Lazare Weiller, météore de l'histoire de la télévision
1. Biographie - Une figure scientifique, industrielle et politique marquante de la IIIème République

 

 

Lazare Weiller a marqué l'histoire de la télévision tel un météore. Il signe un seul article, en 1889, "Sur la vision à distance par l'électricité",  mais cet article - à l'égal de celui de l'Allemand Paul Nipkow, publié en 1885 - marque les développements de la télévision jusqu'au début des années 1930. Sa biographie est généralement méconnue par les historiens de la télévision, alors que, grand industriel, homme politique et essayiste, il est une des figures marquantes de la IIIè République. Par un curieux paradoxe historique, son initiative, en 1912, d'une alliance industrielle franco-allemande pour contrer l'hégémonie britannique en matière de télécommunications transatlantiques facilitera, vingt-trois plus tard, le transfert vers la France de l'exploitation des brevets RCA sur l'iconoscope de Zworykin qui allait définitivement éliminer la solution de la roue à miroirs proposée par l'inventeur français.

 

"Tout écrivain qui tenterait de faire de Lazare Weiller un portrait d'une "ressemblance garantie" s'exposerait à faire fausse route" écrit  Gérard Devèze  en avertissement du chapitre  biographique qu'il lui consacre dans La revue illustrée du 25 octobre 1911. Il n'existe malheureusement pas de biographie détaillée de Lazare Weiller, mais de nombreuses notices, plus ou moins exactes, dont la plus vivante, mais trop empreinte de piété filiale et non dénuée d'erreurs, est celle du Commandant Paul-Louis Weiller, héros de l'aviation française. Il suffira d'indiquer que celui-ci crédite son père d'avoir été le premier à suggérer l'utilisation du sélénium dans la conception d'un appareil de télévision pour suggérer qu'elle manque un peu de recul. La contribution la plus fouillée, basée sur les dossiers disponibles aux Archives nationales, se trouve dans le livre d'Emmanuel Chadeau, L'économie du risque. Les entrepreneurs 1850-1980 (1988) mais elle est loin d'avoir dit le dernier mot sur ce personnage complexe, contient également d'importantes erreurs sur l'affaire de la CUTT et passe sous silence les relations complexes de Weiller avec un autre inventeur-entrepreneur et homme politique, Guglielmo Marconi.

Une jeunesse en exil - Débuts scientifiques et industriels

 

Lazare Weiller est né le 20 juillet 1858 dans une famille juive de Sélestat, petite ville alsacienne qui s'honore d'être le siège de la Bibliothèque humaniste, une des plus anciennes bibliothèques de France, créée en 1452 par l'humaniste Jean de Westhus et qui conserve notamment les incunables et premiers livres imprimés légués par le savant Beatus Rhenanus, ami d'Erasme de Rotterdam.  Son père, Léopold Weiller était marchand colporteur et sa mère, Reine Duckes, était servante. En 1808, son grand-père, Bar Koschel, « chaudeur » à Seppois-le-Bas, avait demandé la citoyenneté française. Ayant adopté le nom de Bernhard Weiller, il s’était établi à Sélestat où il était « instituteur judaïque ». Certaines notices biographiques, dont la nécrologie parue dans Le Temps le 13 août 1928, indiquent curieusement qu'il était l'arrière-petit-fils d'un médecin de Louis XIV et fils d'un industriel connu. En fait, selon Chadeau, la mère de Weiller était petite-fille d'un receveur impérial puis royal des Douanes, fils d'un perruquier qui exerçait sous Louis XV....


En 1871, après la défaite de l'armée française face à l'armée prussienne, l'Alsace et la Lorraine sont intégrées dans le Reich allemand. Pour soustraire son fils à l'influence allemande, la mère de Lazare Weiller l'envoie en 1875  travailler et étudier chez des cousins d'Angoulème. Weiller se révèle un élève doué et va terminer ses études à Paris, au Lycée Saint-Louis. Empêché par une fièvre typhoïde de passer les examens d'entrée à Polytechnique il décide d'aller étudier l'anglais au Trinity College d'Oxford, où il découvre notamment les travaux de John Tynsdall (1820-1893), le grand physicien irlandais fondateur de la spectrométrie. Cette expérience de formation et sa connaissance de l'anglais, rare à l'époque, seront pour lui de formidables sources d'ouverture au monde, et de réussite sociale. 

