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L'apparition du mot "télévision" à l'Exposition universelle de Paris (1900) et son contexte institutionnel
 

 


 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

Le Premier Congrès international d'électricité

   

L'attribution de la création du mot télévision à l'électricien russe Constantin Perskyi est à présent bien établie dans les ouvrages d'histoire de la communication. (1) A l'occasion du Congrès international d'électricité qui s'est tenu, dans le cadre de l'Exposition universelle de Paris, du 18 au 25 août 1900, Perskyi a en effet présenté une communication intitulée "Télévision au moyen de l'électricité",

 

Si le titre de la communication de Perskyi est souvent cité, les circonstances de la communication et le contenu de celle-ci n'ont jamais été analysées. Nous chercherons donc ici à la contextualise dans le cadre de ce qui était alors la sixième conférence internationale des électriciens. 758 participants, venus de 26 pays, se sont réunis pendant une semaine au Palais de l'Electricité, construit spécialement pour l'Exposition,.ou dans la salle de cours de l'Ecole supérieure de l'électricité.(2)

Le sujet principal du Congrès fut la définition internationale des mesures, qui donna lieu à d'âpres discussions. La question de la vision à distance par l'électricité (ce que Persky allait nommer
télévision fut évoquée, non sans un lyrisme mêmé de scepticisme, dans le discours d'ouverture de d'Eleuthère Mascart, Président du Comité d'Organisation (3) :

 

La communication de Constantin Perskyi sur la télévision

Le dernier jour du Congrès, le vendredi 24 août, le mot "télévision" fait son apparition, comme en témoigne, de manière laconique, le compte-rendu officiel, rédigé par J.-A. Montpellier (4) :

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

Le compte-rendu fournit par la revue Electrician est encore plus laconique (5).

 

 

   

 

 Le procès-verbal analytique de la communication de Perskyi a été publié en 1901 par Edouard Hospitalier dans les Rapports et procès-verbaux du Congrès (6).

Lorsque j'ai "redécouvert" le ce texte et publié sur la première version de ce site, on ne savait que peu de choses sur Constantin Perskyi. La courte notice biographique dans la présentation des membres du Congrès p'avait échappé. 

Constantin Perskyi (1854-1906)

Depuis lors, les historiens russes se sont prenchés sur le personnage et l'on dispose à présent de notices biographiques plus détaillées  (7)

Constantin Dimietrievitch Perskyi est né le 21 mai 1854 (2 juin 1854 dans le calendrier grégorien) dans le Gouvernement de Tver et mort le 23 mars 1906 (5 avril 1906 dans le calendrier grégorien). Il appartenait à une famille noble, dont un des ancêtres, d'origine persane, se serait rallié, au 14ème siècle au Grand-Duc Dimitri Donskoy

Perskyi fit ses classes à l'Ecole d'Artillerie Mikhaïlvoski de Saint-Petersbourg puis participa à la guerre russo-turque de 1877-1878. Il reçoit l'Ordre de Sainte Anne du 4ème degré avec l'inscription "Pour la Bravoure". En 1882, il est diplômé de l'Académie d'artillerie Mikhaïlovski. De 1883 à 1886, il étudie à l'Académie Nikolaev de l'Etat major général mais a été expulsé "pour des raisons familiales". Il effectue alors un service à l'usine de cartouches pour les armes à feu de Saint-Pétersbourg en tant que chef des ateliers, puis à l'usine de fabrication de tuyaux. En 1892, il développe "I'instrument du Capitaine Perskyi" pour vérifier la correcte division des quadrants lors leur production en série. Cet appareil a été utilisé dans le département instrumental de l'usine jusqu'en 1896, et pendant ces années il n'y a pas eu un seul cas de réclamation concernant les quadrants. L'"instrument du Capitaine Perskyi" a également été montré à l'Exposition de Paris en 1900.

 

Le Capitaine Persky s'est intéressé aux dernières innovations en matière d'équipement militaire et de sécurité, comme en témoigne son article de synthèse sur les dispositifs aéronautiques contrôlés (1894) ou l'octroi d'une médaille de bronze pour un dispositif électrique de détection de l'entrée secrète dans les bureaux à l'Exposition universelle de Chicago de 1893.(8) Il enseigne le génie électrique à l'Académie d'artillerie de Saint-Petersbourg. Il occupe une place importante dans la vie scientifique de la capitale impériale : il est membre de la Société russe de technologies (Русского технического общества (РТО) et Secrétaire de la Société d'électricité (Электротехнического)

La Bibliothèque d'Etat de Moscou possède un tiré à part, extrait de la Revue d'artillerie de Saint-Petersbourg et dédicacé par l'auteur d'un article sur la distribution industrielle d'électricité,  publié en 1896 qui est un rapport de la mission effectuée en 1894 en Europe occidentale.(9) Il avait cette année là participé à l'Exposition universelle d'Anvers.(10) Il est donc probable que Perskyi était une personnalité reconnue dans le monde des électriciens russes, qu'il connaissait l'une ou l'autre des langues occidentales, très probablement le français, et que sa mission l'a mis en contact avec les milieux scientifiques et industriels d'Europe occidentale.

Fin 1899, Perskyi fait une communication sur la transmission électrique des images au Premier congrès pan-russe d'électricité qui se tient à Saint-Petersbourg, dans laquelle il examine les propositions de BachmetievNipkowSchöffler et Szczepanik. Le texte de cette communication ne sera publiée qu'en 1901 (11). Il publie également en février 1900 un article sur ce sujet dans la revue de la Société des adeptes du savoir militaire de Saint-Petersbourg, (12)

Selon certaines sources, il aurait reçu en décembre 1899 un brevet pour un appareil de transmission des images à distance (13).  Le 28 avril 1900, il participe de manière active à la réunion des membres de la Société russe de technologie (Русского технического общества) sur le nouveau concept amélioré de système de télévision couleur (téléphote de A.A. ¨Polumordvinov). Au cours d'une discussion animée, Perskyi a plaidé en faveur de ce nouveau système.(14)

 

Selon L.S. Leites, les activités de Perskyi durant les dernières années de vie sont peu connues. Il a probablement continué à participer aux travaux de la Société russe de technologie, à laquelle appartenait également Boris Rosing, qui deviendra une des figures importantes de l'histoire la télévision en étant un des premiers, avec A.A. Campbell Swinton, à proposer le recours au tube cathodique. Rosing ne cite pas le nom de Perskyi dans son texte  "La participation des savants russes au développement de la télévision électrique" (1930). (15)

 

En 1902, Perskyi est promu colonel, et, le 5 avril 1906, peu de temps avant sa mort, il est promu au grade de général major,  à la retraite pour maladie. 

