La propagation du canular du Dr. Gnidrah à partir de la Nouvelle Zélande  (1882-1891)

The Press / The Globe, 30 November 1882

Le canular de l'électroscope lancé le 30 mars 1877 par le New York Sun avait rencontré un certain succès en Nouvelle-Zélande, circulant pendant plus d'un an. Il est repris tout d'abord le 14 août 1877 par le Wanganui Herald et on le retrouve ensuite dans le  Wairarapa Standard (28 August 1877), le  Westport Times (4 September 1877), le Nelson Evening Mail (10 September 1877), le Manawatu Times (29 September 1877), le Timaru Herald (28 September 1878), le Press (2 October 1878), et finalement dans le Taranaki Herald (8 October 1878). 

L'electroscope fait un retour dans la presse néo-zélandaise le 30 novembre 1882, comme une nouvelle version du canular du Dr. Gnidrah lancée par The Herald de Melbourne le 31 octobre 1882. . Ce jour-là, The Press, journal du matin et The Globe reprennent, dans une version allégée la nouvelle de nouvelle de l'invention. Elle aurait été annoncée par un pasteur, le Rev. H. J. C. Gilbert de Phlillipstown. Il n'y a plus ici de discours théorique sur la lumière, de description des instruments ni de récit par un reporter du Herald, le quotidien australien n'étant pas cité comme source. Un certain Dr. Gnidrah, de Victoria, aurait fait une démonstration de son appareil le 31 octobre à Melbourne, en présence de quarante scientifiques et d'hommes publics. Assis dans une chambre sombre, ils auraient vu projeté sur un large disque de métal blanc poli une course à Flemington, avec de nombreux spectateurs. Chaque détail était rendu avec une fidélité parfaite. Grâce à des jumelles, il ne leur était pas pas difficile d'imaginer qu'ils étaient présents à la course elle-même et qu'ils se déplaçaient parmi ceux dont ils pouvaient  percevoir (scan) de manière aussi complète.

Les éléments de succès du canular allégé

 

Le Reverend H. J. C. Gilbert était un pasteur anglican, dont les prêches étaient régulièrement annoncés dans la presse néo-zélandaises depuis 1871.En 1882, il officiait effectivement à la paroisse de Philippstown, une banlieue de Christchurch, peuplée de travailleurs, d'artisans et de cochers.. Selon le quotidien Press, en septembre 1882, il avait obtenu une subvention pour faire construire une église à Philippstown, en remplacement de la chapelle, devenue trop petite. En plus de ses prêches, le Reverend donnait également des conférences scientifiques : ainsi, The Globe du 16 novembre 1882 rapporte-t-il de manière détaillée le contenu d'un exposé sur le transit de Venus que le pasteur s'est senti tenu de faire en l'absence de toute interention d'orateur scientifique dans sa paroisse.

The Press et The Globe, les deux quotidiens de Christchurch qui lancent le canular, sont deux titres parents : le premier est un quotidien du matin, fondé en 1861  et le second un quotidien du soir, lancé en 1874 par Charles Alexander Pritchard, un des investisseurs de The Press. La publication du canular est peut-être une sorte de petit cadeau de circonstance au pasteur vulgarisateur scientifique : le 30 novembre 1882, le jour même de la publication du récit, The Globe rapporte dans sa chronique Births que l'épouse du Reverend a donné naissance la veille à une fille.

La Melbourne Cup, qui s'est effectivement tenue à Flemington le 31 octobre 1882 était, en Australie, un des principaux événements équestres, qui avait attiré 80 000 personnes et suscité beaucoup d'intérêt dans la presse néo-zélandaise. Les résultats des courses du 31 octobre étaient publiés dans la presse néo-zélandaises le 4 novembre, ce qui donne une idée de la lenteur de la circulation de l'information entre les deux colonies et l'intérêt que pouvait susciter l'idée d'une transmission en direct. L'intérêt du canular du Dr. Gindrah est de'ailleurs d'être le premier à évoquer la possibilité d'assister en direct aux événements sportifs, idée qui n'apparaissait pas dans le canular de l'électroscope du New York Sun, dans celui du diaphote du Dr. Licks, dans celui du dioscope ni même dans Le Vingtième Siècle d'Albert Robida qui lui est contemporain.

Bien qu'il soit débarrassé des détails techniques fournis par le reporter du Herald,  le récit allégé prend soin de conserver quelques éléments techniques de description de l'électroscope : disque de métal blanc poli, réception en chambre obscure, utilisation de jumelles,... Il est également intéressant de remarquer l'utilisation du terme "to scan" pour désigner le regard du téléspectateur. A l'époque le terme scanning n'est pas encore utilisé pour désigner le processus d'analyse de l'image, mais qui d'après le Online Etymology Dictionnary signifie, depuis le 16ème siècle,  "look at closely, examine minutely (as one does when counting metrical feet in poetry)". Dans son sens technique actuel d'analyse d'image, scanning ne s'imposera qu'à la fin des années 30 avec la mise au point de la télévision électronique.

