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Histoire de la télévision
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L'histoire de la télévision commence par un canular : l'électroscope de 1877

"The Electroscope", The New York Sun, 30 March 1877.

Un article retrouvé dans les archives Edison

L'article  "The Electroscope", paru dans The New York Sun, nous provient des entrailles de l'Internet : nous l'avons retrouvé dans les "Scrapbooks" de Charles Batchelor, éditées sur le site Thomas A. Edison Papers de Rutgers University : Special Collections Series -- Charles Batchelor Collection -- Scrapbooks: Cat. 1240 (1876-1878) [MBSB1]. A ma connaissance, il n'a jamais été cité auparavant par les historiens de la télévision les mieux informés.

Charles Batchelor était un anglais, employé par Edison dès les débuts de sa première société, l'American Telegraph Works. Il fut pour le "Sorcier de Menlo Park" un véritable ami, un partenaire et un co-inventeur avec qui différents brevets furent signés. Dans ses "Scrapbooks", Batchelor réunissait des coupures de presse et autres documents, parfois sérieux, parfois humoristiques, attestant de sa dévotion pour son employeur, mais aussi de son attention aux annonces de découvertes et inventions nouvelles. 

Ces recueils, de même que les "Clippings", sont à présent  accessibles dans la base de données des Thomas Edison Papers  et constituent une source extraordinaire pour comprendre comment était menée la "veille technologique" par l'inventeur et ses associés.

Le "clipping" d'Edison porte la date du 29 mars 1877. Depuis que la Library of Congress a mis à disposition du public les collections numérisées des journaux américains du 19ème siècle, il est possible de vérifier que l'article est paru le vendredi 30 et non le jeudi 29 mars 1877.

La source de l'article "Le télectroscope" de Louis Figuier (1878) ?

Il est de tradition parmi les historiens de la télévision, depuis l'ouvrage d'Albert Abramson, de citer le texte de Louis Figuier, « Le télectroscope, ou appareil pour transmettre à distance des images », publié en 1878 dans L’Année Scientifique et Industrielle, comme étant le premier texte décrivant un appareil de transmission des images à distance. L'invention de cet appareil était attribuée par Figuier à Graham Bell et était, bien évidemment, fantaisiste. Mais il attestait d'une rumeur, en provenance des Etats-Unis, et plus particulièrement de Boston. L'origine de cette rumeur n'a jamais été vraiment été identifiée.

L'article "The electroscope", publié par The New York Sun le 30 mars 1877 pourrait nous fournir une clé. Il s'agit d'une communication d'un lecteur au journal, datée du 28 mars, et simplement signée Electrician. Le1er avril n'était pas loin et la rédaction ne semble pas avoir voulu prendre soin de la vérification de cette nouvelle "merveilleuse".

L'appareil est décrit comme un dispositif composé de deux boîtes vides, un émetteur et un récepteur, et supposé fonctionner grâce à la nature ondulatoire de la lumière, de la même manière que le téléphone, présenté quelques mois plus tôt par Graham Bell, fonctionne sur la nature ondulatoire du son.  Sur une paroi de l'émetteur et une paroi du récepteur sont fixé des multitudes de fils électriques d'"une fabrication et d'une consistance spéciale". Chacun de ces fils transmet avec une extrême précision de chaque onde lumineuse ou onde de couleur, en provenance d'une personne ou d'un objet, qui le frappe horizontalement. Les fils transmettent même les ondulations provenant d'une peinture de mois de un pouce carré. Les fils sont tressés dans un câble qui peut transporter le signal sur ou sous le sol, ou même sous l'eau. A l'extrémité, le câble est dénoué et chaque fil est placé de manière telle à retrouver sa place dans le compartiment. La boîte diffère de celle d'émission en ce qu'elle est constamment emplie d'un gaz récemment découvert, une sorte d'éther magnéto-électrique, dans lesquelles les ondes de lumière et de couleurs se déploient à nouveau, de manière telle que les objets ou personnes qui étaient présentes à l'émission se reflètent de manière aussi précise que dans un miroir.

