

"La voix invisible", in Reproduction d'une estampe in London und Paris, 1800, 5 Bd.
(Source : BNF)
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La Femme invisible : un spectacle d'illusion à prétention scientiifique
Les spectacles de poupées parlantes avec porte-voix disparaissent à la fin des années 1780 mais la formule en est renouvelée en 1800 avec une nouvelle attraction dite de "la femme invisible"(1).
Le dispositif spectaculaire de La femme invisible constitue un des premiers cas de conflit de priorité dans l'histoire des technologies du spectacle. Le grand juriste Charles-Auguste Renouard, théoricien des droits de propriété intellectuelle, rapporte dans son Traité des brevets d’invention (1825) que la requête par des spéculateurs d’un brevet d’invention pour une femme invisible fut présentée à Bonaparte par son frère Lucien, Ministre de l’Intérieur. Le mécontentement du Premier Consul face à une demande aussi futile serait à l’origine de l’arrêt des Consuls du 5 vendémiaire an IX (27 septembre 1800) qui établissait le principe de l’octroi de brevets sans examen préalable, mais sans garantie par l’Etat. (2) L’anecdote date du printemps 1800, mais comme le brevet n’a pas été accordé, il n’est pas possible de déterminer lequel des trois prétendants à l’invention, le dénommé Laurent, se déclarant médecin, Etienne Gaspar Robertson ou le mécanicien polygraphe Charles Rouy, dit Monsieur Charles, a cherché à obtenir le brevet pour protéger son spectacle.
L'invention de cette attraction est souvent attribuée au liégeois Etienne-Gaspard Roberston, célèbre dans l'archéologie du cinéma pour ses fantasmagories (3). La personnalité d'Etienne-Gaspard Robert, dit Robertson (1763-1837) est bien connue. Nourri de la lecture des écrits de Giambatista della Porta et d'Athanasius Kircher, sous l'influence duquel il essaie de reconstituer le miroir d'Archimède et qui lui inspire un mémoire, il s'est passionné pour la physique. Il refuse un poste d'enseignant en physique à Liège, faute d'avoir des garanties sur la possibilité de disposer de matériel de démonstration et s'installe à Paris. Il s'y fait connaître par des spectacles de fantasmagories, recourant à la lanterne magique, et obtient en 1799 un brevet d'invention pour le fantascope.
Dans ses Mémoires, Robertson, qui a toujours reconnu que son intérêt pour la Femme invisible était purement commercial, relativise l’originalité du spectacle, indiquant qu’il en a retrouvé le principe dans la Magia Naturalis de Giambattista della Porta. Celui-ci évoquait en effet, dans la seconde édition (1589), la possibilité de transmettre les sons à distance qui consiste à utiliser des tuyaux de terre, ou mieux de plomb. Dans le courant du XVIIIème siècle, la réflexion théorique et les expérimentations sur la transmission des sons par tuyaux a progressé, notamment grâce aux travaux de Dom Gauthey et de Jeremy Bentham.
Par rapport aux spectaces de têtes et poupées parlantes du XVIIIe siècle, l’originalité de la Femme invisible revient à supprimer la représentation iconique du locuteur magique (statue, buste, poupée, automate) pour confronter le spectateur à un dispositif abstrait (caisse de verre chez Laurent et Robertson, globe de verre avec quatre porte-voix chez Charles Rouy, que Robertson adoptera dans un deuxième temps). Quelques observateurs étrangers des spectacles parisiens ne manqueront d’ailleurs pas de relativiser l’originalité des spectacles parisiens en le comparant au dispositif présenté par l’allemand Heinrich Maximilian Brünner (4) ou à celui de la tête parlante du hollandais Isaac Bennie (5). En 1807, Le Courrier des Spectacles, après avoir beaucoup contribué à la promotion de la Femme invisible, découvrira que l’idée s’en trouve déjà dans les écrits du Père Gaspar Schott, ami et collaborateur d’Athanasius Kircher.