   

Il revient à Angoulème travailler dans l'usine de son cousin, qui produisait des tissus métalliques nécessaires à l'industrie du papier. Il s'intéresse alors aux problèmes de tréfilage des fils de cuivre, qui commençaient à prendre une importance grandissante au moment où le télégraphe, et bientôt le téléphone électrique, prennent leur essor. Il adapte au tréfilage du cuivre une technique jusque-là réservée aux fils d'acier, qui consistait à laminer à chaud le fil machine. Sur cette base, il ouvre en 1881 une petite usine à Angoulême et crée le 20 juin 1883 sa propre entreprise, la Fonderie Laminoirs et Tréfileries de Bronzes et Cuivre Lazare Weiller et Cie, société en commandite par action au capital de 1 250 000 francs.

 

Ingénieur, Weiller est aussi un chercheur et un inventeur. Il se livre dans l'atelier de son usine à des expériences sur la conductivité de l'électricité par les métaux et lorsqu'il est à Paris, travaille dans un laboratoire du Collège de France.  Il met au point un alliage qu'il nomme "bronze siliceux" ou "bronze phosphoreux" et qui allait révolutionner le transport du courant électrique. Cet alliage, alliant la conductibilité du cuivre et la ténacité permettant au fil de rester tendu entre deux poteaux distants de 50 mètres, offrait des garanties importantes aux compagnies de télécommunications. Weiller obtint plusieurs brevets, en France et à l'étranger, et assurait ainsi sa fortune. Ses travaux sur la conductivité des métaux sont réputés internationalement, comme en atteste un article de The Manufacturer and Builder en avril 1887 qui les cite comme référence d'excellence.

 

Il travaille aussi sur les câbles sous-marins et propose de nouvelles solutions pour leur conception. Cependant, sur ce dernier sujet, les historiens des télécommunications ne sont pas toujours unanimes quant à l'originalité des ses idées et la rigueur de certaines de ses communications à l'Académie des Sciences (Kragh, 1994). En 1889, une polémique l'oppose à Aimé Vaschy devant l'Académie des Sciences sur la question de la propagation du courant dans une ligne télégraphique. Vaschy accuse Weiller de lui avoir emprunté dans un brevet, sans le nommer, les résultats de ses propres travaux, dont il avait eu connaissance.(Comptes rendus hebdomadaires, 1889, CVIII, p.128 et 216).

 

En 1882, Weiller se convertit au catholicisme, ce qui ne lui épargnera pas tout au long de sa vie les les quolibets et les attaques antisémites, de la part notamment du journal Le XIXème siècle et d'Edouard Drumont, l'auteur de La France juive ou encore, pendant l'Affaire Dreyfus, par L'Intransigeant  (9 septembre 1899), qui réfute un témoin simplement parce qu'il est l'employé de M. Lazare Weiller ou nomme ce dernier parmi le "tout-ghetto de la synagogue" qui compose le jury de l'Exposition universelle (18 mai 1900).

Portrait de Lazare Weiller, peintre non identifié., in  : PEYREY, F,  L'idée aérienne. Aviation. Les oiseaux artificiels, H. Dunod et E. Pinat, 1909 (Source : CNUM)

L'Annuaire 1973 de la Société des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, dans lequel on trouvera une notice biographique sur Lazare Weiller, rédigée par son fils, le célèbre aviateur Paul-Louis Weiller.