Réception et diffusion du canular en Nouvelle Zelande

Il n'est pas possible de déterminer si l'auteur de l'article de The Press et The Globe  a eu connaissance directe de l'article du Herald ou s'il s'est basé uniquement sur la présentation qu'en aurait faite le Reverend Gilbert. Toujours est-il que le récit a immédiatement suscité la suspicion. Dès le lendemain de la parution, The Evening Star, quotidien d'Otago exprime son scepticisme et laisse entendre que le Rev. Gilbert a été victime d'une plaisanterie

The Evening Star, 1st December 1882

Le récit va cependant être repris par une bonne douzaine de journaux néo-zélandais : The Otago Daily Times (1st December 2020), Timaru Herald (1st December 1882), Daily Telegraph (7 December 1882), Marlborough Express (8 December 1882), Otago Witness (9 December 1882), Bruce Herald (12 December 1882), Patea Mail (13 december 1882), Inangahua Times (25 December 1882), Lake County Press (5 January 1883), Poverty Bay Herald (19 January 1883), Inangahua Times (24 January 1883), Manawatu Standard (12 February 1883), Grey River Argus (14 February 1883), Temuka Leader (8 March 1883). 

Le 29 mai 1883, un article de The Otago Daily Times constatant que le canular du Dr. Gindrakh '"Harding backwatds") lui a été attribué par un journal américain ironise sur la réputation acquise par la Nouvelle Zélande comme producteur de ce type de nouvelles extravagantes. L'article laisse entendre que le canular aurait été élaboré à partir du télectroscope de Senlecq. Celui avait été mentionné par cinq journaux néo-zélendais entre le 15 avril 1879 et 14 octobre 1879.

Le terme electroscope réapparaît le 4 avril 1884  dans un article "The Telelephone and the Electroscope" du New Zeland Herald. Le canular du Dr. Gnidarh n'est pas évoqué dans cet article qui imagine les usages futures des nouvelles technologies : archives enregistrées des débats parlementaires, suivi en direct des théâtres de guerre grâce à l'électroscope et au téléphone. 

La circulation du canular aux Etats-Unis, au Canada et en Europe

Aux Etats-Unis, cette histoire du Dr. Gnidrah est reprise :

Au Canada, la nouvelle apparaît le 3 mars 1883 dans  le Ottawa Free Trader, qui cite comme source Scientific American.

En Europe, le canular, probablement également emprunté au Scientific American.

En Angleterre, la nouvelle est reprise dans la très sérieuse revue The Engineer le 9 mars 1883, dans The Electrical Review puis le 24 mars 1883 par The Times puis par quelques autres journaux.Seul le People's Weekly Journal paraît avoir identifié le canular.

 

C'est probablement à cette nouvelle (ainsi qu'au canular du dioscope) que font allusion les quelques lignes assassines parues en 1855 dans  English Mechanics and the World of Science : "[56174.]—Dioscope.—Here's another' Look up the indices under Telectroscope, and search for the origin of these scientific tarradiddles somewhere in New York or New Zealand". .

 

En France, on peut repérer une bonne vingtaine de citations dans la presse quotidienne circule entre le 26 mars 1883 (Le Petit Journal) et 19 avril 1891 (Le Petit Troyen). Le Dr. Gnidrah est devenu Guidrah. Le plus remarquable d'entre eux paraît à la une Le Petit Parisien le 15 juin 1883 sous le titre "Une merveilleuse découverte". L'éditorialiste Jean Frollo, loin de mettre en cause le sérieux de l'histoire écrit qu'il "accueille non seulement comme possible mais encore comme probable la nouvelle qui nous est transmise par le Scientific American, d'après le Times d'Otago.

Scientific American, 24 février 1883

Le Bien public, 29 mars 1883

Jean Frollo, "Une merveilleuse découverte". à la une du Le Petit Parisien le 15 juin 1883 (Source : RetroNews)

Aide-mémoire de photographie, publié sous les auspices de la Société photographique de Toulouse par C. Fabre, Gautier-Villars, 1884

Le canular arrive même en Autriche. On le retrouve dans le journal de Vienne Die Presse le 28 mars 1883.

Le retour du canular en Australie

En Australie, le canular du Professeur Gnidrah n’a pas été repris immédiatement par les autres journaux après sa publication . Le texte était à la fois long, un peu ardu et le parrainage du Herald à l’expérience supposée donnait au quotidien une sorte d’exclusivité. Il est probable aussi que le public australien n’a pas été dupe et a considéré le texte pour ce qu’il est, une fantaisie littéraire et pas une nouvelle. 