(1) Les spectacles de "femme invisible" ont fait l'objet de peu d'études approfondies. Voir MATLOCK, J., "The Invisible Woman and Her Secrets Unveiled", The Yale Journal of Criticism, Volume 9, Number 2, Fall 1996, pp. 175-221 ; MATLOCK, J., "Reading Invisibility", in GARBER M., FRANKLIN B., WALKOWITZ L., Field Work: Sites in Literary and Cultural Studies, Routledge, 1996 ; PISANO, G., Une archéologie du cinéma sonore, CNRS Editions, 2004, pp. 38-44 ; BELLION W., Citizen Spectator: Art, Illusion, and Visual Perception in Early National America, The University of North Carolina Press, 2011, pp. 231-281 ; LANGE, A., "Les multiples apparations de La Femme invisble durant le XIXe siècle" in BOURDIN P. et TRIOLAIRE C., Les spectacles de curiosités en Europe de la Révolution française à la fin du XIXe siècle, Presses universitaires Blaise Pascal, 2024.
Parmi les rares archéologues du cinéma à s’intéresser à la Femme invisible, citons Giuly PISANO, Une archéologie du cinéma sonore, CNRS Editions, Paris, 2004, pp. 38-44 ; Giusy PISANO, « Les spectacles mixtes, tradition ou anachronisme ? Survivances sonores et audiovisuelles de Robertson à Georges Lordier », in Giusy PISANO et Valérie POZNER (dir.), Le muet a la parole : cinéma et performances à l'aube du XXe siècle, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, Paris, 2005, p.122 ; Alain BOILLAT, « L’Ève future et la série culturelle des « machines parlantes ». Le statut singulier de la voix humaine au sein d’un dispositif audiovisuel », in Cinémas, Montréal, Volume 17, numéro 1, automne 2006, p. 10–34 ; Marie-Laure DELMAS, « Diogène au quinquet : poétique de la Fantasmagorie », Littérature, 2013/1 (n°169), pp.87-101 ; Francesco CASETTI, “Rethinking the Phantasmagoria: an enclosure and three worlds”, Journal of Visual Culture, 21, 2, January, 3, 2023
(2) Charles-Auguste RENOUARD, Traite des brevets d'invention, de perfectionnement et d'importation, Antoine-Augustin Renouard, 1825, pp. 231-232
(3) La principale étude biographique sur Robertson est LEVIE, F., Etienne-Gaspard Robertson. La vie d'un fantasmagore, Le Préambule, 1990 L'ouvrage de Françoise Levie, qui a le mérite d'exister, tend à une écriture de roman historique et n'est pas toujours rigoureux dans son dépouillement de la presse et la datation des événements. Diverses notices biographies publiées au 19ème siècle et au début du 20ème ont été compilées dans WOLF R;, Die Musikmaschinen von Kaufmann, Mälzel und Robertson Eine Quellenedition, Preprint 5, Deutsches Museum, 2012, pp.353-366
Voir également MANNONI L., Le grand art de l'ombre et de la lumière, Nathan, 1995, pp. 144-164 ; MANNONI L., "The Phantasmagoria" in Film History, Vol. 8, No. 4, International Trends in Film Studies (1996), pp. 390-415 ;LAMBOLEY C., "Étienne-Gaspard Robertson (1763-1837) Fantasmagore oublié Précurseur des trucages cinématographiques" Académie des sciences de Montpellier, 2017 et la conférence de Jérôme PRIEUR, "Robertson, le fantasmagore", 3 février 2010 sur le site de la Cinémathèque française ; CASETTI F., Screening Fears: On Protective Media, Princeton University Press, 2023 (= Projection / Protection: Les médias qui font écran, Mimesis, 2024).
Robertson a rendu compte de ses expériences et spectacles sur la "fille invisible" in ROBERTSON E.G., Mémoires récréatifs, scientifiques et anecdotiques du physicien-aéronaute E.G. Robertson : connu par ses expériences de fantasmagorie, et par ses ascensions aérostatiques dans les principales villes de l'Europe,Tome I, chez l'auteur, Paris, 1831, pp.394-407.