Poteau tendeur Fives-Lille-Lazare Weiller avec embase renforcée in L. WEILLER, Traité général des lignes et transmissions électriques, G. Masson, Paris, 1892. (Coll. A. Lange)

L'entrée en politique

 

Le succès de son entreprise lui permet d'entrer en politique. Il fréquente les milieux proches de Gambetta, dont l'équipe du journal modéré La République française. Après la mort de Gambetta (1882), il fera partie des partisans de Jules Ferry. Dès 1883, à l'âge de vingt-cinq ans, il est fait Chevalier de la Légion d'honneur pour des activités de renseignement économique sur l'Alsace occupée. En 1888, il est candidat républicain d'une élection partielle pour le siège de député des Charentes à l'Assemblée.  Il est à l'époque proche de Jean Casimir-Perier, qu'il considérera comme son principal protecteur et appartient au courant des Républicains modérés, que l'on désigne alors comme les "Opportunistes". La campagne est très mouvementée et, comme le rapporte le Petit Journal du 10 juin 1888, dans une assemblée houleuse, il se fait traiter de "Boche" et de "Juif". Dans sa profession de foi, il vante les mérites de la Charente, sa terre d'adoption, mais s'affirme Alsacien de vieille souche. Au premier tour, il arrive deuxième derrière un candidat bonapartiste,  Étienne Gellibert des Seguins, mais créée la surprise en devançant Paul Déroulède, candidat proche du Général Boulanger. Il recueillit au premier tour 23.993 voix sur 76.770 votants, alors que Gellibert des Séguins en obtenait 31.439 et Déroulède 20.674. Au second tour, c'était Gellibert des Séguins qui était élu avec 37.717 voix, Lazare Weiller n'en recueillant que 27.250 et Déroulède, qui avait refusé de se désister malgré l'appel des Républicains, 11.696.. Le refus de désistement de Déroulède - lequel quelques mois plus tard poussera le Général Boulanger à faire une tentative de coup d'Etat - l'empêche d'être élu. Mais, perdant ces élections dans des conditions honorables, il est devenu une figure connue et respectée du courant républicain. 

Lazare Weiller (Photo par Heliog-Dujardin)

Couverture de La Revue illustrée du 25 octobre 1911, consacrée à Lazare Weiller (Source : Gallica)

Un personnage mondain et moderniste

Après le décès de sa première femme, qui était sa nièce, Marie Marguerite Jeanne Weiller,  il fait réaliser par le sculpteur Raoul Verlet un tombeau, placé dans une chapelle privée du cimetière de Bardines à Saint-Yiriex (Charente). L'audace choque les esprits conservateurs de l'époque : le jeune couple gît, enlacé, comme après avoir fait l'amour.

 

Le 12 août 1889, il épouse Alice-Anna Javal, fille d'Emile Louis Javal, député de l'Yonne, membre de l'Académie de Médecine. Il l'a rencontrée dans la famille Elissen, à laquelle elle est apparentée, et qui, investissant dans la première Compagnie générale du téléphone, figure parmi ses clients. Eugène Spuller, rédacteur en chef de La République française (dont Weiller est un soutien depuis les années 70 et administrateur),  fidèle de Gambetta et alors Ministre des Affaires étrangères est un de ses témoins tandis que la mariée a pour témoins le poète Sully-Prudhomme, Membre de l'Académie française, qui sera en 1901 le Premier Prix Nobel de Littérature, et Adolphe Carnot, frère du Président de la République.

 