La communication de Saint-Petersbourg sur la "télévisualisation" (1899)

Le texte de la communication (11) que Perskyi présente en 1899 est intéressant car il est plus complet que le compte-rendu publié sur sa communication au Congrès de Paris. Comme il est publié seulement en 1901, on peut cependant émettre l'hypothèse de possibles compléments et mises à jour postérieures à l'événement. Toujours est-il que le texte témoigne d'une très bonne connaissance du sujet, puisque les principales propositions d'appareils sont présentées, avec les planches d'origine. 

Selon la philologue Katja Gvozdeva, qui nous a fait l'amabilité de traduire le texte, le terme телевизирование qui est utilisé dans le titre est probablement un néologisme et inclut une notion active qu'il faudrait traduire par "télévisualisation", qui est probablement dans l'esprit de l'auteur une traduction de l'expression française de l'époque "vision à distance" (parfois téléscopie ou de l'allemand Fernsehen. Ce n'est pas le terme russe qui s'imposera par la suite, Телевидение

La communication de Saint-Petersbourg contient des éléments de contextualisation et de conclusions que l'on ne retrouve pas dans le compte-rendu de celle de Paris.
 

Le texte s'ouvre sur des considérations théoriques qui indiquent que Perskyi est un adepte de la théorie ondulatoire de la lumière héritée de Christiaan Huyghens.  

"La célèbre théorie de vibration des ondes par lesquelles on explique aujourd'hui les phénomènes de la lumière du magnétisme et de l'electricité  ayant établi l'origine unique de tous ces phénomènes par ce fait  poussé l'humanité à essayer de transformer les uns dans les autres. Nous savons déjà transformer le magnétisme en électricité et cette dernière en lumière. mais nous ne savons pas jusqu'à présent transformer la lumière en électricité, au moins en ce qui concerne les applications pratiques. Et pourtant les tentatives qui nous mènent dans cette direction existent depuis longtemps et continuent jusqu'à présent. Depuis l'invention du téléphone ces tentatives deviennent de plus en plus fréquentes. Effectivement n'était-il pas imaginable de se rendre compte de la possibilité d'entendre à une distance de quelques centaines voire quelques milliers de lieues. Si cette possibilité est atteinte pour le son, ne serait-ce pas possible pour la lumière. ne serait-ce pas seulement pas possible d'entendre mais aussi de voir son interlocuteur ?

 

Les recherches des scientifiques et les approches de techniciens utilisés pour résoudre le problème mentionné ci-dessus sont tellement intéressantes et ingénieuses que je crois possible de vous demander d'y faire attention. Faute de temps je vais donner un compte-rendu très bref de ce qui a été fait jusqu'à présent au sujet de l'électrovision à une grande distance."

Après avoir présenté les différents appareils de Nipkow, Bachmetiev, Szczepanik et Schöffler, Perskyi se prononce en faveur de celui de Schöffler.

"A partir de toutes ces descriptions j'arrive à la conclusion que l'appareil de Schoffler est le plus réalisable et a une grande importance pour la télégraphie. Ainsi sommes nous proches de la soilution de la tâche de la vision à distance à l'aide de l'électricité.

Nous ne savons pas si Perskyi a émis la même évaluation à Paris. Si c'est le cas, il aura probablement surpris son auditoire, car, comme nous l'avons montré, la proposition du commandant autrichien est resté confidentielle et n'a pas suscité d'enthousiasme particulier auprès de ceux qui en ont eu connaissance. Par contre il n'évoque d'autres propositions importantes comme le phoroscope avec roue à miroirs de Lazare Weiller (1889), le phototel de Raphael Eduard Liesegang (1888-1889), le téléphote avec tube de Crookes et rayons-X du Dr. Ernst Huber (1896), le telediagraph d'Ernest A.Hummel, opérationnel aux Etats-Unis (1897-1901), qui conduit Marconi, en cette même année 1899, à envisager la diffusion hertzienne des images. Perskyi ignore également les brevets russe et allemand obtenus en 1898 par le jeune polonais Mecheslav Wolfke pour un telectroscope  à diffusion sans fil, recourant au tube de Geissler et que Rosing considéra comme une des premières hypothèses de télévision électronique.

 

S'il ne connaît donc, en 1899, que quelques-unes des hypothèses relevant uniquement de la télévision mécanique, Perskyi paraît bien conscient des enjeux, pour lui commerciaux et militaire, que représente la vision à distance :

Cette vision à distance aura des conséquences et des implications importantes particulièrement dans les domaines commercial et militaire. Conséquences que nous avons du mal à évaluer et prédire aujourd'hui.

Perskyi indique alors une piste qui nous paraît originale pour l'époque, mais dont il ne fait qu'esquisser l'hypothèse théorique : la recherche d'une solution qui permettrait de "transformer les rayons à ondes longues en rayons en ondes courtes et inversement."

En résumé nous arrivons à la conclusion que les appareils qui viennent d'être décrits permettent de résoudre le problème indirectement En réalité ils ne transforment pas la lumière en électricité et vice  versa. Ils ne font qu'utiliser les propriétés de certains corps qui permttent de diriger la force d'attraction, un électroaimant positionné à distance et c'est cette attraction qui est utilisée pour fermer la source de lumière extérieure.

 

C'est pourquoi l'objectif ne sera atteint entièrement et directement qu'au moment où on trouvera un moyen de transformer les rayons à ondes longues en rayons en ondes courtes et inversement. Et pourtant l'état actuel de la recherche dans l'énergie lumineuse (rayonnante) ne nous a pas permis de le faire et il faudra qu'on attende l'arrivée d'un nouveau Herz dans ce domaine.

Perskyi termine par une célébration de la contribution russe à la science de l'électricité tout en formulant le constat amer du fait que les chercheurs russes sont plus rapidement reconnus à l'étranger que dans leur pays. Constat que la suite de l'histoire de la télévision confirmera : des pionniers tels que Lev Termen et Albert Zworykin trouveront plus de soutien aux Etats-Unis que dans leur pays. 

 

Les Russes n'ont pas de dette par rapport à l'humanité dans ce domaine comme il ne sont pas en dette dans tous la résolution de toutes les autres questions de l'application de l'électrotechnique. Un coeur russe se réjouit de savoir que les fondateurs et les initiateurs dans tous les domaines les plus importants de l'application électrotechniques qui enrichissent aujourd'hui les entrepreneurs étaient des Russes. Les noms comme Petrov, Shelling, Yablochlova, Lodiguin,  Chikolev,  Bernardos, Slganov, Dolivo-Dobrovolskiy et de beaucoup d'autres resteront pour toujours gravés en lettres d'or sur les pages des annales de l'lectrotechnique. Ce n'est pas de leur faute si leurs inventions on vu leur première application à l'étranger et financée par les étrangers Il serait souhaitable que la société russe soit plus sensible par rapport aux manifestations du génie tcehnique russe, que l'argent russe coule qu'un vrai flot d'argent russe se dirige dans la directiond e la réalisation et de l'exploitation d'rinventions utiles faites par les fils de notre grand et chere patrie.