(4) Heinrich Maximilian BRÜNNER, Ausführliche Beschreibung der Sprachmaschinen oder sprechenden Figuren, Nüremberg, 1798.
(5) “A aanmerkingen over het geluid in de stemleiding, en verklaaring van het geheim van het spreekend kuns-hood, uitgevonden door den kunstrenaar Isaac Bennie”, in Vaderlandsche letteroefeningen, 1803, pt.1, A.V.D. Kroe en J.W. Yntema, Amsterdam, pp.595-610.
(6) « Paris, 9 nivôse », Courier universel, Feuille du jour, 10 nivôse an VIII, p.3.
(7) L'Ami des Lois, 11 Nivôse, An VIII (1er janvier 1800)
(8) Journal de Paris, 9 Pluviose An VIII, (29 janvier 1800) ; Journal des débats et des décrets, 10 Pluviose An VIII 30 janvier 1800
(9) L'Ami des Lois, 10, Pluviose, An VIII (30 janvier 1800
Dispositif de spectacle avec tuyau accoutisque de Heinrich Maximilian Brünner, 1798.
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"Découverte de l'invisibilité du corps humain" - Le spectacle de Laurent
L'idée d'un spectacle acoustique basé sur l'invisibilité a en fait été initialement proposée sous le nom de Découverte de l'invisibilité du corps humain par un des concurrents de Robertson, un certain Laurent.
Dans son édition du 10 nivôse an VIII (31 décembre 1799), le Courier universel, quelques lignes après une mention de l’astronome Lalande au sujet d’une nouvelle comète, on peut lire :
« On annonce une découverte bien plus extraordinaire que celle d’une comète. Un médecin se flatte d’avoir trouvé le moyen de rendre le corps humain invisible. Voici comment il fait son expérience : il suspend en l’air, à des rubans, une grande cuve transparente (de verre blanc), et y fait entrer son corps invisible. On ne voit rien dans la cuve ; mais si l’on fait une question, il en sort une réponse ; si on dit à l’invisible de tousser, il tousse ; si on lui ordonne de respirer, on entend une respiration, et l’oreille dément à chaque instant le témoignage des yeux. (…)» (6)
Quelques jours plus tard, des affiches Découverte de l’invisibilité du corps humain, dont Robertson a conservé le texte assez ronflant, signée par un « LAURENT, médecin », annoncent que les démonstrations auront lieu dans un appartement du Cloître Saint-Germain l’Auxerrois, du 5 au 15 pluviôse (du 25 janvier au 4 février).
Cette découverte est annoncée dès le 1er janvier 1800 dans L'Ami des Lois (7). Au départ, il n'est pas question d'une femme mais d'un homme invisible. L'auteur de la découverte n'est pas nommé, mais présenté comme un médecin.

"L'oreille dément à chaque instant le témoignage des yeux" : le principe de l'illusion d'un spectacle est posé d'emblée. Le spectacle en préparation ne sera cependant présenté à la presse qu'à la fin du mois, sous le titre "Découverte de l'invisibilité du corps humain". La caution scientifique paraît assurée par la signature, dans Le journal de Paris, et dans Le journal des débats, d'un Benoît, physicien, qui joint son témoigange à celui d'un J.B. Denis.(8)
Le témoignage est confirmé le lendemain dans L'ami des Lois, en des termes quasi similaires (9). Dans ces deux premiers témoignages, il n'est pas question de "femme invisible", mais d'une "personne invisible" dans le premier cas et d'"un homme invisible" dans le second. Les deux témoignages concordent cependant en parlant de "voix très fraiche".