Selon Jacques Mousseau, "Par ce mariage sans passion, il entre dans un puissant clan d'industriels, de négociants, de banquiers solidement implantés depuis plusieurs générations à Paris et dans toute l'Europe. Il est lié à la Banque franco-suisse, à la Banque commerciale de Bâle, à Bernheim et Cie, et prend des intérêts dans de nombreux secteurs économiques, des chemins de fer au textile et à l'électricité (Compagnie générale d'électricité, société Force et Lumière).". Dans L'Economie du risque, Emmanuel Chadeau a analysé en détail la signification industrielle de ce mariage. La famille Elissen, qui avait fortune dans le commerce du gaz, mais qui, dans les années 1880 opérait une reconversion dans le domaine émergent des télécommunications et de l'électricité. Elle avait investi dans la Compagnie générale des téléphones, créée pour commercialiser le théâtrophone de Clément Ader, puis avait acquis les brevets d'Edison pour les lampes et les génératrices. Pour cette famille, Weiller représentait une compétence technique, était membre du Comité consultatif des chemins de fer disposait de forts soutiens politiques, était censeur de la Banque de France pour le Sud-Ouest, ce qui lui donnait accès aux informations financières sur les crédits et les affaires. Le Figaro du 13 août 1889 rapporte que  "le mariage été célébré, hier au milieu d'une affluence considérable. Presque tous les membres du cabinet y assistaient, ainsi qu'un grand nombre de députés et de.sénateurs."

 

Une contribution majeure à l'histoire de la télévision : le phoroscope et sa roue à miroirs

 

La carrière d'industriel et d'homme politique ne le détourne pas de la recherche, comme l'atteste sa bibliographie. Il travaille avec quelques uns des grands physiciens et électriciens de l'époque. Il participe, selon Paul-Louis Weiller, à la détermination de l'étalon Ohm (fixé par une conférence en 1884) en collaboration avec Eleuthère Mascart (Secrétaire général de l'Académie des Sciences, auteur de multiples publications dont un important Traité d'optique). Avec Gabriel Lippman, futur Prix Nobel de Physique (1908), il étudie les conducteurs électriques, et il commentera, en 1894, sa théorie de la photographie des couleurs.

​A partir d'octobre 1886, Weiller est impliqué dans la préparation de l'Exposition universelle de Paris (1889), dont il est membre du comité technique d'électricité. Est-ce dans ce contexte qu'il commence à s'intéresser à la problématique de la vision à distance, alors que circulent des rumeurs sur les téléphotes de Thomas A. Edison et de Courtonne ? A-t-il eu, par l'entremise de la famille Elissen, eût l'occasion de rencontrer Edison lors de son passage à l'Exposition universelle ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il qu'en octobre 1889, alors que se termine l'Exposition, il publie dans Le Génie civil un article majeur "Sur la vision à distance par l'électricité" proposant un appareil, le phoroscope, dont une des composantes, la roue à miroirs, va jouer un rôle éminent dans les expériences de télévision des quatre premières décennies du vingtième siècle. 

 

Le tombeau de Jeanne et Lazare Weiller en pierre blanche de Vilhonneur (chapelle Weiller, cimetière de Bardines, Angoulême). Photo Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel

Numérisation d'un modèle en plâtre du tombeau de Madame Weiller au Musée d'Angoulême (Source : MuséesAliénor)

Le téléphone à gaz, élément du phoroscope décrit par Lazare Weiller dans son article.de 1889

La roue de miroirs, élément du phoroscope décrit par Lazare Weiller dans son article.de 1889

De la vie scientifique aux activités industrielles

   

Après cette contribution majeure à la recherche sur la vision à distance, mais qui est sans impact immédiat, Weiller revient à des travaux moins spéculatifs, sur des sujets qui sont ceux qu'il connaît le mieux : les lignes électriques et la fabrication des lignes de transmission. . Il publie deux gros ouvrages de référence à destination des ingénieurs: un Traité général des lignes et transmissions électriques (1892) et un manuel Affinage et traitement électrolytique des métaux (1894). Après cela, ses activités industrielles, politiques et mondaines vont définitivement prendre le pas sur les activités scientifiques. En décembre 1918, il se portera candidat comme Membre de l'Académie des Sciences à la Division de l'application des Sciences à l'industrie, mais n'obtiendra qu'une voix sur 45 (Comptes-rendus hebdomadairesSéance du 16 décembre 1918). Une nouvelle candidature en 1923, pour succéder à Maurice Leblanc, restera également sans suite.