Les circonstances de la communication de Perskyi au Congrès de Paris

 

La communication de Perskyi au Congrès international d'électricité s'inscrit dans un cadre institutionnel très formalisé qui est celui de l'"Exposition internationale universelle de Paris 1900". Il est possible de reconstituer ce cadre d'après les catalogues publiés en 1900 et les rapports publiés en 1901 (16) Nous n'avons pas connaissance d'éventuelles archives qui auraient été conservées de ce Congrès.

L'Exposition elle-même avait été instituée par Décret le 13 juillet 1892. L'Electricité constituait le "Cinquième Groupe", subdivisé en cinq classes, dont la classe 26, "Télégraphie et téléphonie". Le Président du Comité de ce groupe Electricité était présidé par Eleuthère Mascart. Chaque classe disposait d'un Comité d'installation. Enfin, une Commission technique, chargée d'étudier toutes les questions délicates, était également présidée par Eleuthère Mascart. On notera au sein de cette Commission technique la présence de diverses personnalités que nous avons déjà eu l'occasion de rencontrer : Edouard Hospitalier, Professeur à l'Ecole de Chimie et de Physique de la Ville de Paris, que nous avons vu s'intéresser en 1880 au diaphote et au téléphote, et qui sera chargé de l'édition des rapports du Congrès, E. Mercadier, Directeur des études à l'Ecole polytechnique et qui s'était intéresser au photophone de Graham Bell et l'avait développé sous le terme de radiophonie, Lazare Weiller, "fabricant de fils et câble pour l'électricité" et théoricien de la "roue à miroirs". Parmi le secrétariat de cette commission on trouve également Max de Nansouty, "publiciste", qui écrira notamment quelques années plus tard pour la presse quotidienne divers articles sur la vision à distance.

L'organisation du Congrès international d'électricité dans le cadre de l'Exposition universelle a été décidée par arrêté du Ministre du Commerce, de l'Industrie, des Postes et Télégraphes le 8 février 1899, en l'occurrence Paul Delombre (1848-1933), avocat, chargé de la partie économique et sociale du journal Le Temps et ministre éphémère dans le quatrième gouvernement de Charles Dupuy. La tenue du Congrès avait été autorisée le 25 novembre 1898 par la Commission supérieure des Congrès, sur base d'une proposition de la Société internationale des Electriciens. Le Congrès s'inscrivait dans la lignée des Congrès antérieurs (trois officiels : Paris, 1864, Paris, 1889, Chicago, 1893 et deux non officiels : Francfort, 1891, Genève, 1896).

La Commission d'organisation du Congrès a été nommée par arrêté du Commissaire général le 8 février 1899. Ce Comité d'Organisation était Présidé par Eleuthère Mascart et comptait 32 personnalités, toutes françaises. Un  règlement définissait les dates du congrès (18-26 août 1900) et les modalités pratiques. Un Bureau du Congrès devait être nommé lors de la première séance et régler la distribution des travaux, fixer l'ordre du jour des séance et rédiger les procès verbaux. Les membres adhérents désirant faire une communication devaient introduire une proposition avant le 10 août 1900. Le Bureau fut élu le lundi 20 août. Le chef de la Délégation russe au Congrès d'électricité,  M. De Châtelain (M.A. Shatelin) fut élu comme un des vices-Présidents du Bureau. Il avait étudié en 1888 à Paris à l'Ecole d'électricité et à la Sorbonne.  Notons aussi que l'un des autres membres du bureau fut W.E. Ayrton, dont nous avons vu qu'il fut un des pionniers de la recherche sur la vision à distance en Angleterre.(17)

On ne dispose pas de précisions sur les circonstances qui ont conduit à la communication de Perskyi. Le programme provisoire comportait comme il se doit une Section "Télégraphie - Téléphonie - Applications diverses", sans aucune référence explicite à la transmission des images par l'électricité, ce qui laisse supposer que le sujet n'entrait pas dans les préoccupations majeures des électriciens français à la fin du siècle. Dans le chapitre "Télégraphie et téléphonie" du volume Bilan d'un siècle publié par l'Exposition, l'hypothèse de la transmission des images à distance par le biais de l'électricité, explorée depuis 1878, n'était pas mentionnée.(18) Elle ne le sera d'ailleurs pas non plus dans la synthèse du Congrès,  qui, par contre, souligne que la T.S.F., "bien que que date très récente semble, grâce à de nombreux perfectionnements de détails, devoir être appelée à un grand avenir".(19). Il est intéressant de remarquer que la communication de Perskyi interviendra non dans les travaux de la Section Télégraphie-Téléphonie, mais dans ceux de la Section "Méthodes scientifiques et appareils de mesure".

Il est possible que - comme j'en avais émis l'hypothèse en 2000 dans la première version de cet article, Perskyi, qui devait être connu en France depuis sa mission de 1894  ait été invité à communiquer sur la transmission des images. Il avait peut-être évoqué lors de cette mission les travaux de son compatriote P.I. Bachmetiev, et en particulier son article « Le nouveau téléphotographe»Electrikestvo, n°1, 1885.

Mais, au vu des modalités du Congrès, il me paraît plus probable que la proposition de communication est venue de la délégation russe, voir de Perskyi lui-même. La Russie impériale avait beaucoup investi pour sa présence à l'Exposition universelle. La Commission impériale avait réuni pas moins de 2400 exposants.(20) Le fait qu'il ait fait une communication au Congrès pan-russe d'électricité et, apparemment obtenu un brevet en 1899, ont certainement été les éléments majeurs de sa participation au Congrès de Paris, où il a été, avec Alexandre Popov, le seul rapporteur russe, ce que soulignera le Vice-président du Congrès, MA Shatelin, dans le journal Electrikestvo en 1900.(21)

 

Le 20 août, le Président de la Première Section "Méthodes scientifiques et appareils de mesure", M. Cornu, annonce la liste des 11 membres qui souhaitent faire une communication. La communication de Constantin-Perskyi (sic) figure dans la liste.(22) Elle aura finalement lieu le vendredi 24 août, à 15 heures 30, 14 rue de Staêl, dernière communication dans le programme des activités de la Première Section.(23) Elle est annoncée dans Le Figaro sous le titre "Vision à distance au moyen de l'électricité" (24)

 

 

 

 

 

Le Palais de l'Electricité à l'Exposition universelle de Paris (1900)

(1) A notre connaissance, l'historien Abramson a été le premier à rétablir ce fait dans un ouvrage historique, mais Abramson qualifiait Persky de "Frenchman".  ABRAMSON, Electronic Motion Pictures: a History of the Television Camera, University of California Press, 1955, p. 25 ABRAMSON, A. The History of Television, 1880 to 1941, McFarland, Jefferson, 1987, p.23.

