"An Aid for the Lazy", "Overcoming Theatrical Dangers" : le canular du dioscope (1881-1885) installe l'horizon de la consommation de spectacles à domicile.

SHIRL, "The Opera at Home", Funny Folk, 22 october 1881 (by courtesy of Mark Schubin)

"Wonders will never cease", The Daily Telegraph, 6 October 1881 (by courtesy of Mark Schubin)

"Wonders will never cease", The Daily Telegraph,

6 October 1881

Parmi les néologismes créés dans les années 1880 pour désigner de possibles appareils de vision à distance par l'électricité, le terme dioscope est un des moins connus. A ma connaissance, aucun historien n'en a signalé l'existence ni analysé sa circulation.

 

Le terme dioscope avait déjà été utilisé par le célèbre illusionniste Robert Houdin pour désigner un de ses appareils ophtalmologique présenté au Congès international d'ophtalmologie à Paris en 1868, mais cet appareil, visant à démontrer le renversement des images dans la vue normale n'ayant pas été adopté, le terme était rapidement tombé en désuétude.(1)

Un canular lancé depuis Londres

 

Le dioscope qui nous intéressera ici date de 1881. Il a été lancé le 6 octobre 1881 par The Daily Telegraph. et repris dès le jour même par la Devizes and Wiltshire Gazette, le Birmingham Mail, et  le lendemain dans le Irish Times, le Birmingham Daily Post, le Bristol Mercury and Daily Post, le Derby Daily Telegraph et  dans le Liverpool Mercury et par de nombreux autres titres les jours suivants. Il s'agit de toute évidence d'un canular prospectif, dont le succès va dépasser celui de l'electroscope, lancé par The New York Sun en 1877 et celui du diaphote du Dr. Licks lancé en 1880 par Mansfield Merriman ou encore de l'article "One who has been experimenting...", repris par au moins 15 journaux locaux aux Etats-Unis entre décembre 1880 et février 1881. et janvier. Nous avons pu recenser 140 articles répercutant la nouvelle,du dioscope, dont seuls quelques uns adopte une position sceptique ou critique.

 

D'après le journal anglais, l'appareil aurait été présenté à l'Exposition internationale d'Electricité qui s'est tenue à Paris du 15 août au 15 novembre 1881 Nous n'avons trouvé aucune mention de ce terme, ou aucune description correspondante, dans la presse française de l'époque et, sans surprise, le dioscope n'apparaît pas dans le recueil Congrès international des électriciens - Paris 1881 : comptes rendus des travaux, Masson, 1882.

Le mécanisme proposé est d'une simplicité déconcertante : une lentille d'objectif est posée dans un théâtre ou un autre endroit contenant les objets à reproduire. L'image est transmise au moyen d'un fil électrique et est reproduite sur une petite plaque de verre blanc, qui peut être placée dans un cadre ou dans un panneau dans une chambre à dessiner privée (private drawing room) à n'importe quelle distance de l'immeuble contenant la lentille de l'objectif. Une réflexion de la scène et du mouvement des acteurs est obtenue en excluant toute lumière dans la pièce de réception.

L'auteur de l'article insiste sur le confort qu'un tel appareil pourrait représenter pour les spectateurs mais considère que les gérants de salles de théâtre risquent de ne pas être intéressés par l'appareil mais que d'autres usage pourront être imaginés.

Le 22 octobre 1881, Funny Folk publie un très beau cartoon, "The Opera at Home" signé Shirl : dans un intérieur bourgeois, la famille De Beauvilles, un couple, entouré d'un grand-père et d'une jeune fille,  sont assis et regardent un opéra, sur un écran plat. Le couple applaudit. Le plus âgé des messieurs est doté de deux écouteurs téléphoniques. Debout derrière eux, un couple de domestiques veille au confort des auditeurs. Comme le précise la légende, "the girl with the ice and the books of the words completes the illusion".  Et d'ajouter que c'est par simple habitude que le public applaudit et réclame des "Encore !". Ce cartoon peu connu​ est, après le célèbre "Telephonoscope" de George du Maurier (1878), le deuxième dessin représentant un écran de vision à distance. Il précède d'un an les téléphonoscopes du Vingtième siècle d'Albert Robida.

L'expression "The Opera at Home" se retrouve le 22 décembre 1881 dans le Liverpool Mercury dans un article décrivant une des premières "auditions téléphoniques" au Royaume-Uni, probablement inspirée par les démonstrations de l'Exposition de Paris.