Ce dispositif sommaire correspond assez bien, et même avec plus de détails, à ce que décrit Figuier, non sans scepticisme,  quelques mois plus tard, suivant les informations publiées dans la presse de Boston. Figuier utilise le terme de "télectroscope", dont l'origine et la formation ont toujours parue incertaine, entre les racines télé- (loin), electr- (pour électricité) et -scope (vision). Le télectroscope de Figuier (que reprendront  plus tard Senlecq et, dans son article "The Telectroscope" du 17 mai 1879, le  Scientific American)  ne serait-il rien d'autre qu'une déformation de l'electroscope du New York Sun ? Reste le fait que Figuier parle de Boston et non de New York.

Il est évident qu'il s'agit d'un canular. En 1877, le terme électroscope était déjà utilisé pour désigner un appareil permettant de déceler une charge électrostatique, une différence de potentiel, ou un flux de particules chargées. Cet appareil avait été inventé en 1748 par le physicien français Jean Antoine Nollet (1700–1770).

 

Qui était l'"eminent scientist" ?
 

Dès lors que l'on considère cet article comme un canular, la question de l'identification de l'éminent savant auteur de l'électroscope n'est plus que pur exercice ludique. Mais un bon canular doit incorporer des éléments vraisemblables ! 

Le nom de Graham Bell vient évidemment à l'esprit en raison de l'analogie présentée par l'article entre ondes sonores et ondes lumineuses. Cela explique probablement l'attribution du télectroscope à Bell que rapporte Figuier quelques mois plus tard.  Bell dissertera d'ailleurs sur cet argument dans un texte peu connu qu'il dicte en 1891 "Editorial and Articles on the possibility of seeing by electricity". Mais Bell, à cette époque, était installe à Boston et non à New York. Par ailleurs il était évidemment un électricien trop compétent que pour utiliser le terme électroscope comme un néologisme. Il connaît bien évidemment l'électroscope à feuille d'or qu'il cite dans une lettre à Mary Hubbard Bell du 5 avril 1879 à propos de l'invention...d'un magnétoscope ! (> The Alexander Graham Bell Family Papers).

Il est possible que l'article ait été inspiré par les travaux de George R. Carey, qui était bien de Boston, et qui, dans son manuscrit, affirme qu'il a eût l'idée d'une caméra électrique au sélénium dès 1876. Mais rien n'indique que Carey ait déjà communiqué son idée et le recours à un "gaz récemment découvert" est complètement absent des textes disponibles de Carey publiés en 1880. 

Par ailleurs, dans son article "Seeing by Electricity", Scientific American, June 12 1880, l'électricien new-yorkais W.E. Sawyer évoque la démonstration d'un appareil permettant de voir à distance à travers un fil télégraphique qui aurait été montré au n°21 Cortlandt Street "in this city" par James G. Smith, Shaw et Baldwin. Mais cette démonstration - sur laquelle on ne dispose pas d'autre source - est datée de l'automne 1877.

Le 
New York Sun, pourtant considéré comme un journal de référence,  n'en est pas à son premier hoax historique. Son article du 25 août 1835 annonçant la découverte de la vie sur la lune par l'astronome britannique Sir John Herschel figure en bonne place dans la collection du "Museum of Hoaxes".

 

La préfiguration des usages de la télévision, cinq ans avant Le Vingtième Siècle d'Albert Robida.

Le plus intéressant dans cet article reste cependant l'énoncé des différentes fonctions attendues de l'appareil  :

  • possibilité pour un marchand d'exposer ses biens à distance, dans le monde entier ;

  • possibilité de diffuser rapidement dans le monde entier le signalement des criminel en fuite ;

  • possibilité de voir à tout instant les personnes aimées, parents, amis ou épouses ;

  • possibilité pour les artistes de conserver leurs oeuvres tout en les exposant à l'étranger ;

  • possibilité de consulter à distance la page souhaitée d'un livre ;

  • possibilité de transmettre des documents manuscrits;

  • possibilité, en combinaison avec le téléphone, de transmettre des conversations en voyant son interlocuteur ;

  • possibilité de diffuser des spectacles.