 

La première version du présent article date du 12 décembre 1999 et sa première mise à jour du 27 janvier 2000. Il a constitué un des plus populaires sur la première édition de ce site. Un quart de siècle plus tard, le développement des bibliothèques en ligne permet d'obtenir une vision beaucoup plus complète de l'événement. D'éventuelles archives restent cependant à découvrir.

(2) Il existe au moins cinq compte-rendus de ce Congrès dans la presse professionnelle des électriciens L'électricien, Revue internationale de l'électricité,  Paris, 8 septembre 1900 ; Electrical World and Engineer, 8 September 1900 ;Western Electrician, 15 September 1900,   Electrical Review, 19 September 1900 et The Electrician, London, September 21, 1900

(3) "Discours de M. Mascart. Président de la Commission d'organisation du Congrès", in Congrès international d'électricité : Paris, 18-25 août 1900. Rapports et procès-verbaux publiés par M. E. Hospitalier, Gauthier-Villars, 1901, pp.346-348. . Egalement cité dans L'électricien, op.cit., p.147. Eleuthère Mascart (1837-1908), physicien français. Diplômé de l'Ecole normale supérieure en 1858, Docteur ès-Sciences 1864, Chaire au Collège de France. Membre de l'Académie des Sciences  Il était notamment l'auteur d'un Traité d'optique (1889-1894). Dans son éloge funèbre, Paul Langevin écrit : "Il jouissait à l'étranger, auprès des savants les plus éminents, d'une autorité très haute, due à sa lucidité et à la droiture de son caractère; je me rappelle avec quel sentiment d'admiration pour lui et de fierté pour notre pays je pris connaissance, a propos d'une question sur laquelle il voulait bien me demander mon avis, de lettres où se manifestait la très grande importance qu'avait son opinion à l'étranger. Dans toutes les discussions, la clarté de sa vision et l'autorité de sa parole en faisaient un admirable président qui savait d'un mot remettre les choses au point et les gens à leur place". Lazare Weiller, théoricien de la "roue à miroirs",  avait été un de ses collaborateurs. Mascart connaissait également Werner SiemensW.E Ayrton et probablement Shelford Bidwell 

(4) ibid. p.150. Jules-Armand Montpellier (1848-19..) était un ingénieur-électricien, rédacteur en chef de la revue L'électricien. Il est l'auteur de nombreux articles et de traductions, dont celle de MAZOTTO,D. La télégraphie sans fil, Dunod, 1905.

(5) The Electrician, op.cit., p.822.

(7) Je suis ici, pour l'essentiel, les trois articles suivants :

 

  • Л. С. Лейтес, К 100-летию термина "телевидение", "Электросвязь" №8, 2000 г., стр. 45 (reproduit sur Виртуального компьютерного музея  (LEITES L.S., "Pour le 100e anniversaire du terme "télévision"", Electrosvyaz No. 8, 2000, page 45, repris sur le site du Musée de l'informatique.

 

 

Les articles russes consacrés à Persky ne proposent pas de photographie de lui. Les quelques identifications de portraits de lui sur des sites non-russes sont erronées et lui attribuent le visage tranquille de Boris Rosing..

(8) Ses domaines de compétences sont listés dans Catalogue of the Russian section, World's Columbian Exposition, 1893, Chicago, p;354  : "1. Electric indicator. 2. Model of an electric circuit. 3. Electric cupboard. 4. Clock mechanism. 5. Signalling apparatus. 6. Box for galvanic battery.."

(11) Перский К.Д. "Современное состояние вопроса об электровидении на расстоянии (телевизирование)" // Тр. Первого Всероссийского электротехнического съезда. СПб. 1901. Т. 11. С. 346—362. "L'état actuel de la question de l'électricité à distance (télévision)" // Actes du premier congrès électrotechnique panrusse. - Saint-Pétersbourg. - 1901. - T. 11. - p. 346-362.

(12) 1900, Общество ревнителей военных знаний № 24: О теле-визировании : (т.-е. о способах, дающих, при помощи электричества, возможность видеть все находящиеся на далеких от нас разстояниях так, как бы видели это собственными глазами) / сообщение капитана К. Д. Перскаго, 11 февраля 1900 г. - 1900. - [4] с

Société des adeptes du savoir militaire, Saint-Petersbourg,  1900, n° 24 : À propos de la télévision : (c'est-à-dire sur les méthodes qui donnent, avec l'aide de l'électricité, la possibilité de tout voir à des distances éloignées de nous comme s'ils le voyaient de leurs propres yeux) / Communication du capitaine K.D. Persky, 11 février 1900

(9) Tiré à part dédicacé par l'auteur de C. PERSKYI sur  "La transmission électrique de l'œuvre et son avantage sur les autres moyens de transmission": (Extrait du rapport sur le voyage d'affaires à l'étranger de Cap Perskiy en 1894). (Collection Bibliothèque d'Etat à Moscou, consulté par André Lange en 2000) 

Перский, Константин Дмитриевич.
Электрическая передача работы и ее преимущество перед другими способами передачи : (Извлеч. из отчета о заграничной командировке кап. Перского в 1894 г.). - Санкт-Петербург : тип. "Арт. журн.", 1896. - [2], 19 с.; 26.  
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(10) Son nom apparaît dans le Catalogue de la Section russe à l'Exposition universelle d'Anvers, Impr. Van der HAeaghen, Gand, 1894, p. 43 avec la mention "Indicateurs et appareils élecriques; Inventions de l'exposant". Il est également l'auteur d'articles relatifs à la navigation aérienne et aux parachutes en Russie, parus dans L'invalide russe en 1886 in A. WOUVERMANS, Contribution à la bibliographie de la locomotion aérienne, Anvers, 1894.

(13) Note biographique de Perskyi, article cité, Site du Club des Diplômés de l'Artillerie Mikhaïlovski,

 

(14) Journal Electrikestvo en 1900, cité par LEITES, L.S., art.cit.

(15) Boris ROSING, "La participation des savants russes au développement de la télévision électrique",. Parution originale en russe, Electrichestvo, mai 1930 Traduction française, Revue générale d'électricité, 6 avril 1932, pp.507-515 

(17) "Séances des Sections"; Congrès international d'électricité : Paris, 18-25 août 1900. Rapports et procès-verbaux publiés par M. E. Hospitalier, Gauthier-Villars, 1901, p.371.