La propagation de la nouvelle aux Etats-Unis

 

La nouvelle, lancée à partir de Londres, apparaît encore dans The Newcastle Weekly Current du 14 octobre, mais c'est surtout aux Etats-Unis qu'elle va se propager. Elle atteint New York à la mi-octobre ("The Missing link", The Brooklyn Union, 19 October 1881) puis se répand à travers les Etats-Unis dans la presse quotidenne ("Theatrical Telephon", Hartford Courant, Connecticut, 21 October 1881 ; The News and Observer, North Carolina, 21 October 1881 ; Detroit Free Press, Michigan, 21 October 1881 ; etc..) et dans la presse magazine (Frank Leslie's Popular Magazine, 1882, p. 254). Elle est répercutée par diverses publications professionnelles, en principe plus sélectives que la presse quotidienne (American architect and architecture., 5 November 1881, The student's journal : devoted to phonography, November 1881 ; Boston Journal of Chemestry, December 1881, The Electrician , vol.1, 1882, p. 15; The Electrical Engineer, 1882 ; American chemical review. v.4 1885). La nouvelle attire l'attention des sociétés savantes telle que, dans l'Etat de New York,  l'Albany Institute (BARTELLT, E.A, "Curiosities of Electrical Science",  April 11, 1882, Proceedings of the Albany Institute, Vol.III, March, 2 1880 - June 20, 1882, Published Oct. 1 1882., p.124). Elle est également reprise sur le programme du Grand Opera House in Milwaukee, Wisconsin, le 31 octobre 1881.

 

La nouvelle atteint l'Australie en décembre (The Sydney Morning Herald, 17 December 1881) et la Nouvelle Zelande en janvier 1882 (Marlborough Express, 21 January 1882, Bay of Plenty Times, 13 June 1882).

La réaction d'Edison

A partir de fin décembre 1881, le récit emprunté au Daily Telegraph s'étoffe parfois d'éléments complémentaires. les articles sur le dioscope s'enrichissent d'éléments nouveaux. 

 

L'appareil est attribué à Shelford Bidwell, l'électricien anglais qui a fait une démonstration de son téléphotographe le 24 septembre 1881, à l'Exposition Internationale d'Électricité, mais qui ne l'appelait pas dioscope et qui ne prétendait pas transmettre des captations de pièces de théâtre. Une déclaration d'Edison sur la démonstration de Bidwell est également rapportée. Edison attribue à l'imagination de la presse française, excessivement stimulée par le téléphotographe de Bidwell,  l'idée du dioscope comme appareil de spectacles à domicile. On ne trouve pourtant pas dans la presse française de l'automne 1881 d'article fantaisiste sur le sujet si ce n'est "Spectacle par téléphone", signé Higrec, dans  La Caricature, du 17 septembre 1881, le journal satirique dirigé par Albert Robida. Mais cet article est plus inspiré par la transmission musicale par téléphone (le futur Théâtrophone), présentée à l'occasion du Congrès, que par le téléphotographe.de Bidwell. L'inventeur reconnaît le succès de son collègue britannique mais indique qu'on est loin des rumeurs sur les capacités du dioscope, qu'il attribue à la fantaisie des journalistes français. Selon lui, la transformation de la lumière en électricité est beaucoup plus complexe que celle du son. Le projet n'est cependant absurde et pourrait même être réalisable. Cependant Edison n'en voit pas l'utilité et la valeur commerciale et ne se penchera sur cette question que lorsqu'il sera convaincu de son utilité. Le canular du dioscope aura ainsi suscité, tout autant que les démonstrations de Bidwell, la première intervention connue d'Edison sur la vision à distance par l'électricité, un sujet sur lequel il ne fera pas de contribution majeure, mais qui le conduira à la mise au point du kinetograph.

 

Enfin, sont également rapportés les propos de M. L.R. Curtis, Secrétaire de la United States Electric Light Company, qui vient de rentrer de Paris. Il indique que durant le Congrès ont eu lieu de nombreuses démonstrations de jouets (toysqui faisaient preuve de grande ingéniosité mais qui n'ont pas de valeur commerciale. Il dit qu'il est possible que le dioscope appartienne à cette catégorie, mais qu'il ne l'a pas vu, vu, qu'il n'a lu aucun rapport à son sujet et qu'il est enclin à penser qu'il n'a pas retenu l'attention des électriciens.

L'article le plus ancien réunissant ces trois éléments nouveaux d'information que nous avons pu identifier est le "Another Wonderful Invention" de The Courier Journal, 27 December 1881 (Louisville, Kentucky), mais il est probable que celui-ci se base sur un article paru dans un organe new-yorkais. 

 

 

 

 

 

 

(1) Revue générale des sciences pures et appliquées, Volume 20, 1909, p. 860 ; KEIME ROBERT-HOUDIN A., ROBERT-HOUDIN J.E.., Robert-Houdin: le magicien de la science, Champion-Slatkine, 1986, p.72. 

Birmingham Daily Post, 7 October 1881

Liverpool Mercury, 7 October 1881

"Opera at home" was tonight placed within the most distinct possibilities of the future", Liverpool Mercury, 22 December 1881;

Ces éléments d'information se retrouvent dans d'autres journaux tels que The Times-Picayune (Louisiane, 29 December 1881), The Dallas Daily Herald (31 December 1881), The Chattanooga Daily Times (Tennessee, 1st January 1882), The Kaw Valley Chief (Kansas, 13 January 1882), etc. et dans des magazines professionnels (Mechanics, 7 January 1882 ; Engineering Mechanics 1882 ).