 

Il faudra attendre la parution du Vingtième Siècle d'Albert Robida en 1882 pour retrouver une description aussi complète des usages possibles d'un appareil de vision à distance. La téléphotographie, puis la télévision permettront certains d'entre eux mais certains usages interactifs tels que la vision de son interlocuteur ou la consultation de livres à distance ne commencent qu'à peine à être effectifs, grâce à Internet bien plus que grâce à la télévision.

Propagation et amplifications successives du canular

L'article du New York Sun sera reproduit dans son intégralité par un nombre important de journaux locaux :

A partir de janvier 1878, on le trouve sous une forme réduite dans plusieurs tires :

L'hoax de l'électroscope renaît dans une nouvelle version, cinq ans plus tard, le 25 février 1883, dans le New York Tribune. L'inventeur en est à présent nommé : il s'agirait d'un certain Dr. Gnidrah, de Victoria en Australie. L'annonce en aurait été faite par  Rev. Mr. Gilbert, lors de son prêche à l'église Christ Church. La démonstration est supposées avoir eu lieu à Melbourne le 31 octobre 1882 devant quarante scientifiques réunis. Assis dans une chambre sombre, ils ont pu voir sur un grand disque métallique aux reflets dorés une course de chevaux à Flemington "avec sa myriade d'êtres actifs" Les détails de chaque minute étaient visibles avec une fidélité parfaite Les spectateurs regardaient avec des lunettes binoculaires et il était difficile pour eux de ne pas imaginer qu'ils étaient eux-mêmes présents à l'événement et qu'ils bougeaient parmi ceux dont ils pouvaient observer l'action.. Le New York Tribune cite comme source The Otago Times, un journal fondé en 1861 et qui est bel et bien le plus vieux quotidien de Nouvelle-Zélande. 

Cette version est reprise :

Le 23 mars 1883, le Weekly Phoenix Herald, hebdomadaire de Phoenix dans l'Arizona, renouvelle le thème en annonçant que les épouses de San Francisco disposent d'électroscopes dans les bureaux de leurs maris qui travaillent tard le soir. Le thème de l'appareil de surveillance conjugale, qui était déjà une des composantes du mythe du miroir magique et sur lequel Albert Robida brodera également en dessinant un "fidélimètre" soi-disant inventé par Edison, fait ici sa réapparition.

Le 27 avril 1883 le canular connaît un nouveau développement : The Omaha Daily Bee, quotidien d'Omaha, dans le Nebraska, citant comme source le New York Star, publie, sous le titre "Science's Later Marvel", le récit de la visite d'un reporter à un inventeur (non nommé) d'un électroscope, permettant de voir à New York ce qui se passe à San Francisco. L'inventeur indique quelques utilisations possibles de l'appareil, et notamment la possibilité de transmettre rapidement les photographies de l'auteur d'un forfait dans une banque; la transmission de photographies d'événement. Selon l'inventeur, les journaux qui investissent beaucoup dans la collecte d'informations précises ne devraient pas à avoir de mal à investir dans de telles photos et une concurrence devrait rapidement s'établir. Les capitalistes n'hésiteront pas à investir dès qu'ils auront vu l'appareil fonctionner. Des transmissions d'image depuis l'Europe seront possibles, mais cela demandera un courant très puissant. Evoquant Vingt mille lieues sous les mers, l'inventeur explique qu'il sera possible d'utiliser l'électroscope pour transmettre des images sous-marines, mais uniquement dans les zones suffisamment lumineuses. On remarquera que cet inventeur envisage plutôt une transmission d'images fixes que d'images en mouvement.

Cet interview imaginaire est reprise dans divers journaux :

  • le 30 mai 1883 dans The Highland Weekly News, hebdomadaire de Hillsborough dans l'Ohio

  • le 1er juin 1883 dans The Iola Register, hebdomadaire de Iola dans le Kansas,

  • le 16 juin 1883 dans The Northern Tribune, hebdomadaire de Cheboygan dans le Michigan, sous le même titre "Science's Later Marvel". mais avec une variante le "from Europe" est devenu "to Europe".