Les Tréfileries du Havre

 

En 1896, considérant que son entreprise, devenue une société en commandite par actions  au capital de 2 millions de francs, est trop à l’étroit à Angoulême, il achète un terrain de 18 hectares au Havre, qui est à l'époque le premier port d’importation du cuivre et la porte vers le Royaume-Uni et l'Amérique. La croissance est rapide : le chiffre d'affaires passe de six millions de francs en 1897 à trente millions en 1899. En 1899, l’entreprise emploie 2000 ouvriers. Weiller pratique une politique sociale moderniste (société de secours mutuel, coopérative de consommation, société des habitations à bon marché). Une nouvelle augmentation de capital a lieu, portant ce dernier à 15 millions de francs.

Florence Hachez-Leroy décrit ainsi les  activités de Weiller au Havre : "Industriel avisé, il avait mené plusieurs voyages à l’étranger, particulièrement en Allemagne et aux États-Unis, et visité les établissements de ses confrères. De fait, l’usine du Havre fut considérée comme une usine très moderne, regroupant des matériels de pointe, tels que les laminoirs automatiques, auxquels Lazare Weiller avait également porté des améliorations. Outre le matériel, c’est aussi l’usage de l’électricité comme force motrice qui retint l’attention de ses contemporains. L’usine était alimentée par sa propre usine de production électrique équipée de 14 machines à vapeur, avec une capacité considérable de 8 300 chevaux. Autre objet d’amélioration : le laboratoire d’études. Lazare Weiller veilla à s’entourer des meilleures compétences : il choisit d’y mettre à sa tête un scientifique, Edmond Jarry, docteur es sciences et préparateur à l’École normale supérieure."

L'intérêt pour l'impact social et stratégique des télecommunications

Lazare Weiller est un homme habile dans les relations sociales et qui base sa stratégie sur des réseaux d'alliances. Comme la Société des Téléphones est un des principaux clients de la tréfilerie, il l'a fait entrer au capital de sa société et lui-même Il entre au Conseil d'administration de cette entreprise, "On peut donc dire que Lazare Weiller fut, à ce titre, un des premiers introducteurs du téléphone" conclut son fils. Après la nationalisation des réseaux téléphoniques en 1889, l'administration des Postes et Téléphones devient un de ses principaux clients.

Atelier de tréfilerie in L. WEILLER, Traité général des lignes et transmissions électriques, G. Masson, Paris, 1892. (Coll. A. Lange)

Sortie de la Tréfilerie du Havre. Carte postale (avec l'aimable autorisation de M. Claude Bredel / Objectif Le Havre)

La Maison des Ingénieurs que Lazare Weiller fit construire aux Tréfileries du Havre (avec l'aimable autorisation de M. Claude Bredel / Objectif Le Havre)

Le téléphone ne l'intéresse pas uniquement dans ses dimensions techniques et industrielles. Les applications culturelles  le passionnent également. Se fondant sur un article du quotidien Le Matin, le polémiste antisémite Edouard Drumont, dans son pamphlet La fin d'un monde (1889), lui reproche de s'adonner aux plaisirs du théatrophone tout en lui reprochant son rôle dans le krach du cuivre.

​La réflexion de Weiller sur les télécommunications est aussi d'ordre stratégique. En 1898, il publie dans La Revue des deux mondes un article synthétisant l'histoire de la "La suppression des distances" - c'est à dire l'histoire des télécommunications, puis un autre sur l'histoire de l'électricité. Dans le premier de ces articles, il n'hésite pas à affirmer que le problème de la communication intercontinentale et celui de la vision à distance seront bientôt résolus ; "La parole franchira-t-elle bientôt les océans comme elle franchit la Manche, et deux personnes placées des deux côtés de l'Atlantique arriveront-elles à pouvoir s'entendre parler réciproquement et se voir ? Il n'est pas téméraire de penser que le problème de la transmission des sons, comme celui de la transmission de la vision à distance seront bientôt résolus et que la voix ainsi que l'image pourra se reproduire instantanément au delà des mers, comme les signaux de la télégraphie."