 

(18) PICARD A., Exposition universelle internationale de 1900 à Paris. Le bilan d'un siècle (1801-1900). Tome deuxième. Mécanique générale. Électricité. Génie civil et moyens de transport, Imprimerie nationale, 1906.

(19), "Congrès international d'électricité", in Rapport général sur les congrès de l'exposition par M. de Chasseloup-Laubat. Exposition universelle internationale de 1900 à Paris, Imprimerie nationale, 1906.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(20) "Notice concernant la Section Russe à l'Exposition universelle de 1900". in EXPOSITION INTERNATIONALE UNIVERSELLE DE 1900, Catalogue général officiel, Tome XVII, L. Danel, 1900, pp.193-200.

(21) Cité in "21 май 1854 — Родился Kонстантин Дмитриевич Перский, выпускник 1876 года", сайте Клуба выпускников Михайловского Артиллерийского. 

 

Alexandre Popov (ou Popoff) (1859-1906), Professeur à l'Ecole des Torpilleurs de la Marine à Kronstadt, est considéré en Russie comme le premier à avoir démontré  la T.S.F.,  avant Guglielmo Marconi. Il avait présenté au Congrès une communication "Application directe d'un récepteur téléphonique à la télégraphie sans fil".

(22) "Séances des Sections", op. cit. , p.372.

(23) ibid., p.382

 

 

 

(16) Les modalités d'organisation du Congrès sont décrites dans Congrès international d'électricité : Paris, 18-25 août 1900. Rapports et procès-verbaux publiés par M. E. Hospitalier, Gauthier-Villars, Paris, 1901, pp.1610.

Sur l'Exposition universelle, voir Jean-Christophe Mabire, L'Exposition universelle de 1900, Paris, L'Harmattan, 2000 ; Isabelle Collet et Dominique Lobstein (dir.), Paris 1900 - La ville spectacle, Paris, Paris-Musées, 2014.

EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1900, Congrès international d'électricité (Paris, 18-25 août 1900). Rapports et procès-verbaux publiés par les soins de M. E. HOSPITALIER, Rapporteur général, Annexes Gauthier-Villars, Imprimeur-Libraire, Paris, 1901 (Collection André Lange)

(6) Constantin PERSKYI, "Télévision au moyen de l'électricité", in EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1900, Congrès international d'électricité (Paris, 18-25 août 1900). Rapports et procès-verbaux publiés par les soins de M. E. HOSPITALIER, Rapporteur général, Annexes Gauthier-Villars, Imprimeur-Libraire, Paris, 1901.

Un "donneur de voix", René Depasse, en propose une version lue

Présentation de Constantin Perskyi dans la liste des membres du Congrès international d'électricité.

Eleuthere Mascart (Source : Collection BIU Santé Médecine / Europeana)

Professeur M.A. Shatelen (M. de Chatelin), Chef de la délégation russe au Congrès international d'électricité (Paris, 1900)

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Le schéma de l'appareil de Nipkow dans l'article de Persky publié en 1901.

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Schéma de l'appareil de Benedikt Schöffler repris dans l'article de Persky paru en 1901. 

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Le Palais des Conférences où s'est tenu l'essentiel du Congrès international de l'Electricité.

C. PERSKY, "Télévision au moyen de l'électricité" - René Depasse (Source Litteratureaudio.com)
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Schöffler Persky.png

Le Pavillon russe à l'Exposition universelle de Paris 1900

(24) Annonce de la communication de Perskyi dans Le Figaro, 24 août 1900. Le mot télévision n'apparaît pas.

Le Pavillon Giffard, rue de Staël, où était installée l'Ecole supérieure d'électricité (Photographie de presse Agence Rol (Source : Gallica).

Salle de classe à l'Ecole supérieure d'électricité, rue de Staël à Paris (15ème arrondissement) Photographie de presse Agence Rol (1926) (Source : Gallica).

La communication de Perskyi intervient donc en fin de semaine. Faut-il considérer qu'il s'agissait là d'un honneur, l'exposé de clôture étant le "cerise sur le gâteau" des travaux de la Section I ? On peut en douter car la Commission des Délégués, tenait sa réunion le même vendredi après-midi.  S'agit-il à l'inverse d'une relégation en fin de manifestation, condamnant l'exposé - à la différence de la plupart des autres - à une simple mention dans les compte-rendus ? On notera qu'alors que les travaux de sessions se tenaient dans les locaux prestigieux de l'Hôtel de la Société d'Encouragement, Rue de Rennes (aujourd'hui Boulevard Saint-Germain), siège du Congrès, la session dans laquelle intervient Perskyi se passe dans la salle de classe de l'Ecole supérieure d'électricité, installée au Pavillon Giffard, rue de Stael, dans le quinzième arrondissement. Il peut y avoir eu deux raisons à ce déplacement. La première est que la salle était  équipée d'un appareil de projection. D'après les rapports du Congrès, la communication de Perskyi est la seule pour laquelle il est indiqué qu'elle était accompagnée d'une projection. Sur une photo de la salle de classe datant de 1926, on peut identifier la présence d'un projecteur que le spécialiste Patrice Guérin identifie comme une lanterne de projection Gaumont datant des premières années 1900.

 

La deuxième raison justifiant le déplacement des congressistes Rue de Staël est que l'Ecole supérieure de l'Electricité avait été fondée en 1894 par Eleuthère Mascart. On peut donc imaginer que le Président du Congrès avait quelque légitime fierté à recevoir les membres dans les locaux qui étaient siens. Le Figaro du jour annonce que la visite du laboratoire central et de l'Ecole sera conduite par M.  Paul Janet, directeur de l'École supérieure d’électricité. 

Le contenu de la communication de Perskyi

 

Dans son History of Television 1880 to 1941, Abramson, se basant uniquement sur le bref entrefilet de The Electrician et non  sur la source française,écrit que dans sa communication, Perskyi "described an apparatus based on the magnetic properties of selenium". En ne se basant pas sur les documents originaux, il commit deux erreurs : d'une part l'entrefilet de The Electrician mentionnait que la communication de Perskyi décrivait "a number of apparatus". : d'autre part, comme le remarqua George Shiers, The Electrician publia la semaine suivante un erratum indiquant que les appareils n'étaient pas basés sur les propriétés magnétiques du sélenium, mais sur les propriétés électriques.