  • le 28 juin 1883 dans The Bossier Banner, hebdomadaire de Bellevue en Louisiane.

  • etc., etc.

Il faut attendre le 3 mai 1883 pour que le Sacramento Daily Record, quotidien de Sacramento, en Californie, émette des doutes sur la véracité du récit de l'électroscope australien du Dr. Grindah. L'auteur de l'article constate que les éléments du récit sont maigres et que toutes les tentatives menées jusque là pour transmettre des ondes de lumière par une action électrique ont échoué jusque là. Mais qui sait ? Si l'invention était effective, elle permettrait, couplée au téléphone, de visualiser son interlocuteur à distance ; elle permettrait aux détectives de tester à distance l'identité d'un criminel ; elle permettrait la détection à distance des prétendus agents et la détection des fraudeurs. Elle permettrait aux banquiers d'établir l'identité des clients douteux. Couplée avec la photographie et d'autres instruments optiques l'invention permettrait la transmission rapide de documents et d'information.

Le 8 mai 1883, The Sun of New York reprend le récit de l'électroscope du Dr. Grindah, mais cite la presse londonienne comme étant à l'origine de l'information. Le petit article ne manque pas d'ironie. Il espère que l'appareil sera présenté au Congrès des électriciens qui doit se tenir à Vienne et écrit "Already the highest reach of imagination in the age of fable is overpassed by the realities of modern science". Cette variante est reprise le 16 mars par le Lancaster Daily Intelligence,  quotidien de Lancaster en Pennsylvanie.

Un canular symptômatique de l'horizon d'attente créé par l'invention du téléphone et du phonographe

L'hoax de 1877 sur l'électroscope et ses développements successifs ont plus qu'un caractère anecdotique. Ils témoignent des modes de diffusion de l'information dans la presse américaine, les informations - fausses en l'occurrence - étant créées à New York et mettant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à se diffuseur sur le territoire. Mais ce canular témoigne aussi de l'horizon d'attente créé par l'invention du téléphone et du phonographe, qui ont déplacé les limites de ce qui était scientifiquement et techniquement possible. Le canular sur la vision à distance était dans l'air du temps. Quelques mois plus tard, le 10 février 1880, un mathématicien du nom de Mansfield Merriman, lancera,  dans un journal de Philadelphie, un canular similaire en annonçant la mise au point d'un diaphote, attribué au Dr. H.E. Licks. 

Cet électroscope anonyme de mars 1877 ouvre la série de ce que nous appellerons les "improbables" : appareils fantaisistes ou dont l'existence n'est mentionnée que de manière fugitive dans un journal ou dans la brève mention des Comptes rendus hebdomadaires de l'Académie des Sciences. Certes, ces improbables ont bien peu d'importance au regard de l'histoire des sciences et des techniques, mais ils sont symptomatiques du projet social et scientifique de voir à distance, un projet qui finira par se concrétiser, mais qui, en attendant, suscite canulars, plaisanteries et bientôt inquiétudes.

La circulation du canular initial n'est cependant pas terminée. Le 4 décembre 2017, l'article" Télectroscope" de la version anglaise de Wikipedia signalait que l'information avait été reprise dans le très sérieux magazine scientifique Nature en avril 1877. Vérification faite, l'information était fausse et je l'ai effacée.

André Lange, 4 mars 2002 / Révision  5 décembre 2017.

Un véritable électroscope : Electroscope à feuille d'or (v. 1860).

(Collection du "Petit musée de la physique du Lycée de garçons de Luxembourg".)

""The Wonderful Electroscope", New York Tribune, 25 février 1883.

""The Electroscope", New York Sun, 30 March 1877, tel qu'archivé dans le recueil de "Clippings" d'Edison. 

"Loving" , Weekly Phoenix Herald, 23 mars 1883.

"Science's Later Marvel", Omaha Daily Bee, 27 avril 1883

"The latest discovery in electrical science", Sacramento Daily Record, 3 mai 1883.