 

Dans cette contribution, l'évocation de la vision à distance s'arrête là, et il n'y a aucun prophétisme sur l'ubiquité à venir comme chez Adriano de Paiva. L'article évoque plutôt les difficultés matérielles pour maintenir les réseaux télégraphiques confrontés à diverses formes de dégradations naturelles, mais aussi humaines, en particulier dans les pays colonisés. Weiller souligne aussi la faiblesse stratégique de la France, par rapport à l'Angleterre, en matière de câbles sous-marins. Son intérêt pour la vision à distance s'est fait discret et il ne semble pas avoir persévérer dans le développement de son phoroscope, Cependant, en 1894, dans son article "La photographie des couleurs", Revue des deux mondes (mars-avril 1894), il évoque la figure de Charles Cros, poète et inventeur du phonographe en nous fournissant cette information inédite : "Il s'attacha à la transmission des images à distance". 

Bâtisseur, esthète et collectionneur

Lazare Weiller fut aussi un bâtisseur, un esthète et un collectionneur.  Lorsqu'il est élevé au grade d'officier de la Légion d'Honneur, le 3 août 1894, Le Figaro souligne que "le jeune et brillant ingénieur électricien dont les travaux ont largement contribué au développement de l'électricité en France" est aussi "un fin lettré et un poète délicat".   Au Havre, il fait construire la Maison des Ingénieurs, dans un style Art Nouveau.

 

Ayant acheté en 1898 le château de Grouchy, à Osny, dans le Val d'Oise, il y crée une galerie pour sa collection de tableaux. Il achète d'abord des classiques (Rubens, Nicolas de Largillière, Jean-Marc Nattier) puis il s'intéresse aux peintres contemporains, avec un éclectisme qui impressionne les critiques. Le catalogue de la vente chez Drouot, le 29 novembre 1901, de sa collection atteste du modernisme de ses choix. La collection comprenait notamment des toiles de  Monet, Félicien Rops, Pissarro, Renoir et Sisley. Il était aussi ami du peintre symboliste Puvis de Chavanne, dont il visitait souvent l'atelier et à qui il acheta la toile Pro Patria Ludus que le peintre vint finir et encadrer sur place. Le 19 juin 1899, la presse rapporte que Monsieur et Madame Weiller viennent de donner en leur château une garden-party pour trois à quatre cent invités - dont un "essaim charmant de jolies femmes", note Le Siècle -, un train spécial les ayant amenés de la Gare Saint-Lazare. Le 12 mars 1901, rendant compte des soutiens dont bénéficie l'Exposition de l'Enfance, Le Matin rapporte que "M. Lazare Weiller a consenti à prêter une très rare collection de petits meubles anciens",  La collection est composée des meubles réalisés par les compagnons ébénistes. 

La crise au tournant du siècle

La bonne fortune de Lazare Weiller est brusquement menacée dans les années 1899-1901.  La crise du cuivre (1900-1903) provoquée par la mise en chantier de nouveaux gisements en Amérique du Sud et en Russie provoque un effondrement des cours et l'obligation de casser les prix des produits. Par ailleurs un mouvement de grève, début 1900, motivé par les cadences de travail qu'impliquait le recours aux fours électriques Garrett, frappe les affaires de l'entreprise. Durant l'année 1900, le cours de l'action chute (Le Matin, 29 octobre 1900). Les commandes s'effondrent. En 1901 sa société enregistre des pertes importantes et tout le conseil d'administration, Weiller inclus, est amené à démissionner. Il abandonne ses actions et son traitement à la disposition de l'entreprise. Il  est obligé de vendre son château et sa collection de tableaux. L'exposition chez Drouot de celle-ci est un véritable événement et Le Figaro, le 26 novembre 1901, lance un appel pour que le Ludus Pro Patria de Puvis de Chavanne ne quitte pas le pays.  Après divers rebondissements, il voit sa position au sein de l'entreprise marginalisée. Il reste vice-président, mais n'est plus qu'un actionnaire minoritaire et, à partir de 1901 les Tréfileries du Havre ne portent plus son nom.