Le dispositif de l'Invisibilité du corps humain de Laurent tel que décrit par Robertson dans ses Mémoires
(10) Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, 12 pluviôse An VIII (1 février 1800). Robertson cite le texte de l'affiche dans ses Mémoires, vol.I, pp.389-390. Un des premiers récits sur le spectacle donne également 14 ans à la personne invisble : HENRION, C., Encore un tableau de Paris, Chez Favre, 1800, pp.150-152
Mis à part ces articles, le spectacle ne paraît pas avoir été annoncé en bonne et due forme dans la presse, en particulier dans le Courrier des spectacles qui annonce tous les spectacles parisiens, dont les fantasmagories de Robertson, en précisant le lieu et l'heure. L'Invisibilité du corps humain a été annoncée par une "affiche emphatique", signée Laurent, depuis les alentours du 20 janvier (10) Les auteurs de cet article entendent "démasquer un fripon". Le spectacle se tient au 3 rue Saint-Germain l'Auxerrois. La jeune personne de 14 ans devenue invisible répond aux questions d'un comparse et assez mal à celle des spectateurs, "avec une voix assez basse, mais rauque et gasconne". Le dispositif est assez sommaire et le spectacle d'un intérêt décrit comme une filouterie.




L'Ami des Lois, 14 ventôse an VIII (5 mars 1800)
Dans un article paru dans le même journal une première réponse est donnée à cet article pour démentir que la communication se fasse à travers le mur et assurer que la personne n'est pas dans le coffre blanc (11). Trois jours plus tard, l'organisateur du spectacle, tout en restant anonyme, fait paraître le témoignage de cinq personnes garantissant l'authenticité des faits et mettant explicitement en cause Robertson comme l'instigateur de l'accusation de friponnerie.(12). Le 13 février, un article dans Le Journal des Débats appelle les spectateurs à l'humilité : "Il y a dans la rue des Prêtres Saint-Germain l'Auxerrois un petit endroit où toute votre science physique, acoustique, optique, mechanique a pu faire naufrage" (13)
Le récit le plus détaillé dont on dispose sur l’expérience de l’invisibilité du corps humain se trouve dans la chronique allemande London und Paris (14). L’article est illustré par la reproduction de l’estampe « La voix invisible ».(ci-dessus)
(11) Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, 14 pluviose an VIII, 3 février 1800
(12) "Invisibilité du corps humain", Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, 17 pluviôse An VIII (6 février 1800)
(13) Journal des débats et des décrets 24 pluviôse An VIII, (13 février 1800).
(14) "La personne invisible, oder das unsichtbare Orakel. Muthmaßungen darüber. Gespenstererscheinungen", London und Paris, 1800, 5 Bd., 5, pp.207-230 (Notre traduction). Le 6 ventôse (25 février), L’Ami des Lois publie un verbatim collecté par l’helléniste Jean-François Thurot.
L’article du Courier universel et l’affiche cherchent à placer l’événement dans le domaine scientifique (« découverte », « expérience », « médecin ».) Le titre initial du spectacle indique une prétention à la scientificité qui paraît plus inspirée par les traités de démonstration physique que par celui des contes de fée ou des traités de magie. La conceptualisation du titre paraît proche du style d’un Sigaud de la Fond, dont le Cabinet de physique proposait notamment un "appareil à démontrer l’impénétrabilité des corps" (15). L’habillage du spectacle de l’invisibilité en expérience scientifique a peu de chance de séduire les écrits éclairés. Pour eux, l’invisibilité est liée à la fable de l’Anneau de Gyges que Fénelon a reprise chez les Anciens (16) et dont Jean-Jacques Rousseau a entretenu le souvenir dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire.
On trouve chez différents auteurs des références à une supposée lettre de l'abbé Sicard qui aurait été publiée e 24 février 1800 dans La Gazette de France. L'Abbé Sicard, membre de l"Institut, célèbre par son enseignement aux sourds et aux muets, recommande le spectacle. Il aurait été très impressionné par la précision des réponses et indique qu'il ne peut s'agir d'un ventriloque, comme certain le suspecte (17). Son article, qui semble donner une caution scientifique au spectacle, sera souvent cité pour la promotion des spectacles Invisible Girl et Invisible Lady en Angleterre et aux Etats-Unis. Or La Gazette de France n'existe plus à cette date. Il s'agit donc vraissemblablement d'une forgerie destinée à donner une légitimité scientifique au spectacle.