 

Nous ne possédons malheureusement pas le texte complet de la communication de Perskyi. Le texte tel que publié dans le rapport d'Edouard Hospitalier ne peut être qu'un résumé : sa lecture, avec un débit lent, fait six minutes, or nous savons que la session de présentation (y compris les probables échanges) a duré une heure et demi. Ce texte est en français - ce qui fera écrire à nombre d'auteurs américains, se recopiant les uns les autres  que Perskyi était français - mais la manière dont les noms sont transcrits (Nipkoff pour Nipkow, Stchepanik pour Szczepanik, Scheffler pour Schöffler) et surtout l'erreur dans le nom de Bachmetiev (qui devient Kachmetieff) nous font penser que ces lignes sont d'un scripteur français (ou éventuellement d'un traducteur russe) relativement peu au fait du sujet et peut-être même rédigeant à partir de notes prises pendant l'exposé. 

Tel qu'il nous apparaît à travers ce résumé, l'exposé de Perskyi a eu le mérite de resituer le recours au sélénium (suggéré dès 1878 par Adriano de Paiva) dans un historique plus complet que ce que l'on ne trouve généralement sur la réactivité des métaux à la lumière (allusions aux expériences de Becquerel, de Borgmann, de Mercadier). Mais la suite du texte induit à confusion : ce qui est décrit comme "principe de la télévision" est en fait le principe du balayage par recours à des systèmes de miroirs. On peut se demander si le scripteur de ce texte n'a pas éliminé la présentation du balayage par disque (tel qu'on le trouve dans le système de Nipkow ou dans celui de Polumordvinov pour ne retenir que les systèmes à oscillation de miroirs (en l'occurrence ceux de Schöffler et  de Szczepanik). On imagine mal que Perskyi eût pu commettre une erreur aussi basique. 

Une des nouveautés de la communication de Paris par rapport à celle de Saint-Petersbourg l'année précédente est la citation du téléphote de Polumordinov. Celui-ci avait déposé une demande de brevet en Russie et venait d'en déposer une à Paris.  Notons  que, selon les historiennes russes R.V. Dautova et M.H. Fatibova (26), l'inventeur A.A. Polumordvinov, dont Perskyi présenta le téléphote, et qui venait de déposer, le 9 juillet, une demande de brevet français, a participé aussi au Congrès, même si son nom ne figure pas sur la liste des membres. Celui-ci, comme Alexandre Popov, était en contact avec Eugène Ducretet, le constructeur d'appareils de précision. Peut-être est ce qui explique que la communication de Perskyi ait été soumise à la Première Section "Méthodes scientifiques et appareils de mesure" et non, comme on aurait pu s'y attendre, à la Section "Télégraphie et téléphonie". (Voir la notice qui lui est consacrée).

Une communication pour rien ?

Nous ne savons rien de l'audience qui a assisté à la présentation de Perskyi à l'Ecole supérieure d'électricité. La liste des membres du Congrès est disponible (27) et l'on peut y noter les noms de quelques uns des chercheurs dont les contributions à la réflexion sur la transmission des sons ou des images ou à l'usage du sélénium ou des rayons cathodiques sont connus sont connus. Par âge décroissant :

  • Etienne Mercadier (64 ans), Directeur des études à l'Ecole polytechnique, Professeur à l'Ecole Supérieure des Postes et Télégraphes a été le pionnier de la radiophonie, basée sur une évolution du photophone de Graham Bell

  • Jules Armangaud, dit "Armangaud Jeune" (58 ans),  Ingénieur Conseil a signé dans l'article "Le télescope Dussaud"La Nature, 21 mai 1898, qui a également été traduit « The Dussaud Teleoscope », Scientific American Supplement, 46, n°1174, 2 July 1898 et dans lequel  il présentait l'appareil de Dussaud (basé sur un disque de Nipkow). Dans cet article, Armangaud rappellait aussi qu'il a fait en novembre 1880 à la Société des ingénieurs civil une communication 'qui avait suscité les efforts des inventeurs qui s'occupent de la question de la vision à distance"

  • Eugène Ducretet (56 ans), constructeur électriciien, qui, en 1898, a réalisé la première expérience de T.S.F. à partir de la Tour Eiffel

  • W.E. Ayrton (53 ans) et John Perry (50 ans),  ont été les pionniers en Grande-Bretagne,  en 1880, de la recherche sur la vision à distance, mais le 24 août après-midi, comme ils font partie de la Délégation officielle britannique, ils n'on probablement pas assisté à la communication de Perskyi.

  • Edouard Hospitalier (48 ans), qui écrivait en 1880 des articles sur le diaphote et le téléphote dans La Lumière électrique et L'Illustration, est devenu Professeur à l'Ecole de Physique et Chimie industrielle de la Ville de Paris.

  • Maurice Leblanc (43 ans) a publié en 1880 un article "Etude sur la transmission électrique des impressions lumineuses", La Lumière électrique, 1er décembre 1880, pp.477-481, considéré par Shiers comme important, dans la mesure où c'est un des premiers articles qui posait le problème de l'analyse de l'image. Mais Maurice Leblanc n'a certainement pas assisté à la communication de Perskyi, car, le même vendredi après-midi, il présentait une communication sur l'emploi des condensateurs dans la Sous-Section A

  • Alan Archibald Campbell Swinton (37 ans) est alors l'étoile montante dans la recherche britannique. Il a, dès janvier 1896, vérifié les théories de Röntgen sur les rayons-X et publié dans Nature à ce sujet. En avril 1897, il a fait sa première communication sur ses expériences avec des rayons cathodiques devant la Royal Society. Au Congrès de Paris, il est le délégué de l'Institution of Electrical Engineers.

  • Gustave Ferrié (32 ans), à l'époque  commandant de l'« école de télégraphie militaire du Mont Valérien » et qui, deux jours plus tôt, a présenté une communication "L'état actuel et les progrès de la télégraphie sans fil"

  • Joseph Blondin, Professeur au Collège Rollin, est Directeur scientifique du journal L'éclairage électrique. a publié en 1893, dans la Lumière électrique un article "Le Téléphote" dans lequel il passait en revue la plupart des appareils proposés en constatant l'absence d'expérimentation. Il recommandait l'expérimentation de l'appareil de Brillouin, basé sur un système de lentilles fixes. 