Portrait de Lazare Weiller à la Maison des Ingénieurs de la Tréfilerie du Havre.(avec l'aimable autorisation de M. Claude Bredel / Objectif Le Havre)

Le château de Grouchy à Osny (Val de Marne), propriété de Lazare Weiller de 1898 à 1901. Vidéo Fahmy Helal / Youtube

Le Figaro, 3 août 1894

Le Siècle, 19 juin 1899

Puvis de Chavanne, Ludus Pro Patria (Metropolitan Museum of Arts)

En mission officielle aux Etats-Unis

 

Le Figaro annonce la nouvelle le 7 novembre 1901 : Lazare Weiller, "le jeune métallurgiste qui, dès ses débuts, attira l'attention des gouvernants eux-mêmes" va .effectuer, avec le Baron Maurice de Lagotellerie, à la demande du Président du Conseil Waldeck-Rousseau et d'Alexandre Millerand, Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et Télégraphes,  une mission diplomatique aux Etats-Unis. Les objectifs de la mission sont d'étudier les méthodes économiques industrielles et financières de ce pays, en particulier le rôle des trusts,  les coûts des produits de la métallurgie et des minerais et les méthodes de formation à la gestion avec l'idée de créer une école de gestion en France et d'envoyer des étudiants français aux Etats-Unis. Il recommande au gouvernement français la création à Pittsburgh d'une école d'ingénieurs pour les étudiants français. et la création d'une école française des sciences politiques à New-York. La proposition suscite directement des controverses, dont l'opposition du journal Le Temps (17 février 1902).

 

Outre le rapport confidentiel pour le gouvernement, il rédige  à son retour un ouvrage Les grandes idées d'un grand peuple qui célèbre la civilisation américaine dans la lignée de Tocqueville. Cet ouvrage connut un succès considérable et fit l'objet d'une soixantaine de tirages. Son maître à penser est devenu le banquier John Pierpont Morgan, avec qui il a travaillé à New York. En observant la vie économique américaine comprend l'importance de la coopération industrielle à grande échelle et va essayer de la mettre en pratique dans une Europe qui est encore fragmentée par les frontières douanières et les nationalismes industriels. En matière de réseaux de communications, il reprend dans ce livre son analyse de l'hégémonie anglo-saxonne en matière de câbles sous-marins, observe le déploiement des réseaux télégraphiques américains dans un marché concurrentiels et se félicité des relations établies avec les opérateurs locaux, en particulier la Commercial Cable C° de John William Mackay et Gordon Bennett (lequel est par ailleurs directeur du New York Herald et de l'International Herald Tribune et le gendre de Paul Reuter, le fondateur de l'agence Reuters).

Aux Etats-Unis, Weiller comprend aussi que l'important n'est pas de posséder les usines mais de savoir exploiter les brevets, que bien souvent les inventeurs ne savent pas maintenir eux-mêmes.

Cet ouvrage le positionne en grand ami des Etats-Unis et la presse mondaine annoncera régulièrement les "dîners intimes" qu'il donne en l'honneur des nouveaux Ambassadeurs des Etats-Unis (notamment Le Figaro, 13 mars 1907). Par la suite, il affirmera clairement des positions libres-échangistes, notamment à l'occasion d'un grand dîner libre-échangiste qu'il organise le 17 mars 1906, à la suite d'un pari perdu avec Yves Guyot, l'ancien Directeur du journal Le Siècle, pour célébrer la défaite électorale avec un programme protectionniste de Balfour, Premier ministre britannique  (Le Siècle, 18 mars 1906).

"Courtier industriel" : les investissements dans les transports : marine marchande, taximètre et navigation aérienne

 

A partir de cette époque, Weiller se reconvertit dans une activité de "courtier industriel", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Chadeau.