Dès lors que l’enjeu n’est pas dans la démonstration scientifique mais dans l’efficience des dispositifs, le choix du titre du spectacle n’est pas sans importance et Laurent a rapidement compris qu’il devait le revoir. Le titre Découverte de l’Invisibilité du corps humain, probablement trop abstrait, va progressivement disparaître. Le syntagme « Femme invisible » apparait pour la première fois 13 février, comme titre d’un article, dans Le Journal des Débats, qui appelle les spectateurs à l'humilité : "Il y a dans la rue des Prêtres Saint-Germain l'Auxerrois un petit endroit où toute votre science physique, acoustique, optique, mécanique a pu faire naufrage" (18).
Le 6 ventôse (25 février), Villemeureux, Sergent-major de la garde consulaire et Auvray donnent une description détaillée du dispositif qui indique que la personne invisible est cachée derrière un mur, communique par une porte-voix et peut observer les spectateurs par un trou percé dans le mur. Ils laissent entendre que la personne invisible est la petite sabotière qui est venue les accueillir et les a fait monter au grenier où se trouve le coffre, derrière un grillage de laiton pour empêcher les spectateurs d'accéder au dispositif (19).
(15) Joseph-Aignan SIGAUD DE LA FOND, Description et usage d'un cabinet de physique expérimentale, tome I, Chez Gueffier, Paris, 1784, p. 54.
(16) Renée MOREL, « Invisibilité et spectacularité : Fénelon et « L’anneau de Gyges » , in Neophilologus : an international journal of modern and Mediaeval language and literature, 1993, Vol.77(2), p.205
(17) Abbé Sicard, "Lettre", Gazette de France, 5 Ventôse, An VIII, 24 février 1800 (forgerie probable). L'idée que la personne invisible était un ventriloque est encore exprimée in NOUGARET P.J.B., Aventures parisiennes, avant et depuis la Révolution. Tome 2, Maugeret fils / Duchesne, 1808, p.234.
(18) « La femme invisible », Journal des débats et des décrets 24 pluviôse An VIII, (13 février 1800).
(19) VILLEMEUREUX et AUVRAY, "Lettre au rédacteur", Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, 25 février 1800, 6 Ventôse, An VIII; Repris in (14) La Clef du cabinet des souverains, 7 ventôse an VIII (26 février 1800, p. 5/8) ;
« Cette petite chambre a à peine 2 ou 3 pas de large et environ le double de longueur. Plus de la moitié de celui-ci est séparé des autres parties par un treillis, comme le montre la figure, de sorte qu'il ne convient guère que pour cinq à six personnes. Elles ne sont vraiment jamais admis immédiatement. Si plusieurs personnes viennent, elles doivent attendre dans une pièce voisine que certaines d'entre elles soient parties. À l'intérieur de ce treillis, il y a une longue boîte carrée suspendue dans les airs à trois petites chaînes ; les côtés en sont de verre, de manière qu'on puisse voir à travers eux ce qu'il y a à l'intérieur, après avoir d'abord tiré un petit rideau, qui est placé à l'intérieur de la boîte, sur les extrémités de celle-ci, comme le montre le dessin ci-contre. A l'intérieur de la loge, on ne remarque rien d'autre qu'un porte-voix dont on aperçoit l'ouverture intérieure de la chambre ; ce tube s'allonge et présente une ouverture à l'extérieur de la grille. Du côté opposé à la porte, on peut marcher jusqu'au mur à côté de la fenêtre et ne toucher le mur nulle part. Trois inscriptions sont apposées sur la grille : 1° « La Critique est facile et l'art est difficile » 2° « Je suis dans cette boîte invisible à vos yeux » 3° « Parlez-moi un peu haut et je vous répondrai ». Cette dernière inscription est placée près de l'extrémité de l'embouchure et fait référence à la vraie blague de toute cette farce. Vous obtenez des réponses similaires aux différentes questions que vous posez dans le