Le nombre de personnes informées avec lesquelles Perskyi a pu discuter est donc limité, même si on peut imaginer qu'il a eu l'occasion de discuter avec Ayrton, Perry et Leblanc pendant les pleinières ou pendant les événements sociaux du Congrès, dans les salons du Prince Bonaparte, ou lors des visites de la Tour Eiffel ou du Palais de l'Electricité. Mais les absences sont nombreuses. Robert D'Unger (75 ans) et Constantin Senlecq (58 ans) sont toujours actifs, mais ils ne sont pas électriciens de profession et trop marginaux que pour avoir été invités. Graham Bell (53 ans), Thomas A. Edison (53 ans également), et le benjamin Guglielmo Marconi (26 ans) sont probablement trop occupés par leurs affaires que pour venir à Paris. De même Lazare Weiller (42 ans), pourtant impliqué dans l'organisation du Congrès, est probablement trop pris par les difficultés que rencontrent à ce moment les Laminoirs du Havre pour suivre le Congrès. Les physiciens, dont l'apport se révélera décisif trente ans plus tard (Ferdinand Braun, inventeur du tube cathodique, Joseph John Thomson, découvreur de l'électron) ne sont pas là non plus. Parmi les jeunes inventeurs, aucun de ceux cités par Perskyi ne sont présents.  Paul Nipkow est sorti du domaine de la recherche depuis 1885 et retenu par ses activités professionnelles. Le Major Schöffler est resté en Bavière. L'absence la plus remarquable est celle du polonais Jan Szczepanik (28 ans) qui avait suscité deux ans plutôt un emballement de la presse européenne et américaine avec son télectroscope. Selon des rumeurs rapportées par la presse autrichienne, son appareil avait été construit par l'architecte Habrich à Hagen et une démonstration eût lieu, devant des "témoins choisis", avant d'être montré à la Commission centrale de sélection de l'Exposition. Par contre, la démonstration à Paris n'eût pas lieu, bien qu'il ait été rapporté que Szczepanik ait été payé un million de dollars pour les droits de son invention, à condition qu'il n'en révèle pas les détails avant la fin de l'Exposition.

Bref, le Congrès international d'électricité n'a pas vraiment été l'occasion de la première grande rencontre sur la vision à distance qu'il aurait pu être alors que la plupart des pionniers de la première heure étaient encore aptes au service. Ces pionniers appartenaient pour la plupart à la génération née dans les années 1840 et qui avaient entre 20 et 30 ans lorsque le téléphone fut inventé et que les jeunes inventeurs n'étaient pas en position de se déplacer.

Mais il y a plus étonnant encore : si l'on examine en détail la liste des membres du Congrès, on ne trouve, à ma connaissance, que trois électriciens qui, par la suite, vont publier sur la télévision. En 1908, Jules Armangaud, après avoir été, en 1904, le représentant en France des appareils de projection de Jan Szczepanik, proposera un nouvel appareil de vision à distance inspiré par les techniques du cinématographe pour décomposer l'image en petits carrés. Ces deux systèmes sont toujours basés sur l'hypothèse du recours au sélénium, mais ne semblent pas devoir à Perskyi. André Reyner, ingénieur-électricien, qui publiera dans les années suivantes divers articles sur la téléphotographie et la vision à distance, mais ne fera pas de contribution significative. Le cas le plus remarquable est cependant celui du britannique A.A. Campbell Swinton, qui, à partir de 1908 va se mettre à pourfendre l'hypothèse du recours au sélénium pour proposer le recours aux rayons cathodiques, hypothèse qui l'emportera dans la seconde moitié des années 30.

 

Si l'on excepte le rapport du colloque et les mentions dans qielques articles rendant compte du Congrès, la contribution de Perskyi n'a plus été citée que pour son apport lexucal et n'a eu absolument aucun impact. .

Origine et destin du mot télévision

Le principal apport de Perskyi, finalement, est lexical. Mais cet apport lui-même pose problème Aujourd'hui, tous les historiens paraissent d'accord : le mot télévision apparaît pour la première fois, en français, dans la communication de Constantin Perskyi et le mot television, en 1900, n'existe pas dans la langue anglaise. Cette primauté ne lui a pas toujours été reconnue.

En 1927, l'auteur américain de science-fiction Hugo Gernsback dans son magazine Television., New York, Experimenter publishing company, inc., 1927 avait prétendu avoir forgé le mot. Il l'avait utilisé en 1909 dans un article consacré aux expérience de Belin

 

En septembre 1909, le magazine Athenaeum créditera le chercheur allemand Alfred Gradenwitz de l'invention du mot. Cette attribution sera citée, en mai 1931, par le magazine britannique Short Wave and Television dans un article intitulé "Origin of the word 'television" et il faudra la lettre d'un lecteur italien de Modène, un certain Federico S. Bassoli, pour que le magazine rectifie son erreur dans son numéro du mois d'août et sauve ainsi le nom de Perskyi pour la postérité.(29). Gradenwiz a relancé le terme en anglais dans un article consacré au à la phototélégraphie d'Arthur Korn;  paru en janvier 1907. En France, le terme est relancé en ce même mois de janvier 1907 par le journal La Libre Parole d'Edouard Drumond à l'occasion d''un article consacré aux expériences de "téléphotographie cinématographique sans fils" de René Darmezin.

 

Comme cela a été souvent remarqué, l'étymologie du mot télévision est bâtarde : "tele" signifie "loin" en grec, et "vision" vient du latin "visio". On attribue à l'éditorialiste du Manchester Guardian, C.P. Scott (1846-1932) cette remarque ironique sur le barbarisme étymologique que constitue ce mot télévision : "Television? The word is half Latin and half Greek. No good can come of it." (30).

 

Les biographes russes de Perskyi se sont eux-même interrogés sur le terme utilisé par Perskyi. En effet, le terme n'apparaît pas sous la plume des autres chercheurs de l'époque, qui utilisaient, jusque dans les années 30,  des termes tels que «электрическая телескопия» (téléscopie électrique), «радиотелескопия» (radiotélescope) ou  «дальновидение» (hypermétropie). Le terme телевизирование apparaît en 1899 dans le titre la communication de Perskyi au Congrès pan-russe des électriciens et dans celui de sa communication de février 1900.

 

On notera que dans les conclusions du texte de la communication, comme dans le bref résumé qui en est donné par Montpellier, il est question du "problème de la télévision". La télévision n'a donc pas entendue ici comme un système technique, un appareil, et évidemment pas comme un phénomène social mais en tant que problématique scientifique définissant une question à résoudre. On ne peut s'empêcher de penser au titre de l'ouvrage du Professeur allemand Raphael Eduard Liesegang   Beiträge zum Problem des electrischen Fernsehens, Düsseldorf, 1891. Liesegang, juste après l'autrichien Wallentin, utilise un mot qui existait déjà dans la langue allemande ("voir loin")  mais pour l'ancrer dans une discussion scientifique et technique. Le mot avait été ensuite utilisé Szczepanik, que Perskyi citait, avait lancé en 1898 le terme Fernseher pour désigner son appareil.En 1898, le titre de la brochure du Major prussien Benedict Schöplfler était  Die Phototelegraphie und das elektrische Fernsehen. Perskyi a peut-être cherché un mot russe  comme équivalent de Fernsehen et a forgé телевизирование, qui deviendra télévision à Paris, puis television  en anglais dans le bref entrefilet de The Electrician.

