
La première tentative de dessin fut faite avec du gombo, une plante qui contient de la résine. mais l'expérience ne fut pas concluante et l'on revint à la solution initiale, avec de la gomme laque. L'expérience fut concluante et en 25 minutes, il fut possible de transmettre un portrait du juré Cow, qui venait d'être récusé.
Hummel a obtenu un brevet britannique (E.P. 17080, demandé le 8 août 1898 et accepté le 9 août 1899, demandé le 8 août 1898) et un brevet allemand (D.R.P. 110 763, attribué le 10 août 1898).
Perfectionnement de l'appareil
Les éditeurs s'intéressent à l'invention de Hummel.
Dans l'édition parisienne du 6 avril 1899 et mentionné le fait que le New York Herald a utilisé le système pour transmettre des images durant la guerre avec l'Espagne, qui s'est déroulée à Manille et à Cuba.
Un article de The Electrical World, 6 mai 1899, indique que Hummel procède à des perfectionnements de son appareil, en collaboration avec le New York Herald, mais également avec le Times Herald de Chicago, Republic de Saint-Louis, Enquirer de Philadelphie et le Herald de Chicago. Il note : "L'appareil de Hummel semble être tout à fait praticable, la simplicité de son mécanisme de synchronisation lui donnant un grand avantage sur les anciens types de télégraphes à images Caselli. L'appareil a été travaillé en duplex avec succès. Dans un cas, il y a quelques jours, une photo a été envoyée de New York à Saint-Louis tandis qu'une était reçue du même endroit à New York, cette dernière photo étant en outre reçue simultanément à Boston."
Hummel signe un contrat d'exclusivité de deux ans avec le New York Herald et cinq journaux apparentés : Boston Herald, Chicago Times Herald, Detroit Free Press, Philadelphia Inquirer, Saint-Louis Republic. Le 23 avril 1899, les rédactions des journaux impliqués s'échangent des portraits de Herman H. Kohlsaat, directeur du Chicago Times Herald, de Bates et de Bratton du Boston Herald, du Sénateur Major de Saint-Louis, de Kending de l'Enquirer de Philadelphie et de quelques prisonniers pour contrefaçon. (The Piqua Daily Call, 5 May 1899).

Le telediagraph en activité,
Der deutsche Beobachter, Ohio, 11 May 1899

Karen Gluhm devant le portrait au carbone de son arrière grand-mère Jane Debow-Gibbs, qui est probablement celui qui a été utilisé pour la transmission expérimentale de novembre 1897. (Source : Ramsey County History)

Albert Schaeffer vers 1885 (Source : Immigrant Entrepreneurs.com)

Jane DeBow-Gibbs dans les années 1880 (Photo par C.A. Delong, Sunbeam Gallery Saint Anthony, Minnesota. (Source : Ramsey County History)
(1) Deanne Zibbell Weber, "Jane Gibbs, The Little Bird that was Caught" and Her Dakota Friends", Ramsey County History;, Spring 1996, pp.4-16 SIte de la Ramsey County Historical Society
(2) Pour une biographie détaillée d'Albert Scheffer, voir "Albert Scheffer (1844-1905)", Immigrant Entrepeneurship.com, consulté le 23 avril 2023

Emetteur du Telediagraph d'Ernest A. Hummel
(Source : Electrical Review 3 May 1899

Source : Pearson's Magazine

Récepteur du Telediagraph d'Ernest A Hummel
(Source : Electrical Review, 3 May 1899)