porte-parole, toujours avec une voix plus douce. (Quand on compare les différentes questions (par exemple la poupée parlante, qui a aussi fait grand bruit ici il y a quelques années), les réponses sont toujours données d'une voix très sourde, car le lieu d'où vient la voix reste mieux caché). La voix répond et semble venir de la vitrine. Lorsqu'on lui demande d'où vient l'invisible, la réponse vient des personnes présentes, qui ont engagé une conversation dans le patois marseillais avec la soi-disant Femme invisible. Si on lui demande son âge, la réponse est : 14 ans, et ce jeune âge doit souvent servir d'excuse lorsqu'elle donne une réponse stupide. Incidemment, elle indique combien de personnes sont dans la pièce, de quelle couleur sont leurs vêtements, quelle pièce de monnaie vous tenez : mais pour répondre à cette question, vous devez tenir la pièce dans la clarté et non à l'intérieur du porte-voix, et ainsi de suite. Celui qui connaît la matière, et prétend être le frère de l'inventeur de l'Invisibilité du corps humain, conseille habituellement aux postulants de se laisser souffler sur la main. On met la main dans l'embouchure de l'embouchure, on crie : « Soufflez », et le vent souffle de l'intérieur.»



Le Courrier des Spectacles, 24 février 1800
Attaqué, le concepteur du spectacle promet une vérification devant un commissaire de police pour démontrer l'inanité du témoignage de Villemeureux et Auvray et dévoile enfin son nom, Laurent (20). Il attaque nommément Robertson (21) Résultat de la vérification ou bluff destiné à entretenir le mystère, un article signé Martan relance le débat et imagine qu'une naine est cachée dans le coffre (22). Le 11 mars 1800, Le Journal de Paris publie la lettre du serrurier Durand qui prétend dévoiler les secrets de l'invisibilité (il pense que la communication se fait par des cordons), ce que lui reproche le lendemain L'ami des Lois : pourquoi priver le public de sa curiosité et Durand de son gagne-pain ? (23). Le 15 mars, une lettre au rédacteur du Courrier des spectacles constate : "Le secret de l'invisibilité tient toujours au mystérieux. Les moyens pour en découvrir la cause ont été jusqu'à présent sans succès (...) Les esprits se déconcertent après des recherches aussi sévères, et on continue de se porter en foule à ce spectacle si extraordinaire". (24). Cependant, des rumeurs malveillantes circulent sur la fin du spectacle et Laurent fait publier le 20 mars un démenti sur la fin du spectacle de la "Dame invisible". (25)
De tous ces articles, il est difficile de faire la part de ce qui relève de courriers réels de lecteurs et de ce qui relève du mystère entretenu par Laurent pour maintenir l'intérêt de la presse et du public pour son spectacle.
Laurent va bientôt se retrouver face à deux concurrents plus habiles : Etienne-Gaspard Robertson et Charles Rouy.
(20) Journal des débats, 9 Ventôse An VIII (28 février 1800) ; La Clef du Cabinet des souverains, 8 ventôse, an VIII, 27 février 1800, Journal des débats et des décrets, 9 ventôse an VIII, 28 février 1800
(21) Journal de Paris, 17 ventôse an VIII, (8 mars 1800) (cité uin LEVIE, op.cit., p.117.
(22) MARTAN, "Causes de l'invisibilité...", Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres, 18 ventôse An III, 9 mars 1800 ; Journal des débats et des décrets 19 ventôse an VIII (10 mars 1800).
(23) DURAND, Journal de Paris, 19 Ventôse An VIII (10 mars 1800) ; L'Ami des Lois, 20 ventôse An VIII (11 mars 1800)
(24) Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres 24 ventôse an VIII (15 mars 1800) ;Journal des débats et des décrets, 27 ventôse an VIII (18 mars 1800)
(25) "Sur la femme invisible", Le Courrier des spectacles, ou Journal des théâtres 29 ventôse An III (20 mars 1800)