L'émergence du mot "télévision" en 1909

Il serait intéressant d'essayer de déterminer comment le mot "télévision" non seulement a survécu à la communication de Perskyi mais a supplanté les termes qui étaient employés plus couramment à l'époque : téléctroscope, téléphote,...Son succès n'est pas immédiat ainsi qu'en atteste l'absence du mot dans le Wörterbuch in drei Sprachen de Paul Blaschke, publié en 1902, qui lui préfère toujours télectroscope et téléphote. Les articles scientifiques des premières années du siècle continueront à utiliser l'expression "vision à distance par l'électricité" ou "Distant Electric Vision". Notons cependant une occurrence peu de temps après la communication de Perskyi : le procès-verbal de la réunion du 21 novembre 1900 du Comité de mécanique de la Société industrielle de Mulhouse indique qu'un des membres du Comité, "M. Kammerer a examiné les plis cachetés 594 et 601, traitant de la télévision et de la téléphotographie; il conclut au dépôt aux archives - Approuvé".(31)  Il est intéressant de constater que la deuxième occurrence attestée du mot télévision en français se trouve dans une publication alsacienne...donc, à l'époque, une publication en territoire du Reich allemand.

Diverses occurences du mot télévision apparaissent en 1907. En France, le terme est relancé en janvier 1907 par un article du journal La Libre Parole d'Edouard Drumont consacré aux expériences de "téléphotographie cinématographique sans fils" du jeune inventeur René Darmezin. Le même mois de janvier 1907, le journaliste Alfrec Gradenwitz relance le terme "television" en anglais, dans le cadre d'un article consacré aux expériences de téléphotographie d'Arthur Korn. 

Nous avons déjà noté les occurences en 1909 dans The Athaeneum et chez Hugo Gernsback. C'est la même année que le mot anglais television réapparait sous la plume de l'allemand Max Dieckmann, toujours accolé au mot "problem" dans la traduction pour le Scientific American Supplement d'un article initialement paru en allemand et qui inclut la première photo d'une image (en l'occurrence F.B., les initiales de Ferdinand Braun) sur un tube cathodique  (33). Il figure également dans The Oxford English Dictionnary dont le volume consacré à la lettre T est finalisé en 1909.

Et le grand public ?

Le grand public de l'Exposition Universelle n'a probablement pas eu conscience de ce que, pour la première fois, même de manière assez ténue, une conférence scientifique internationale se penchait sur le problème de la télévision", qui allait devenir un des grands phénomènes du siècle nouveau. La conférence de Perskyi a néanmoins été annoncée, parmi les autres événements du jour, dans Le Figaro du 24 août 1900, mais sans qu'apparaisse le mot télévision, remplacé par le plus classique "vision à distance".

 

Y-a-t-il eu une déception du public au sujet de la vision à distance à l'Exposition universelle ? Il semble évident que le public et une partie de la presse attendait des merveilles à ce sujet. Dès 1894, Le Journal amusant publiait un article "Autour de l'Exposition" évoquant les possibilités de disposer d'un appareil de transmission de la vision à distance.. Mais c'est surtout l'annonce, propagée par de nombreux journaux en Europe et aux Etats-Unis de la présence du télectroscope de Jan Szczepanik à l'Exposition qui avait attisé la curiosité. Un entrefilet paru dans le Scientific American du 28 juillet 1900, juste après l'ouvertire de l'Exposition, annonçant que l'appareil de Szczepanik n'était pas exposé atteste de l'attente qui avait été créée. "Ce n'est pas un surprise, précise le magazine, tant l'appareil était regardé comme visionnaire par les physiciens"

 

Il n'empêche, l'appareil était attendu par le grand public depuis près de deux ans. Un historien de l'exposition, J. Bennett (34), évoquant le contexte scientifique de l'époque (la récente découverte des rayons-X et de la T.S.F.), cite, (malheureusement sans plus de précision, un article de la revue Electrical Engineer qui posait la question "Shall we also see by electricity without wires ?. (...) Visitors to the Paris exhibition were told that soon they would be able to "see by the aid of the telelectroscope scenes that are occuring at a distance of hundreds of miles. It is to do for the eyes what the telephone does for the ear". Selon l'auteur de l'article ration et wireless "would make the planet as transparent as crystal". L'absence du telectroscope de Szczepanik, trop médiatisée, a dévalué à jamais le terme (on ne le retrouvera plus guère, dans les années 30, que dans les nouvelles de science-fiction de J.W. Campbell Jr, publiées dans le magazine Amazing Stories. Peut-être est-ce cette dévaluation qui rendait indispensable de trouver un terme nouveau.

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André Lange. Publication initiale 12 décembre 1999. Révision janvier 2000 et 24 mai 2024

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Lanterne de projection Gaumont, ca. 1900 (Collection Patrice Guérin, Site Histoire des projections lumineuses)

(25) G. SHIERS, op.cit., 288, p. 36

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"Erratum", The Electrician, 28 Septemner 1900, p.840

A.A. Polumordvinov, inventeur d'un téléphote qui a obtenu le brevet français 302 021 le 9 juillet 1900.

Téléphote de A.A. ¨Polumordvinov (1899) - Musée des Sciences et des Technologies de Moscou (Photo André Lange)

(27) "Liste des membres du Congrès d'Electricité" iCongrès international d'électricité : Paris, 18-25 août 1900. Rapports et procès-verbaux publiés par M. E. Hospitalier, Gauthier-Villars, Paris, 1901, pp.475-520.

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Article du San Francisco Call, 3 April 1898, imaginant la démonstration du télectriscope de Jan Szczepanik durant l'Exposition universelle de Paris?

(29) Voir à ce sujet SHIERS, G. Early Television, 2902 et 3579.

(30) Selon SHERRIN, N. Oxford Dictionary of Humorous Quotations, Oxford University Press, 2008, le mot de Scott est rapporté par l'historien Asa Briggs dans son livre BBC : The First Fifyty Years, 1985.

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New York Times, 18 April 1927

(31) Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, Tome LXX, 1900, p.164.

(32) Bibliothèque universelle, janvier 1907, cité in Express, 18 janvier 1907

(33) DIECKMANN, M., "The Problem of Television - A Partial Solution", Sci. Amer.Supp., 68, n°1751, 24 July 1909, cité in ABRAMSON, op.cit., p.279.

Entrefilet dans Scientific American, Vol.83, n.4, July 28, 1900, p.55

Dans le roman fantastique Le Palais des Mirages (2009), Hervé Jubert imagine que Jan Szczepanik intente un procès à Perskyi.

(34) J. BENNETT and others, 1900: The New Age. A Guide to the Exhibition, Whipple Museum of the History of Science, Cambridge, 1994.

(7)
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