En Angleterre, la nouvelle semble également avoir suscité un certain scepticisme, comme en témoigne l'article ironique du chroniqueur scientifique du Gentleman'ds Magazine (January 1882).

Le dioscope apparaît encore en 1883 dans le A dictionary of electricity, or The electrician's handbook of reference; including recent electrical and technical terms, and descriptions of the late inventions of the Paris electrical exhibition and of other new inventions in electricity and magnetism. de Henry Greer. (W.L.Alison, New York, 1883) mais va bientôt être supplanté  par les termes téléphote, téléscope électique et telectroscope et par des contributions scientifiques plus sérieuses telle que celle de Nipkow (1884). Dans le domaine de l'imaginaire, l'idée du spectacle diffusé à distance va, quant à elle, être amplifiée par Albert Robida et le téléphonoscope de son Vingtième Siècle (1882-1883), dont l'idée est probablement née, elle aussi, pendant le Congrès international d'Electricité.

Variations sur un canular (1882-1885).

Le canular du dioscope  aura contribué à populariser l'idée de la possible diffusion à distance de spectacle, déjà formulée en 1877 par l'article "The Electroscope" du New York Sun, et par le polygraphe polonais (probablement inconnu à l'époque en France et dans le monde anglo-sason Julijan Ochorowicz). En mettant l'accent sur la possibilité de consommation de spectacle à domicile, sans avoir à se déplacer, le dioscope lance aussi un thème qui va faire florès dès les années 30 : la consommation de télévision est une consommation passive, paresseuse. Ainsi les articles que lui consacrent le Huntsville Independent (Alabama), le 26 janvier 1882 ou encore le Wayne County Herald (Pennsylvanie) le 9 fevrier 1882 , sont simplement titrés  "An Aid for the Lazy". The Charlotte Democrat, (Caroline du Nord), le 17 février 1882, rappelant le désastre qu'avait été l'incendie du Théâtre du Ring de Vienne, le 8 décembre 1881, inaugure le thème de la consommation sécurisée à domicile  et titre "Overcoming Theatrical Dangers". 

L'idée du dioscope comme substitut à la vision directe va également contribuer à l'apparition d'un discours moralisateur sur la perception biaisée par les technologies de communication, comme en témoigne ce sermon d'un prêtre rapporté par The Eutaw Whig and Observer (Alabama, 12 October 1882)

Alors que la vague d'articles sur le disocope s'est tarie en juillet 1882, une dernière circulation de la nouvelle, dans une forme extrêmement concentrée peut-être observée à l'automne 1884, avec un articulet, issue probablement d'une lettre d'information Exchange, qui compare le disocope au téléphone. Harrisburg Daily Independent, (Pennsylvania, 22 October 1884); The Wheeling Daily Intelligencer, (West Virginia, 11 November 1884, The Record Union, California, 15 November 1884), Centralia Fireside Guide, 6 December 1884, etc.. On retrouve cet articulet dans des publications professionnelles (American Chemical Review, Volume 4, 1884, p. 240 ; The Microscope, 1884 v. 4, p.261) ou encore dans le magazine satirique Puck.

Ironiquement, le dioscope revient dans la presse anglaise en 1885. Dans English Mechanics and the World of Science - Volume 41 - Page 196, on peut en effet trouver ces lignes assassines  : "[56174.]—Dioscope.—Here's another' Look up the indices under Telectroscope, and search for the origin of these scientific tarradiddles somewhere in New York or New Zealand". .

The next thing

En 1885, le canular prospectif du dioscope paraît définitivement épuisé et il va tomber dans l'oubli. Il s'agit de passer à la next thing. Celle-ci est annoncée par le Norristwon Herald (Pennsylvanie) et reprise  par  The Gazette, le journal de Cedar Rapids dans l'Iowa (21 March 1885) ou encore par The Montclair Times (New Jersey, 28 March 1885): un génie devrait inventer la machine qui permettra aux dames de savoir se qui se passe chez ses voisines sans devoir assister au sewing circle : ce substitut à la socialité réelle, nous l'appelons aujourd'hui les réseaux sociaux. .

Le canular du Daily Telegraph tombant définitivement dans l'oubli,  terme dioscope, il réapparaîtra dans les années 1910 pour désigner un type de stéréoscope.

Remerciements à Mark Schubin qui a retrouvé le texte original et le cartoon de Shirl.

André Lange

26 mai 2020 / 25 juin 2020

Albert Robida, « Le théâtre chez soi par le téléphonoscope» Aquarelle originale destinée à être reproduite en héliogravure dans Le Vingtième Siècle (Hors-texte vis à vis de la p. 57), 1882

Le roman Het televisie experiment de Bert 

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