 

Le premier investissement que Weiller réalise à son retour des Etats-Unis ne concerne plus la métallurgie adossée au développent des télécommunications, mais les services liés au secteur des transports. En 1902, il créée une société  pour l'importation du charbon américain avec la perspective de bénéficier des primes publiques allouées pour la relance de la marine marchande. La défaillance d'un partenaire  a fait échouer  le projet et conduit à un long procès qui ne se terminera qu'en 1907 (Le Temps, 10 mars 1905, 5 avril 1907). En 1903, il réintègre, comme simple administrateur, le conseil d'administration des Tréfileries du Havre, qui se diversifient dans la métallurgie, la chaudronnerie, le matériel pour navire et les locomotives.

 

En 1903, il invente, selon son fils, le taximètre, permettant de d'objectiver le prix des courses en fonction du tarif au kilomètre. Selon les historiens, notamment Jacques Mousseau et Emmanuel Chadeau, il en aurait seulement acheté le brevet à un inconnu pour  participer à la fondation, avec ses amis industriels de la Compagnie générale des compteurs. Comme l'analyse Chadeau, il détenait une partie minoritaire, mais recevait une partie importante des bénéfices, des royalties sur l'invention et des "parts de fondateurs", cessibles en Bourse.  Le mécanisme est simple, les coûts de production peu élevés et le marché en pleine expansion, l'entreprise ne possède pas d'infrastructure industrielle à amortir, mais gère simplement des comptes, des relevés de droits. Deux ans plus tard, avec le soutien de différentes banques, dont la banque Morgan, il crée la Compagnie française des automobiles de place (1905), première société française de taxis, qui fut à l'origine du succès de l'entreprise Renault, puis des compagnies identiques à Londres, Genève, Milan, Berlin et New York, la première des "Yellow Cab Company";. Il pourrait ainsi être le modèle  du personnage de Joseph Quesnel dans Les Cloches de Bâle de Louis Aragon (1934).


A l'occasion d'un de ses voyages d'affaires à Londres, son ami le banquier Henry Deutsch attire son attention sur les développements de l'aéronautique. Un de ses correspondants américains attire son attention sur l'absence de soutien dans leur propre pays   des frères Wright, qui ont développé un avion biplan à deux hélices entraînées par des chaînes. Le Ministre de la Guerre, Eugène Etienne, le convainc que les frères Wright ne sont pas des bluffeurs et l'encourage à prendre une initiative. Pour valoriser les brevets en Europe, Weiller crée un groupement d'intérêt économique, à laquelle il associe plusieurs de ses entreprises (Chantiers de Dunkerque, Barriquand et Marre,...) avant de créer la Compagnie Générale de Navigation Aérienne, qui signe le 23 mars 1908 avec les deux frères. Les deux frères recevront 500 000 francs pour l'avion de démonstration et 50 % des actions de la Compagnie. Mais ils  s'engageaient aussi à accomplir accomplir auparavant deux  vols de 50 kilomètres  avec deux personnes à bord et à instruire trois pilotes : le Capitaine Lucas-Gérardville, Paul Tissandier (le fils de Gaston Tissandier, directeur de La Nature), et le Comte de Lambert. Ainsi naquit l'école de pilotage de Pau. Wilbur Wright réalise son premier vol le 21 août 1908.

 

Dans une interview au journal Le Temps (1er octobre 1908) indique qu'il n'a aucune intention mercantile dans le contrat passé avec les frères Wright, mais qu'au contraire il pense aux intérêts de la Nation. Il expose ses vues sur l'importance que la navigation aérienne va jouer dans les conflits militaires.

Après des vols de plus en plus longs - dont un le 3 octobre avec Alice Weiller à bord - Wilbur Wright remplit son contrat le 11 octobre. Lazare Weiller, qui devait voler pour la première fois ce jour là, cède la place à Paul Painlevé, Président de la Commission scientifique. Lazare Weiller fera don de l'appareil au Conservatoire des Arts et Métiers.

 

Pour exploiter les brevets des frères Wright, Weiller met en plave un groupement d