 

La reprise de la version néo-zélandaise du récit par The Electrical Review  et par  Scientific American a donné un crédit international au canular, qui visiblement étonné la rédaction du journal australien. Le 24 avril 1883 The Herald publie un article "Latest Electrical Discovery" dans lequel il remarque que les deux magazines américains ont pris la découverte  pour un fait plutôt que pour ce que l’auteur entendait être, le précurseur de ce qui pouvait être attendu. Le 30 avril 1883, The Herald revient encore sur ce qu'il qualifie de skit, s'amuse de ce que les milieux scientifiques britanniques ont pris au sérieux la plaisanterie mais note qu'en définitive ceux-ci considère la perspective décrite comme plausible.

The Herald a même publié "for private circulation" une brochure attribuée au Reverend Gilbert Considerations on recent scientific accomplishment; The Electroscope".Celle-ci figure en tête d'une collection reliée de "scientific skits". 

 

Malgré cette mise au point de The Herald, la nouvelle, dans sa version néo-zélandaise, semble est  prise au sérieux par différents journaux (Victorian Express, 17 janvier 1883, The Ballarat Courier, 13 avril 1883, Australische Zeitung, 22 mai 1883, Logan Witness, 26 mai 1883, Daily Telegraph, 19 juin 1883, The Brisbane Courier, 5 juillet 1883, Western Star and Roma Advertiser, 7 juillet 1883, The Queenslander, 14 juillet 1883), Port Adelaïde News, 21 août 1883,  au point que le 8 septembre 1883 le Queensland Figaro (Brisbane) rappelle qu'à l'origine il s'agit d'une plaisanterie qu'il attribue...au Daily Telegraph de Melbourne !

L'histoire trouve un point d'orgue plaisant dans un article du Herald du 16 octobre 1889. Le journal rapporte avec amusement que le Anthony's Photographic Bulletin,  très sérieuse publication new-yorkaise, rapporte un article sur les inventions d'un chercheur établi en Suède et qui évoque le telephopotograph qui aurait permis d'assister à des miles à la ronde à une course de chevaux se passant à Adelaïde. L'auteur souhaiterait recevoir des précisions au sujet de cet appareil. Malgré diverses recherches par index dans les collections du Anthony's Photographic Bulletin, nous ne sommes pas arrivés à retrouver cet article du chercheur établi en Suède, et nous suspectons qu'il s'agit là d'un dernier canular.

Le canular tombe dans l'oubli

Comme le canular de l'electroscope du New York Sun   et celui du dioscope du Daily Telegraph, le canular de l'electroscope du Dr. Gnidrah est tombé dans l'oubli. A la différence du canular du diaphote du Dr. Licks, ou des téléphonoscopes de Georges du Maurier et d'Albert Robida il ne figure pas dans les histoires de la télévision. Sa diffusion internationale a pourtant été loin d'être négligeable et il représente la première conception de transmission en direct d'un événement sportif.

 

Nous n'avons pu repérer que quelques mentions durant le 20ème siècle. En 1939, William Aitken clôture son histoire non conformiste du téléphone Who Invented The Telephone ?  avec la citation de l'histoire du Rev. Gilbert.   L'article paru dans The Engineer du 9 mars 1883 est repris par ce magazinedans son numéro du 5 mars 1943, qui elle même suscite une nouvelle reprise dans un article du Otago Daily Times du 5 octobre 1943, sous le titre "Pioneer of Television".

En 2018 est parue  une biographie de l'inventeur australien Henry Sutton, écrit par son arrière-petite fille, Lorayne Branch. Une tentative de transmission télévisée de la Melbourne Cup en 1885 par Sutton est évoquée. Nous n'avons pas encore eu accès au livre de Lorayne Branch et nous ignorons si cette information est fondée sur quelque document ou si elle résulte d'une prolongation du canular du Herald.

Après la publication du présent article, le compositeur et chercheur anglais Daniel R. Wilson m'a indiqué qu'il avait lui-même publié en 2015 un article sur le canular du Dr. Gnidrah, dont il a identifie l'auteur en tant que John Harding.(1)

 

André Lange

30 mai 2020 / Mise à jour 31 mai 2020 / 10 juin 2020

Rev. GILBERT, Considerations on Recent Scientific Accomplishment. The Electroscope, Printed for Private Collection, The Herald Office, Melbourne. Brochure extrêmement rare. Photographie aimablement communiquée par D.R. Wilson 

Page du groupe Facebook "Media Archaelogy" , 30 mai 2020

The Herald, 16 October 1889

(1)  WILSON D.R., The Magnetic Music of the Spiritual World, by the author,  Electricity and Sound on the Victorian Stage. Bishop’s Stortford: Self-published., 2015

Il faut remercier la National Library of New Zeland, dont la remarquable hémérothèque numérique Paperpast nous a permis de reconstituer l'histoire du cadeau de naissance de la fille du Reverend H.J.C. Gilbert.

Le roman Het televisie experiment de Bert 

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